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La Conduite

Une conduite de Tailleurs de pierre et de Sculpteurs au départ de Strasbourg (XIXème)


La Conduite des vitriers d’Auch.

Voilà que survenue de la luisante nuit d’avril, l’aube intacte s’effaçait pour que l’aurore apparaisse. Du plus lointain qu’allait la vue, le ciel s’éclairait. A vigiles sonnées, les yeux levés ils attendaient les vitriers ; ils espéraient qu’à l’orient l’avenir promis par les dieux pointerait sur l’horizon bleu. Le jour se leva ! A diane battue ils marchaient : les compagnons, ils avançaient : les Agenais, les Gascons et les Nantais, les Berry, les Languedoc et les Bretons ! Deux à deux Ils allaient par la Victoire, les faubourgs et Léognan. Ils chantaient le Tour-de-France, les bordelaises et les vertus, et ils trinquaient, et souvent ils trinquaient, et par trois fois ils trinquaient : les vitriers, ils portaient des santés à leurs frères de Bordeaux et de Gascogne, ah ! qu’ils allaient joyeux et fiers, rien davantage ne pouvait remplir les cœurs que le Devoir ; rien plus que le voyage comblait les appels de l’âme et n’enchantait de ses réponses les questions de la raison. Timbres clairs, jambes puissantes, bonjour ma France, regarde-les passer tes vitriers ! Voilà le soleil hissé dans le ciel. L’air était tendu et frais aux visages nus. D’une manœuvre, d’un écart à droite dans un chemin blanc, là s’affermit la conduite. Ils enhardissaient leur Pays sur le départ : les vitriers, ils l’étreignaient et lui donnaient l’accolade des adieux quand lui était tout à son bonheur de battre aux champs : il partait. En ces formes ils lui fient leurs saluts : les vitriers : « Nous te souhaitons bonne santé et bon voyage Pays, que le Devoir inspire et serve de guide, pour toi et pour tous les bons Pays d’Auch, sans oublier ceux qui sont sur les champs.» Il leur répondit : « Maintenant Pays adieu, soyons toujours en accord avec le Devoir qui nous commande de nous aimer les uns les autres, et de là vivons en paix ; alors, les vents favorables gonfleront les voiles de notre vaisseau, et souffleront pour nous. » Les adieux faits, il se tourna vers Auch, genou à terre, le Rôleur le poussa ! Par Léognan, les faubourgs et la Victoire, elle s’en retourna la Conduite ; ils étaient joyeux, ils étaient confiants, vers leurs devoirs ils allaient les compagnons.

Trois Pays Vitriers sur le chemin du Tour de France, leur Conduite partait de Bordeaux, ils sont au confins du Gers, maintenant. (1936)

Ah ! Que d’émois n’envahirent-ils pas mon cœur et mon esprit sur cette route poussiéreuse ? Combien de réflexions ne frappèrent-elles pas au droit de ma raison ? Ces adieux d’avec mes frères me saisissaient, me troublaient et m’agitaient. Et puis voilà qu’en plus du cœur gros des adieux, la solitude et le silence qui faisaient suite à la compagnie me plongeaient dans un trouble qui m’émouvait, et tirait les larmes de mes yeux. J’étais à cheval, sorti de Bordeaux, pas entré dans Auch, je n’étais plus de Bordeaux, et pas encore d’Auch. Je fredonnais un chant qui m’inspirait et m’encourageait : « Il part sur le tour de France, « Peu d’argent mais riche d’espoir. « Rien n’égale sa vaillance, « Quand il pense à son Devoir. « En son âme noble fière, « Confiant en son destin. « Sans regarder en arrière, « Bravement suis son chemin. « Ne craignant pas la misère, « Ni les peines les tourments. « Il voit l’art noble chimère, « L’attirer comme un aimant. « Et il pense à la pléiade, « De ces Compagnons passants. « Bâtisseurs de cathédrale, « A leur tour bravant les ans. « Cherchant toujours à s’instruire, « Cet honnête travailleur. « Ne cherchant jamais à nuire, « Compagnon le joli cœur. « Pour acquérir la maîtrise, « En cherchant la vérité. « Et fidèle à la devise, « A l’honneur, la liberté. Le chœur des oiseaux dans le ciel : – Il est ému, – Comme l’émotion trouble les hommes. – En quoi se transformera-t-elle cette émotion ? – A marcher d’aussi loin, il en aura bien d’autres émotions. – Ici il fait beau temps, là bas, le climat sera peut-être meilleur. – Ici le vin est bon mais prétentieux, là-bas il sera bon et modeste. – Ici les gens sont comme leurs vins. – Là bas, le climat les fait jaloux, et leurs voix rocailleuses. Confondu par le trouble et l’agitation qui m’envahissaient, la jambe volontaire je pris mon chemin. Les champs chassaient la ville, les arbres chassaient les champs et venaient les vignes. C’était vers l’orient que je marchais ; c’était en Gascogne que j’allais.

Une conduite de Compagnons Charrons au départ de Bordeaux (XIXème siècle)

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