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Le Billet du Soutien de l’Union (n°12)

Assemblée Générale Extraordinaire du samedi 7 juillet 2007

(7 7 7 ça ne s’invente pas ! d’aucuns y ont vu un signe)

Dès 14 heures, le samedi 7 juillet 2007, au 19, rue Joseph Pataa à Cognac, s’était ouvert un Chantier de la Chambre Égalitaire d’Angoulême qui réunissait sept femmes et hommes Prétendants à l’Adoption. Le chantier terminé, une Assemblée Générale extraordinaire de la Chambre s’était réunie. A l’ordre du jour était porté le changement de dénomination qui, jusqu’alors, était Société des Compagnons du Tour de France Du Devoir Égalitaire.

Car, sous la menace de poursuites judiciaires, une alliance improbable de l’Association Ouvrière, de la Fédération Compagnonnique, et de la fabuleuse Union Compagnonnique, plutôt que de se battre à mort, les temps étant changés, on ne se cassait pas la gueule à coups de canne : on voulait aller devant les tribunaux.

Tout ce qui vient d’être rappelé n’est rien d’autre que des événements imprévus, clairement subis, qui ont changé l’état des choses pour parvenir, plus radicalement, à une évolution sans chute, bien au contraire ; en fait, une attaque en règle des trois organisations qui, depuis lors, sont considérées organisations ennemies. Cela dit, elles n’avaient pas toutes les trois les mêmes raisons, les mêmes intérêts, les mêmes objectifs ; celles auxquelles on pouvait penser n’ayant pas été les pires. Ce qui est une toute autre histoire qui répond à la question intéressante : pourquoi ? Il faut bien admettre que cela ne se faisait que pour une fin voulue, déterminée, non ?

Ce sera l’objet d’un autre billet qui sera moins beau que celui-ci.

Le soir même de ces sept cérémonies d’Adoption, et de cette assemblée générale extraordinaire, au cours de laquelle des Compagnons de l’Union qui étaient présents, fidèles à eux-mêmes, se firent remarquer non  pour leur intelligence mais pour leur indigence. Donc, le soir, un repas fraternel avait été servi. Il réunissait plus de 70 convives, compagnons, amis et familles. A la fin du repas, les chansons ayant été poussées, arriva le temps consacré à la chaîne d’alliance. Chaîne d’alliance qui, selon les usages, ne devait rassembler que les membres des compagnonnages présents. Or, chez les Égalitaires, les choses ne sont pas toujours celles que l’on attend qu’elles soient.

Quelques semaines avant cette journée, je m’étais ouvert auprès du Compagnon Patrick Broux de mon désir de retenir une chanson populaire révélatrice de ce que nous souhaitions que notre compagnonnage devienne. Chanson que je voyais comme une sorte de texte fondateur, et je lui en avais communiqué le texte et le timbre. Le Compagnon Patrick Broux prit à cœur d’apprendre les paroles, et de retenir l’air de cette chanson, d’autant qu’il occupait la fonction ô combien nécessaire de Rôleur pour cette journée mémorable qui nous faisait changer de dénomination.

Ainsi, le repas parvenu à la formation de la Chaîne, le Pays Broux, de toute sa hauteur, avait commandé à l’ensemble des convives, Compagnons, amis et familles, de se lever et de se donner les mains les uns aux autres pour former une grande ronde de plus de 70 personnes. Puis, se positionnant au centre de la ronde, à la grande surprise des participants, il entonna la chanson. Bien sûr, les refrains furent repris, mais la ronde resta immobile ; nous n’étions pas dans la singerie.

De nombreuses années auparavant, cette chanson du répertoire populaire français contemporain, je l’avais imaginée pour célébrer les Compagnons Peintres. Voici le texte de cette chanson que tous les enfants des écoles de France ont chantée.

Cette chanson dit le Devoir Égalitaire dans son essence.

LES COULEURS DU TEMPS

Guy Béart 1973

La mer est en bleu entre deux rochers bruns.
Je l’aurais aimée en orange
Ou même en arc-en-ciel comme les embruns
Étrange.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

J’ai brossé les rues et les bancs
Paré les villes de rubans
Peint la Tour Eiffel rose chair
Marié le métro à la mer.

Le ciel est de fer entre deux cheminées
Je l’aurais aimé violine
Ou même en arc-en-ciel comme les fumées
De Chine.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

Je suis de toutes les couleurs
Et surtout de celles qui pleurent
La couleur que je porte c’est
Surtout celle qu’on veut effacer
Et tes cheveux noirs étouffés par la nuit
Je les voudrais multicolores

Comme un arc-en-ciel qui enflamme la pluie
D’aurore.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Les mots que j’entends seront éclatants
Et nous danserons une ronde
Une ronde brune rouge et safran
Et blonde.

Vive le compagnonnage !

vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Le billet du Soutien de l’Union (n°11)

Pèlerinage au musée du Compagnonnage de Tours le 18 mai 2012.

Hier, 17 mai 2012, jour de l’Ascension, la coterie Bernard Dugas et moi nous sommes rendus au Musée du Compagnonnage à Tours

Il y a 40 ans, « Basque La Fermeté » et moi, nous arrivions à Tours le vendredi 5 mai 1972, après plus de 600 km effectués à pied depuis Genève, passant par Bourg-en-Bresse, Chalon-sur-Saône, Nevers, Bourges et Châteauroux : nous étions tous deux Aspirants

Dès le lendemain de notre arrivée, le conservateur du Musée du Compagnonnage, qui était alors monsieur Roger Lecotté, voulut qu’un article de presse illustré d’une photographie parût dans le journal local. Article intitulé : Le Compagnonnage toujours vivant !

Ce qui, en ces périodes, n’était pas aussi évident qu’aujourd’hui, si tant est que ce le soit pour une population qui, depuis fort longtemps a perdu, en dehors des grandes villes de passage, la proximité avec les usages publics du compagnonnage.

Nous avions posé devant les grands chefs-d’œuvre historiques des Compagnons Charpentiers en tenue de route — ce qui, à la réflexion, ne pouvait qu’alimenter le fantasme folklorique.

Le journaliste avait écrit :

« Accueillis en Touraine par le Compagnon Boulay et le Compagnon Petit, de la Fédération Compagnonnique ainsi que par M. Poisson, moniteur des cours de charpente, les deux aspirants compagnons ont rencontrés dans la plus parfaite tradition du Tour de France, de nombreux amis chez la dame-hôtesse de la maison des compagnons rue de la Serpe à Tours. »

Bertrand Boulay était feu « Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs » un Compagnon Passant Couvreur.

Elie Petit était feu « Marchois la Fidélité de Lestrerps » un Compagnon Maçon tailleur de pierre Des Devoirs.

La Dame Hôtesse était feu Madame Larrey.

Feu le Compagnon Poisson, dont je ne me souviens plus du nom de Compagnon était un homme de valeur. Pendant 20 ou 30 ans il assura les cours du soir de trait pour les charpentiers.

■■■

Hier, 18 mai 2012 nous y sommes retournés pour y faire une photographie aux pieds des mêmes grands chefs-d’œuvre des Compagnons Charpentiers, comme nous l’avions fait quarante ans auparavant.

En vrai, outre le fait de nous retrouver et de faire une sorte de remémoration de cette période heureuse de notre vie, les choses avaient terriblement changé.

Presque quarante ans que nous n’y étions retournés ni l’un ni l’autre.

Notre automobile stationnée sur la place des Halles, nous n’avons pas trouvé un seul bar où se faire servir deux verres de Vouvray demi-sec comme celui que nous avions bu en 1972 : ils n’en servaient pas !

Sur la place, les vieilles halles sont détruites.

Au café Breton, à l’hôtel Saint-Jean, qui était le siège historique des Compagnons du Devoir depuis bon nombre de générations, l’on ne fait plus restaurant, et l’hôtel est référencé deux étoiles.

Le siège des Compagnons de la rue de la Serpe — où nous logions en 1972 — est fermé, et ce quartier, qui était un quartier très populaire, aujourd’hui l’est beaucoup moins.

Comble de tout, place des Halles, qui était le fief des Compagnons de tous les Devoirs du Tour de France, il n’y a qu’un genre de restaurant qui est ouvert, tenu par des asiatiques (très aimables).

Le nom du restaurant : « Cosmic Bar » ; ça, tu ne peux pas l’inventer.

Là, toujours pas de Vouvray demi-sec.

Nous déjeunons d’une entrecôte nerveuse, d’une poignée de frites, d’un margotin de haricots verts et d’une bouteille de vin de Bourgueil.

Le Musée est toujours très beau, les ouvrages sont bien entretenus, et de nombreux nouveaux documents viennent compléter des collections qui étaient déjà très conséquentes.

Le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir de Tours, réalisé par le Compagnon Philippe Leroux : Tourangeau-La-Clef-Des-Cœurs, y est exposé.

Il y a 40 ans, c’était le chef-d’œuvre des Compagnons Menuisiers du Devoir, réalisé par François Roux : François Le Champagne, qui l’était.

C’était alors une année sur deux que les chefs-d’œuvre des Menuisiers et des Charrons du Devoir étaient exposés à chacun leur tour.

Peut-être est-ce aujourd’hui la même pratique.

Le chef-d’œuvre qui n’est pas exposé au Musée l’est à la Maison des Compagnons du Devoir.

Dans tous les cas, c’est la première fois que je vois en réalité le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir.

Il est très beau ; amputé de deux statuettes, il est malgré tout un peu sale : c’est le seul qui le soit.

En une heure, le Musée se remplit de touristes débarqués de plusieurs autocars — ce qui est pénible — ; ils ne cessent d’être surpris et de s’esbaudir devant ce qu’ils voient.

Mais aucun d’entre eux, me semble-t-il, ne ressemble de près ou de loin à un artisan ou à un ouvrier.

Nous faisons ce qu’entre autres choses nous sommes venus faire : nos photographies. Nous les faisons avec l’aide d’un membre du personnel du musée.

Musée qui est aujourd’hui, comme tous les autres musées, doté d’une boutique ; l’on y fait un peu de commerce pour vivre mieux

En revenant du Musée vers la place des Halles où est toujours stationnée notre automobile, nous traversons la très belle place Plumereau.

Ici, comme ailleurs, que des bars et des terrasses où, sur des chaises, des consommateurs attablés goûtent au plaisir d’un rafraîchissement à l’ombre portée des hautes maisons médiévales qui entournent la place.

C’est une belle journée, il fait même un peu chaud

Décidément non !

C’est l’impression que peut avoir un visiteur lorsque, plusieurs années après son premier voyage, il retourne à Rome.

Le nettoyage des fresques de la Chapelle Sixtine ayant été fait entre-temps :

« On lui a volé sa Chapelle Sixtine ! »

Elle n’est plus la même, toute proprette, bien fringuée et bien amidonnée.

Et bien :

« On m’a volé mon Musée ! »

Ce n’est plus le même, les touristes ont remplacé les Compagnons, il y a de plus en plus de choses nouvelles exposées, entassées, on comprend que chacun veut en être, ça sent le contentement d’y être

En 40 ans, tout change, tout est changé, et surtout nous : 40 ans, ça commence à compter

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Compagnonnage et Franc-Maçonnerie, héritage ou emprunts : l’éternel débat

« Les jumeaux  » Photo personnelle Guépin B.L. – La double appartenance

La parenté entre le Compagnonnage et la Franc-maçonnerie est une question complexe et récurrente aussi bien pour les Pays, pour les Frères que pour le grand public.
En effet, ces deux organisations, également mystérieuses aux yeux du grand public, partagent des symboles communs, (par exemple l’équerre et le compas entrecroisés) ce qui entretient l’idée d’une parenté. Les Francs-maçons sont très souvent persuadés d’une filiation et vont même jusqu’à la revendiquer, tandis que la plupart des Compagnons, surtout après la période vichyste, s’opposent vigoureusement à cette idée et, parfois, cultivent un antimaçonnisme marqué (notamment à la FCMB).
Ainsi, la Franc-maçonnerie (par exemple la GLNF) est bienveillante à l’idée de double appartenance alors que cette pratique est interdite dans de nombreuses sociétés compagnonniques, sous peine de radiation. La Franc-maçonnerie se définit comme « SPÉCULATIVE » c’est à dire centrée sur le spirituel, le symbolisme, la réflexion, le travail sur soi dans le but d’améliorer l’humanité en commençant par se grandir. Elle imagine le Compagnonnage comme étant essentiellement « OPÉRATIF » c’est-à-dire principalement axé sur les métiers (corporatistes), le travail manuel, les matériaux et les outils, ce qui n’empêche pas le partage de valeurs spirituelles.

Diplôme de Maître Initié des Compagnons Charpentiers du Devoir de Liberté dits « Les indiens »

La question du rejet de la Franc-maçonnerie par certains compagnons, comme ceux de la FCMB (Fédération des Compagnons du Devoir et des Métiers du Bâtiment), s’inscrit souvent dans un contexte plus large de tensions entre les valeurs portées par la Franc-maçonnerie et celles de certaines traditions ou institutions religieuses ou philosophiques.
Plusieurs autorités religieuses, notamment catholiques et musulmanes, ont historiquement considéré que l’appartenance à la Franc-maçonnerie était incompatible avec leur foi. Par exemple, l’Église catholique a réaffirmé en 1983 que l’appartenance à la Franc-maçonnerie reste incompatible avec la doctrine catholique, en raison de la méthode maçonnique qui refuse de reconnaître une vérité finale ou révélée, ce qui entre en contradiction avec l’adhésion à une vérité normative et révélée, comme celle prônée par les religions abrahamiques.
La Franc-maçonnerie repose sur une approche critique et une remise en question permanente des vérités, y compris révélées. Cela peut être perçu comme une menace pour des institutions qui reposent sur des dogmes ou des vérités absolues. Comme le souligne un débat récurrent, « adhérer à une vérité normative, révélée, ultime et soumettre toute vérité à la révision critique permanente est une contradiction performative ».
Certaines sociétés de Compagnonnage rejettent la Franc-maçonnerie en raison de son adhésion (réelle ou fantasmée) perçue avec des idéologies ou des mouvements politiques spécifiques, ou encore en raison de son rôle historique dans la promotion de valeurs laïques, humanistes ou universelles, qui peuvent entrer en conflit avec des visions plus traditionnelles ou conservatrices.
Ajoutons à cela que le caractère discret, voire secret, de certaines pratiques maçonniques alimente la méfiance et les théories du complot, ce qui peut pousser des institutions ou des groupes à prendre leurs distances, voire à interdire à leurs membres d’y adhérer.
Pour certains Compagnonnages traditionnels, le rejet de la Franc-maçonnerie peut aussi s’expliquer par une volonté de préserver une identité et des valeurs propres, parfois perçues comme incompatibles avec l’universalisme et l’ouverture critique prônés par la Franc-maçonnerie.
Pourtant, certaines sociétés de Compagnons, telle l’Union Compagnonnique, ont historiquement toléré, voire encouragé la double appartenance, considérant que le Compagnonnage de métier ne pouvait pas tout enseigner et qu’il était sage, pour un travailleur manuel, d’approfondir la spiritualité aux côté des spéculatifs.

Détails repérés sur le diplôme de Maître Initié, dans les arbres à droite et à gauche du tableau ci-dessus. Il y en a d’autres, au lecteur de les trouver !


Notons que Plusieurs des fondateurs de l’Union (1889) étaient francs-maçons. Chez les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre (branche de Salomon), cette pratique de la double appartenance était même quasi systématique au XIXe siècle.
Les motivations de ce rapprochement étaient multiples. Après leur Tour de France, certains Compagnons cherchaient à maintenir des liens symboliques et de sociabilité fraternelle au-delà de l’aspect corporatiste du Compagnonnage. La franc-maçonnerie, également réseau d’entraide, offrait un filet de sécurité supplémentaire dans les villes sans siège compagnonnique. Enfin, ne négligeons pas le contexte militaire puisque, sous l’Empire, des Compagnons passaient par les loges militaires.
L’équerre, et le compas, emblèmes partagés, renvoient à la géométrie, art libéral fondamental pour les deux mouvements. Leur usage ne prouve pas une origine commune, mais plutôt un substrat culturel partagé lié à l’architecture et aux métiers du bâtiment.
Les similitudes rituéliques s’expliquent par des emprunts, des Compagnons à la Franc-maçonnerie, à partir du XVIIIe siècle. En effet, les rituels maçonniques étaient accessibles en librairie, et des Compagnons lettrés s’en sont inspirés pour enrichir leurs propres pratiques, jugées trop sobres et chrétiennes.
Il s’agit donc plus d’un héritage culturel, que d’une filiation.

La parenté ne doit pas être cherchée entre la Franc-maçonnerie spéculative (XVIIIe siècle) et tous les Compagnonnages, mais plutôt entre les loges opératives écossaises et anglaises (ancêtres de la franc-maçonnerie moderne), les compagnonnages européens de tailleurs de pierre (les Free-Masons anglais, par exemple). Le vrai lien réside dans leur culture commune : celle des métiers du bâtiment, des arts et des sciences connexes.
Si les deux mouvements partagent des symboles et des rituels, leur relation est davantage marquée par des emprunts historiques du Compagnonnage aux Francs-maçons et un héritage culturel que par une filiation directe.

Pays Guépin, le 08 juin 2026

Je prie le lecteur de noter que cette réflexion est personnelle, qu’elle est nourrie d’expériences vécues et de nombreuses lectures. Elle émane aussi d’échanges avec divers protagonistes Compagnons, Francs-maçons et de Pays pratiquant la double appartenance ou la rejetant. Elle n’engage que moi.

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Le billet du Soutien de l’Union (N°10)

Illustration originale réalisée avec l’aide de l’IA

Séance du Bureau d’Angoulême le samedi 24 juin  2028.

La Chambre Égalitaire d’Angoulême compte 27 membres actifs, Compagnons et Aspirants, dont 16 pour les Bureaux de passage de Jarnac ; Cognac ; Saintes ; Barbezieux.

Sont réunis en séance du Bureau de la Chambre les Pays élus à cette fonction :

L’Ancien : Urbain Ladeveze.

Le Deuxième : Henri Lécuyer.

Le Troisième : Maurice Mauduit.

La Secrétaire : Armelle Galodé.

Le Secrétaire-Adjoint : Raymond Besson.

La Trésorière : Rose Guilhem.

Le Trésorier adjoint : Tonin Vitrac.

La 1re Rôleuse : Edmée Royer (maternité).

La 2e : Vivianne Boisdron (Tour de France).

La 3e : Renée Combret (excusée).

Ladeveze : Angoumois La-Bonne-Conduite.

Lécuyer : Saintonge La-Fierté.

Mauduit : Limousin Marche-A-Terre.

Galodé : Poitevine Cœur-Joyeux.

Besson : Périgord L’Amour-Du-Travail.

Guilhem : Île-de-France L’Amie-Fidèle.

Vitrac : Aunis La-Victoire.

Ladeveze : Tailleur d’habits.

Lécuyer : Menuisier.

Mauduit : Maçon-Constructeur.

Galodé : Chirurgienne de la main.

Besson : Peintre-en-bâtiments.

Guilhem : Masseuse réparatrice.

Vitrac : Maçon-Constructeur.

La séance se tient dans une salle fermée, assez spacieuse pour contenir une longue et large table de bois et de nombreuses chaises.

Le silence est celui d’une réunion qui commence tôt un jour de repos.

Une décision doit être prise.

Le nom AUDE apparaît sur un dossier posé au centre de la table.

Personne ne parle immédiatement.

Le silence est un peu frais, ça regarde les montres : il est 9 heures.

— Pays, la séance du Bureau est ouverte.

Ladeveze, un homme juste et Premier Ancien, ouvre le dossier qui est sur la table.

Prenant son temps il vérifie l’objet de la séance.

La chose faite, il prend la parole :

— Nous avons tous lu le dossier ?

Constatant que chacun opine, il poursuit :

— Je vous écoute.

— Je vais être direct.

Qui présente cette jeune femme ? Demande Lécuyer, un homme très fraternel, qui a un caractère et des goûts sélectifs.

— Je présente cette jeune femme, répond Ladeveze, pourquoi cette question ?

— Je ne suis pas certain qu’elle soit faite pour notre Chambre… ailleurs peut-être… je ne dis pas, ici… je doute.

— A cause de quoi ? Questionne Armelle Galodé qui emballe toujours ses remarques dans un sourire.

— A cause de quoi ? Mais de ses difficultés, et puis… ne le négligeons pas… son handicap.

— Je préfère que l’on en parle plus tard, répond Ladeveze.

— C’est pourtant l’objet de cette réunion et de nos réflexions ; autrement, il n’y aurait pas de sujet.

On pense tous la même chose, mais personne n’ose le dire clairement ; à un moment, il faut être lucide, nous avons des exigences, rajoute-t-il, la Réception n’est pas une promenade.

— Ce sont des exigences… ou des habitudes ?

— C’est la même chose, ou est-ce que je me trompe ?

— Eh bien, transformons la Réception en promenade, et l’affaire sera réglée une fois pour toutes, conclut la souriante Armelle.

— Il ne faut pas non plus se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir les réalités.

Si tu veux t’inscrire dans un club de football, si tu ne peux pas courir derrière le ballon, tu ne joueras pas au football, dit le fraternel Mauduit et  réaliste Limousin.

Chacun a ses limites, il faut l’admettre.

— Le compagnonnage n’est pas un sport, ou bien c’est moi qui me trompe, fait remarquer Ladeveze.

— S’il n’est pas un sport, il est très sélectif ; tout groupe choisit ses membres, sinon il ne transmet plus rien, poursuit le maçon constructeur Mauduit.

— Par expérience, les Chambres meurent plus souvent de dureté que d’ouverture.

— Là est la question, ne pas trop ouvrir sans trop fermer la porte ; où placer le curseur, je vous le demande ? Résume Ladeveze qui a réfléchi à cette question.

— C’est facile à dire quand on a déjà sa place depuis longtemps.

— Tu crois ?

— Je souhaite surtout que l’on ne confonde pas la générosité fraternelle et la faiblesse.

Pour la première fois, Rose Guilhem qui  comprend, et parle peu prend la parole.

— Et dureté et valeur, on peut les confondre ?

— Personne ici ne veut humilier cette femme.

Mais enfin… nous savons comment fonctionne le monde.

Certaines choses demandent des capacités particulières, je ne veux pas revenir sur la Réception… mais tout de même… ! Dit Besson, le courageux, le fraternel, l’artisan peintre-en-bâtiments périgourdin.

— Justement, parlons du monde.

Il me rappelle chaque jour que je ne suis pas assez conforme, ou trop différente, est-ce que c’est mieux ?

— Nous devons l’ignorer ?

— Non.

Mais nous n’avons pas à reproduire les mêmes erreurs, parce que ce sont des erreurs, rien que des erreurs, termine Rose qui se contrôle pour ne pas aller trop loin dans ses propos.

— Je peux me tromper, mais depuis des années nous parlons de transmission : de quelle transmission parle-t-on ? Des rites ? Pour quoi faire si nous ne changeons pas de manière de voir les gens et les choses?

— Tu parles comme si nous étions responsables de leurs souffrances.

— Dans ces cas-là, crois-le ou pas, personne n’est innocent, c’est une responsabilité collective ! répond Vitrac, l’entrepreneur médaillé,

— Moi, j’ai travaillé pour être ici, personne ne m’a fait de cadeau, c’est vrai je n’en demandais pas non plus.

— C’est justement la question Henri : peux-tu tendre ta main avant la Réception, oui ou non ? Il n’y a pas d’autre question à se poser, dit Galodé Cœur-Joyeux.

— Ce ne sont pas toujours les plus anciens qui deviennent les plus sévères.

— Ni les derniers reçus.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que celui qui a longtemps dû prouver sa valeur peut finir par barrer la porte qu’on lui a ouverte, voilà ce que ça veut dire.

— Nos exigences changent avec les années ; ce qui hier paraissait quelconque devient maintenant remarquable, ça aussi, ça change ; alors dire que nous ne changeons pas de manière de voir est plus que faux, dit calmement Ladeveze.

— Et si nous nous trompions ?

— Nous nous tromperons forcément, comme avec certains que nous avons acceptés, et d’autres que nous avons refusés, lui répond Galodé.

— Alors, dis-moi Armelle, à quoi ça sert d’être aussi exigeants ?

— A se raconter une belle histoire, pas davantage, et quand on y arrive, on est contents de soi, répond Armelle en souriant.

— Une personne qui frappe à notre porte ne vient pas seulement chercher des symboles ou des connaissances.

Mais nous pouvons être sûrs qu’elle ne vient pas pour se retrouver réduite à ses faiblesses : n’est-ce pas ?

— C’est vrai Armelle, à force d’être regardée comme insuffisante… on finirait par le devenir.

— J’ai connu ça, ne me regardez pas comme ça, je ne parle pas du handicap.

Mais de cette espèce de sensation d’être toujours déplacée, jamais à la bonne place.

Tu apprends à parler moins fort, à demander moins, à espérer moins, à respirer moins.

— Rose a raison, je reconnais que, d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre, nous avons tous connu ça, dit Lécuyer La-Fierté qui commence à réfléchir autrement.

— Le vrai danger est peut-être de laisser résonner dans la Chambre ce qui se passe en dehors.

— Je ne sais pas comment vous le voyez, mais pour moi, ce soir, il y a plus de choses écoutées et réfléchies que d’action.

— La parole est libératoire, affirme Rose, toujours douce et compatissante.

— Personne ne regarde plus le dossier ?

On pourrait jeter un autre coup d’œil, non ?

— J’ai lu qu’elle avait fait un apprentissage chez la Georgette Bontemps de la rue de Rochefort, c’était un bon atelier, très réputé.

— Pourquoi emploies-tu ce ton méprisant : « la Georgette » ?

— Méprisant, sûrement pas, comment peux-tu penser ça Armelle ? Georgette habitait dans ma rue, elle allait à l’école avec ma sœur, son frère jouait du bugle, et moi de l’alto au patronage ! Mais si tu veux, je ne le redirai plus, dit Besson L’Amour-Du-Travail qui accuse le coup.

— Tout ça, c’est fini : le sur-mesure, la corsetterie, la gainerie ; j’en ai un sur moi ! Avec mon métier, j’ai encore besoin de mon dos.

— Je lis qu’elle a eu ses examens avec mention très bien, plus de 18/20 ; en voilà une chose qui devrait être reconnue, non ? demande Vitrac La-Victoire.

— Elle est toujours célibataire ? Quel âge a-t-elle donc ?

— Je ne sais ce que vous en pensez, Aspirant corsetière, ça se tient, dit Mauduit Marche-A-Terre, ce que je peux dire, mes Pays, c’est qu’une femme qui fait un métier comme ça ne peut pas être une mauvaise personne.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? As-tu vu les clients ? Des cabossés, des tordus qu’il faut redresser ! Pour faire ça chaque jour, il faut avoir l’âme chevillée au corps, ce n’est pas donné à tout le monde.

— Et puis, dit Ladeveze, handicapée, oui c’est sûr, mais elle n’est pas invalide.

— Nous en avons la preuve, puisqu’elle gagne sa vie en travaillant dans son métier ! Renchérit Mauduit Marche-A-Terre.

Ladeveze La-Bonne-Conduite porte un regard confiant  sur les Compagnons qui sont assis autour de la table.

Ce sont les mêmes personnes mais les visages   changent.

Il faut l’admettre : pas tous dans le même sens. Cela dit, aucun n’est resté ce qu’il était.

Ladeveze referme lentement le dossier.

Il rappelle que le Bureau n’a qu’un avis à donner : favorable ou pas, seul le vote de la Chambre est déterminant.

— L’important a été dit, le reste, c’est du règlement, de la procédure.

Après un silence, Ladeveze ajoute, selon cette vieille habitude qui consiste à résumer en quelques mots ce qui vient de se vivre :

— Certains se trompent peut-être… ou bien ce sont les autres qui se trompent, mais nous avons tous parlé pour protéger ce que nous aimons.

Après une pause nécessaire, Ladeveze lâche :

— Je crois… que ce matin, nous n’avons pas seulement parlé de cette jeune femme.

La secrétaire le mentionnera.

Puis, reprenant son souffle, il dit :

— Bien.

Nous allons procéder au vote.

■■■

— Bien.

Procédons au dépouillement.

Le nombre de votants étant limité à sept, Ladeveze proclame les résultats ; sans triomphe il dit :

— A la question « Êtes-vous favorable ? » il a été répondu par sept réponses positives, ainsi le Bureau est favorable à l’Adoption de la candidate qui, dès à présent, prend le statut de Prétendante.

Après une seconde pause il dit :

— Pays, nous avons travaillé, et le temps du repos est venu.

« Hauts les cœurs » donnons-nous l’Accolade Fraternelle avant de nous séparer.

Il ajoute :

— Sept Pays visionnaires font avancer le compagnonnage sur la voie de l’égalité : nous n’avons pas parlé sans prendre de décision.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

■■■

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Billet de Coeur-Loyal (N°2)

Par le Pays Roland Feuillas

La Rose et le Réséda de la Terre :


Pour une écologie de la foi et du vivant. Il y a deux manières d’habiter le monde, deux manières de regarder un champ de blé, deux manières de concevoir l’avenir. Aujourd’hui, face à la crise écologique, le vieux poème de Louis Aragon résonne d’un écho nouveau, spirituel et agronomique.
Celui qui croit au ciel. Celui qui n’y croyait pas.

Celui qui croyait au ciel :

L’alliance franciscaine avec le vivant :
Celui qui croit au ciel n’attend pas une récompense après la mort ; il voit le sacré ici-bas, « à chaque pas » dirait Giono, au contact de la matrice du Vivant. A la suite de Saint François d’Assise, il contemple un écosystème ayant mis cap vers son climax – là où les arbres, le végétal, l’animal, les insectes et la vie du sol s’unissent dans une harmonie parfaite – et il y décèle une intelligence supérieure.

Pour lui, cultiver n’est pas un acte basiquement productiviste, mais servir une véritable communion. Il a la foi. Non pas une foi dogmatique, mais une confiance absolue dans la résilience de la Terre.

Il sait que le sol n’est pas un support mort à perfuser de chimie pétrolière, mais un organisme vivant capable de s’auto-régénérer si l’Homme accepte de devenir son humble partenaire plutôt que son tyran. A l’inverse, se tient celui qui ne croit pas au ciel : l’orgueil de la chimie et le jeu à somme nulle. Séparé du vivant, il a sombré dans l’illusion de son autosuffisance.

Ne croyant qu’en lui-même, en sa technique et en ses formules de laboratoire, il pratique une agriculture d’extraction et de prédation.

Cette approche moderne repose sur une logique comptable et réductionniste, parfaitement résumée par le slogan partisan :
« Pas d’engrais chimique, pas de blé ; pas de blé, pas de pain ».
C’est le triomphe de la pensée linéaire contre la pensée complexe.

En enfermant l’agriculture dans cette équation simpliste, l’extractiviste joue un jeu à somme nulle : une logique destructrice où, pour que l’homme gagne un rendement immédiat, il est mathématiquement obligatoire que la nature perde sa substance.
On tue la biologie du sol pour nourrir la plante à court terme, condamnant la terre à la dépendance et à la stérilité.

Le drame moderne : L’otage et la tour.

C’est ici que le poème d’Aragon atteint sa tragique vérité. Dans le texte de 1943, le chrétien et l’athée mouraient ensemble pour délivrer la France prisonnière.

Dans notre siècle, le drame a changé de visage :

l’otage, la prisonnière de la tour, c’est la biomasse (le Vivant) elle-même.

Le véritable péril de notre temps est que l’aveuglement de celui qui ne croit pas au ciel — celui qui épuise les sols par la chimie et l’extraction — est en train de détruire la possibilité, même pour celui qui y croit, d’admirer et de cultiver le climax.

Si le jeu à somme nulle continue, il n’y aura plus de gagnant. La prisonnière mourra avec ses geôliers.

Pour une réconciliation écologique.

Diffuser l’agroécologie, ce n’est pas seulement proposer une solution alternative, c’est opérer une conversion intellectuelle, philosophique, poétique et spirituelle.

Il est temps de dépasser les invectives et les slogans réducteurs pour embrasser la pensée complexe de l’écologie. Il nous faut faire comprendre à ceux qui ne croient qu’à eux mêmes que la Nature n’est pas un adversaire à vaincre, mais elle est le système dont ils dépendent. Le sang de la terre et le sang des hommes sont liés. Pour que l’humanité ait encore du pain demain, il faut abandonner le jeu à somme nulle. Il est de la plus haute logique écologique, scientifique et humaine, que pour que l’homme vive, la nature vive aussi. Ce que le poème d’Aragon nous lègue, une fois traduit dans l’équation du siècle présent, n’est pas une incantation poétique ou
une complainte moralisatrice.


C’est un théorème d’une rigueur absolue. L’approche extractiviste, celle de « celui qui ne croyait pas au ciel », repose sur un postulat mathématiquement intenable : l’illusion qu’un sous-système (l’économie humaine) peut croître indéfiniment en détruisant le système global qui le contient (la biosphère).


Le slogan relevant d’un parisianisme productiviste : « Pas d’engrais, pas de blé, pas de pain » n’est pas une loi de la Nature, c’est l’aveu d’une dépendance technique que l’on a confondue avec une vérité agronomique.
A l’inverse, l’approche franciscaine, celle de « celui qui croyait au ciel » n’est pas une régression médiévale ; elle est l’expression la plus avancée de la thermodynamique et de la pensée complexe.


Elle reconnaît que la thermodynamique du vivant est à somme positive : le soleil donne l’énergie, le sol la transforme, la biodiversité la maximise et la rend métabolisante au genre humain. Dès lors, la démonstration est close :
Dans un monde fini, la guerre contre le vivant est un suicide logique.
L’agroécologie n’est pas une option idéologique parmi d’autres, elle est la condition sine qua non de la perpétuation du blé et du pain.


Pour que l’homme soit, il faut que le milieu permette son être. Ce que l’un nomme le Ciel et que l’autre nomme le Climax n’est qu’une seule et même réalité physique : la matrice de notre propre survie.

Quod erat demonstrandum.

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Le billet du Soutien de l’Union (N°9)

« Il y avait jadis, outre les droits d’entrée, une autre barrière qui repoussait le paysan des villes et l’empêchait de se faire ouvrier. Cette barrière était la difficulté d’entrer dans un métier. La longueur de l’apprentissage, l’esprit d’exclusion des confréries et des corporations. Les familles industrielles prenaient peu d’apprentis. Le plus souvent c’étaient leurs enfants qu’elles échangeaient entre elles. Aujourd’hui de nouveaux métiers sont créés, qui ne demandent guère d’apprentissage, et reçoivent un homme quelconque.  Le véritable ouvrier, dans ces métiers, c’est la machine, l’homme n’a pas besoin de beaucoup de force, ni d’adresse, il est là seulement pour surveiller, aider cet ouvrier de fer.»

Jules Michelet — Le peuple — Chapitre 2 — Bruxelles 1846.

Jules Michelet, est un historien français, né le 5 fructidor an VI (22 août 1798) à Paris et mort le 9 février 1874 à Hyères (Var)

Billet du Soutien de L’Union (N°9)

Toute société repose sur des règles. Celles-ci ouvrent des chemins à certains et les ferment à d’autres. Qui fait la loi organise les rapports humains, distribue les places, décide des permissions comme des exclusions.

A partir de la fin du XIIIe siècle, les Communautés de métiers imposèrent leurs conditions. Pour entrer en apprentissage, il fallait être né d’un mariage légitime et pouvoir payer son temps d’apprentissage au Maître qui enseignait le métier. Le contrat était surveillé par les Jurés et reçu devant notaire. On y fixait les obligations de chacun, le temps du service, les modalités du travail et parfois même la conduite attendue.

Pour beaucoup, ces conditions suffisaient à fermer la porte. Or sans apprentissage, il devenait impossible, dans cette période, d’accéder à la Maîtrise et de travailler légalement pour son propre compte. Ceux qui demeuraient hors des métiers n’étaient pourtant pas condamnés à l’inaction. Ils vendaient leur force de travail. On les embauchait à la journée, à la saison, au chantier. On les appelait ouvriers. Lors son temps d’apprentissage fait, l’apprenti devenait « Valet » ; à partir de ce moment, il était émancipé (et encore que dans certaines corporations il devait un temps de travail au Maître qui l’avait instruit).

Les ouvriers vivaient d’accords fragiles, souvent conclus sur parole. Cette parole engageait moins les Maîtres que ceux qui dépendaient d’eux pour manger. Les ateliers avaient besoin de bras, mais les bras restaient remplaçables. Peu à peu, les Maîtres s’entendirent sur les prix de journée afin d’éviter la concurrence entre ateliers et le débauchage des ouvriers les plus utiles.

Pourtant, ces hommes apprenaient. Même sans appartenir pleinement aux métiers dans lesquels ils servaient, ils observaient les gestes, retenaient des pratiques, circulaient d’un chantier à l’autre. Certains portaient la pierre sans savoir la tailler ; d’autres savaient déjà dresser un mur, ferrer un cheval ou réparer une charpente. Ils accumulaient des savoirs incomplets, fragmentaires, souvent sans reconnaissance. Ils allaient de ville en ville pour chercher leur travail comme le troupeau cherche son herbage. Ils dormaient sous des halles, dans des granges, près des ports, autour des chantiers. Ils connaissaient les routes, les foires, les saisons, les lieux où l’on pouvait trouver du travail et ceux où l’on risquait les coups, la prison ou la faim.

L’errance transmet difficilement une tradition véritable. L’errant passe plus qu’il ne demeure. Mais la route conserve malgré tout certaines choses :
des habitudes ; des récits ; des chansons ; des manières de se reconnaître dans l’entre-soi des trimards ; des prudences communes, et parfois quelques gestes appris à force de regarder les autres travailler dans le métier. De cette mobilité purent naître non pas encore des institutions, mais des proximités. Des hommes de mêmes conditions se retrouvaient sur les mêmes chemins, autour des mêmes travaux, soumis aux mêmes duretés. Ils partageaient le pain, le feu, les nouvelles des villes et parfois aussi la méfiance envers les Maîtres et les règlements qui les maintenaient dans une position inférieure. Peut-être faut-il chercher là une des terres possibles d’où émergèrent des formes anciennes qui annonçaient le compagnonnage.

Non pas une origine pure ni une fondation unique, mais une lente transformation. Car l’errant n’est pas encore le compagnon. L’errant survit. Le compagnon commence à appartenir à une continuité. Peu à peu, la circulation put devenir parcours ; les rencontres, habitudes ; les gestes dispersés, savoir-faire ; l’entraide précaire, et la reconnaissance mutuelle. Des ateliers accueillirent plus régulièrement ces travailleurs itinérants. Des règles apparurent. Des recommandations circulèrent d’une ville à l’autre. Certains anciens commencèrent peut-être à transmettre davantage que des astuces de survie : des manières de travailler, de se conduire, d’habiter un métier. Le métier transformait alors moins l’homme qu’il ne stabilisait son geste. Un individu violent, instable ou dispersé ne devenait pas soudain vertueux parce qu’il entrait dans un atelier.

Mais le travail imposait des rythmes. Il fallait revenir, recommencer, poursuivre une tâche jusqu’à son terme. Peu à peu, la répétition rendait possible l’achèvement. Et l’objet achevé changeait quelque chose. Une pièce bien taillée, une charpente juste, un cuir correctement tendu, un assemblage solide : ces choses donnaient à celui qui les avait produites une preuve visible de sa capacité. Non une rédemption, mais une forme de dignité concrète. Le merveilleux n’était peut-être pas ailleurs. Il ne résidait ni dans les secrets, ni dans les légendes prestigieuses, ni dans les filiations imaginaires. Il pouvait naître dans la découverte lente du monde ordinaire : le son juste d’un outil, la lumière sur un bois raboté, la chaleur d’une forge au matin, le silence attentif d’un atelier au travail. Le métier apprenait peut-être d’abord à regarder. Alors seulement purent survenir d’autres influences : les villes, les confréries religieuses, les récits héroïques, les symboles, les règles morales, les figures légendaires.

Ce qui naquit démuni et en constant mouvement se transforma lentement au contact d’autres corps sociaux.

Cela dit, sous les récits glorieux demeurait peut-être encore quelque chose des premiers errants : la fatigue des routes, la fragilité des hommes, les fréquentations funestes ; le besoin d’être reconnu par ses semblables : et une  volonté obstinée de produire malgré tout une forme durable dans leur monde instable.

Le repas des Paysans par Louis le Nain

Le repas des ouvriers par Pedro Lira

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°8)

Quelques unes des Pays du Devoir Egalitaire

Madame Virginie Tostain, Conservatrice et Directrice du musée du Compagnonnage à Tours sollicitait le Pays Jean-Michel Mathonière pour lui poser la question du nombre de femmes reçues dans notre Compagnonnage Egalitaire.

Il la priait donc de s’adresser directement au Pays Serge Canet.

Voici les échanges et la réponse du Pays Canet :

  • – Objet : Femmes reçues compagnons Égalitaires

Bonjour Virginie,

Je te remercie pour ton message. Oui, je vais bien malgré la fatigue des déplacements et conférences qui ne cessent guère en ce moment. J’espère que tout va bien de ton côté. En ce qui concerne les femmes reçues compagnon chez les Égalitaires, le mieux serait de poser la question au Pays Canet en personne, que je mets en copie de ce courriel. Je n’en possède pas la liste.

Bien à toi.

Jean-Michel MATHONIÈRE

  • Virginie TOSTAIN
  • Merci Jean-Michel pour cette mise en relation.
  • Serge CANET

À : Cher Monsieur CANET,

Comme je l’expliquais donc à Jean-Michel, je cherche à connaître le nombre exacte de femmes reçues dans chaque société en France et ce chiffre me manque actuellement chez les Egalitaires. J’en ai recensé quatre sur votre site internet mais j’imagine qu’elles sont plus nombreuses.

Vous remerciant par avance. Bien respectueusement

Virginie TOSTAIN

Directrice du musée du Compagnonnage – Tours.fr

Cognac le 15 mai 2026

Bonjour madame,

Pour répondre à votre question : sur environ 110 Aspirants au total (2020) environ 25% sont des femmes, pour l’essentiel dans des métiers dévolus aux hommes. Bien sûr il y en eut aussi dans les métiers de : Dentelière, Coiffeuse, céramiste, et un bon nombre dans le métier de peintre en bâtiments. Dans les métiers de bouche il y en eut une (éphémère) à Bordeaux. Depuis 2020 d’autres femmes ont intégré à Bordeaux, Bergerac, et Apt : je n’en sais pas le nombre.

La 1ère femme fut : Évelyne (Ève) Gantcheguy : « Bordelaise Cœur Joyeux » qui était tailleuse de pierre reçue par la Chambre d’Angoulême.  Le compte est fait en pourcentage du nombre d’Aspirants : au Devoir Egalitaire les Aspirants sont électeurs donc éligibles à tous les postes et fonctions.  Dès lors les droits et devoirs étant les mêmes, il n’y a pas de course pour être reçu Compagnon.  La condition d’Aspirant n’est pas une étape transitoire entre celle de Prétendant est celle de Compagnon.  S’il vous fallait d’autres précisions pour lesquelles je pourrais vous renseigner je le ferai volontiers.

Cordialement.

Serge Canet

Puis le Pays Canet a souhaité compléter et étoffer son propos pour les Pays qui suivent notre site :

« Comment en suis-je venu à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons ? »

C’était en 1971.

Le 23 mai, j’étais admis Aspirant par les Compagnons Des Devoirs Unis de la Cayenne de Nantes. Après certaines péripéties, somme toute assez bénignes dues à ma jeunesse, quelques jours après, je quittai Nantes à pied pour rejoindre Fougères. Ma première étape fut chez le Compagnon Charpentier Des Devoirs : Bernard Houdusse, qui, à cette période, travaillait pour son propre compte à Senonnes-Pouancé dans le département de la Mayenne.

La deuxième étape fut à Châteaubriant où demeurait le Compagnon peintre Des Devoirs Unis : Pierre Mainguet. Il m’hébergea ; ce fut à cette occasion que je fis connaissance de son épouse et de leurs deux enfants. Madame Mainguet fut la première femme que j’entendis dire qu’elle voulait que sa fille ait un métier, qu’elle gagne sa vie pour ne pas être dépendante de son mari. Ce qui, à cette période, n’était pas (dans les milieux que je fréquentais) à l’ordre du jour des conversations. D’autant que chez les Compagnons, des femmes : il n’y en avait pas. Madame Mainguet exerçait la vocation d’institutrice ; par ses paroles, elle déposa, sans le savoir, une semence dans mon crâne.

En 1972, je fus reçu Compagnon à Fougères.

En 1973, un Compagnon peintre de l’Union Compagnonnique de Surgères, qui était 3 fois (trois) Meilleur Ouvrier de France (Peintre en bâtiments ; Peintre en décors ; Laqueur d’art). Le Compagnon Yves Derval défraya la chronique du microcosme de l’Union Compagnonnique. Il créa une séparation d’avec l’Union dénommée :

« Les Compagnons Œuvriers Du Tour de France ».

Ce groupement se donnait entre autres particularités : la Réception des femmes. Depuis ma rencontre avec madame Mainguet, la graine qu’elle avait déposée dans mon crâne avait germé, sans que je m’en rende compte.

Plus tard, en 1989, madame Yvette Mainguet devint la première Mère des Compagnons de la Cayenne Des Devoirs Unis de Rennes.

Son nom : « Castelbriantaise La Sagesse ».

Je n’ai jamais connu madame Mainguet dans sa charge de Mère. Conjuguant l’idée qui avait germé et ce que le Pays Yves Derval : « Aunis L’Ami Des Arts » avait créé, j’en vins à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons, à rang égal avec les hommes.

En 1978, je quittai l’Union Compagnonnique pour créer l’Ère Nouvelle avec dans l’idée d’intégrer des femmes. Ère Nouvelle au même nom qu’un mouvement de 1854 qui regroupait des Compagnons Cordonniers progressistes issus du Devoir de Maître-Jacques. Cela restait malgré tout assez abstrait, jusqu’au jour où je rencontrai, au détour d’un chantier, une femme qui exerçait le métier de peintre en bâtiments depuis de nombreuses années : elle avait assuré la succession de son père, lui-même peintre en bâtiments. Ce ne fut pas une candidate possible. Il y en eut d’assez nombreuses qui ne le furent pas. Il ne s’agissait pas de recruter des femmes qui n’exerçaient pas leur métier pour s’assurer le pain quotidien. Ni des artistes. Je devais trouver des ouvrières comme moi j’étais ouvrier, comme tous les Compagnons l’étaient ou l’avaient été. Ce ne fut pas facile, d’autant que de l’intérieur et de l’extérieur du nouveau groupement, les critiques s’abattaient sur nous. Et puis il y eut ma rencontre avec la femme qui devint la première femme Compagnon Égalitaire. Elle était tailleuse de pierre0 Reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême.

Son nom : « Bordelaise Cœur-Joyeux ».

La dernière reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême est ébéniste.

Son nom : « Provençale La-Victoire ».

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Bonjour Pays !

Bonjour, Pays !

‒‒ Qu’est-ce que ça signifie ?

― Que, toi et moi, nous sommes Compagnons. Que je te salue en Compagnon, que je te reconnais comme mon frère dans les valeurs et les engagements que nous avons pris, chacun auprès de nos Sociétés et des gens qui les composent, de nos Sœurs et Frères en nos valeurs.

― Moi, je suis Compagnon dans une autre Société que la tienne. Comme toi, je suis Tailleur de Pierre et mon chemin de formation fut long et semé d’embuches, de difficultés que j’ai dû affronter et vaincre. Je suis Compagnon, mais j’ai dû faire mes preuves. J’ai d’abord appris les bases de notre métier dans un Collège Technique où j’ai passé mon CAP. Ensuite, très jeune et mesurant bien mes lacunes, j’ai souhaité rejoindre le Compagnonnage. J’avais 17 ans quand je suis parti de chez mes parents pour rejoindre la Société qui m’a accueilli comme prétendant. J’ai passé une année, interne à la Cayenne de Bordeaux. Le Prévôt m’a trouvé un contrat de travail chez un artisan. Je gagnais mon premier salaire et je payais mes charges d’hébergement. J’apprenais l’indépendance et à gérer ma vie. Le soir je suivais les cours qui nous étaient prodigués par les Anciens, dessin, technologie, règlement intérieur et préparation de ma pièce d’Adoption.

A la fin de l’année, j’ai présenté mon travail d’adoption aux Anciens et ils ont décidé de m’adopter. Pas seulement par mon ouvrage ! Mais aussi pour mon comportement au sein de la Cayenne, avec les autres jeunes prétendants, ma tenue, mon assiduité aux cours et ma volonté de progresser et d’apprendre. C’est ainsi que mon Tour de France a débuté. L’année suivante, je l’ai passée à Tours ; puis Paris ; Strasbourg ; Lyon ; Marseille ; Toulouse : Clermont-Ferrand C’est là que j’ai présenté mon ouvrage de Réception. J’ai été reçu à 24 ans : Bordelais le Persévérant. Aujourd’hui, je suis marié, chargé de famille, patron de ma propre entreprise, Compagnon Sédentaire et je m’occupe des jeunes aspirants ou compagnons qui passent dans mon entreprise, poursuivant leur Tour de France. Conformément à l’engagement que j’ai pris, je transmets les valeurs de ma Société de Compagnonnage et je partage mes connaissances professionnelles pour permettre à ces jeunes de grandir dans la vie, grâce au Compagnonnage et à notre Beau Tour de France. Notre Compagnonnage est un parcours de formation, d’apprentissage d’un métier jusqu’à l’excellence, par le voyage et le Tour de France. On commence jeune et on grandit comme professionnel et comme être humain grâce aux voyages, aux rencontres, aux partages. Le parcours abouti à un titre, celui de Compagnon dans un métier. C’est une reconnaissance, mais ce n’est pas la fin ! C’est un engagement à vie, une promesse faite aux autres de servir d’exemple et de transmettre les valeurs d’excellence dans le travail, de respect de l’humanité et d’exemplarité dans le comportement. Et toi ? Parle-moi de ton compagnonnage !

― J’ai le bonheur d’appartenir au Compagnonnage Egalitaire ! La réflexion, les valeurs de métier, d’excellence, et les richesses spirituelles partagées sont les mêmes que toi. Mais constatons que la société humaine, dans son ensemble, a changé depuis la fin du XIXème siècle, période où ton Compagnonnage s’est structuré. Aujourd’hui nous avons plusieurs vies dans une vie et rares sont les gens qui s’engagent, tout au long de leur vivant, dans une seule et même profession ! Aujourd’hui, on rencontre des femmes dans tous les métiers, même ceux que l’on croyait réservés aux hommes pour des raisons de force physique. La société a changé parce qu’elle a su améliorer les conditions de travail, réduire, voire supprimer les pénibilités, modifier les regards et les comportements sexistes. Aujourd’hui, il y a des femmes Tailleuse de pierre, Maçonne, Charpentière, Cuisinière, Pâtissière, et les Égalitaires ont voulu accueillir ces femmes pour être des Compagnons ! Depuis peu, les autres Sociétés de Compagnonnage accueillent également des femmes, mais ce sont les Égalitaires qui furent les premiers, dès 1978 ! Bien-sûr, il nous a fallu effectuer un gros travail d’adaptation, sans jamais renier les valeurs ni les rites qui font les caractéristiques et l’identité du Compagnonnage.

Le fonctionnement des Sociétés traditionnelles de Compagnonnage ne permet qu’aux jeunes qui démarrent dans leur vie professionnelle de suivre ce parcours initiatique qu’est le Tour de France. Le Titre de Compagnon n’est donc réservé qu’à une catégorie de professionnels qui ont pu réaliser ce choix de formation, ce parcours unique, apprendre de cette façon. Il ne s’agit là que d’un constat factuel, sans aucun jugement de valeur. Si on n’a pas entrepris son périple au sortir de l’apprentissage qui amène à être Compagnon avant 30 ans, on ne peut plus obtenir ce titre.

Les Égalitaires raisonnent autrement et proposent une alternative à celles et ceux qui ont démarré jeunes dans un métier, mais qui pour des raisons de vie ou d’opportunité, n’ont pas pu intégrer une Société Traditionnelle de Compagnonnage. Ils ouvrent grand les bras, à celles et ceux que la vie aurait orienté, souvent malgré eux, vers des professions non choisies, imposées par la nécessité. Il arrive de plus en plus souvent que ces gens, quand ils en ressentent le besoin impérieux, ou qu’une occasion se présente, se réorientent vers des métiers manuels. Cependant pour eux, le Compagnonnage traditionnel est inaccessible. J’ai rencontré tout au long de mon parcours sur les chantiers de très grands professionnels, passionnés, ouvriers accomplis avec un grand talent, un grand savoir-faire, un merveilleux savoir être, et qui n’étaient pas compagnon.

C’est à ces gens-là que les Égalitaires ouvrent les bras.

Puisque tu me demandes de te parler de moi, jusqu’à 22 ans, je n’ai pas pu choisir ce que je voulais faire. Abandonné par mes parents, enfant de la DDAS, j’ai été trimbalé de familles d’accueil en centres pour enfants, puis en foyers de jeunes travailleurs et du foyer au Service Militaire. Ce n’est qu’en sortant de là que j’ai décidé de devenir Tailleur de Pierre. J’ai appris mon métier à l’AFPA de Blois et j’ai obtenu un Titre Professionnel de Tailleur de Pierre en 1973. J’ai fait un tour de France, à ma façon, en homme libre, en curieux, en Renard ! J’ai travaillé dans plusieurs entreprises, dans le Val de Loire, puis j’ai taillé le granit dans le Bassin du Sidobre. En 1980, épris de liberté, je m’installe à mon compte. J’embauche des jeunes qui sont sur le Tour de France, je les forme pour le compte de la FCMB de Bordeaux. La Chambre des métiers me propose le titre « d’Artisan En Son Métier » une Première Reconnaissance valorisante, pour moi. Mais je me rends compte que je n’aurai pas accès aux chantiers qui me font rêver : Les Monuments Historiques.

Alors, je cesse mon activité artisanale et je m’engage dans des entreprises qualifiées MH. D’abord via l’intérim. Les conducteurs de travaux me remarquent et me proposent un CDI que j’accepte avec bonheur. C’est une Seconde Reconnaissance. Et je travaille sur des sites majestueux : Cathédrales de Bordeaux, Tours, Poitiers, Périgueux ; Châteaux de la Loire ; Villas somptueuses à Nice ; Fort de France en Martinique ; Château d’Henri IV à Pau ; Château des Ducs d’Épernon à Cadillac ; Grand Théâtre de Bordeaux etc. … etc… Je forme des apprentis, je deviens Chef de Chantier MH : Troisième Reconnaissance pour le gamin abandonné que j’étais. À 55 ans, un peu fatigué, mais encore bien dans ma tête, j’effectue une année de formation de sculpteur ornemaniste à la FCMB de Libourne et j’obtiens mon certificat de capacité de sculpteur : Quatrième Reconnaissance. Je pense alors que j’ai fait le tour de mon métier et j’ai envie de partager, de transmettre ce que j’ai acquis. Un comportement de Compagnon ! Je deviens Formateur en Maçonnerie du Bâti Ancien, d’abord à l’AFPA. Je leur devais bien ça ! C’étaient eux qui m’avaient offert les bases, des décennies plus tôt. Puis la FCMB m’engage, dans leur centre de Floirac, pour former leurs stagiaires et leurs Aspirants.

Non, je n’étais pas Compagnon, puisque je n’avais pas suivi le cursus d’une Société Traditionnelle. Mais j’ai fait un parcours professionnel que pourraient envier bien des Compagnons de n’importe quelle Société de Compagnonnage Traditionnelle. J’ai formé des dizaines d’ouvriers, sur les chantiers, en entreprises, en centre de formation et même quelques dizaines de compagnons qui étant sur leur Tour de France, ont profité de mes enseignements.

Et puis un jour, en 2013, un Pays m’a demandé si j’aimerais bien rejoindre le Compagnonnage Égalitaire. Ce fut pour moi, un honneur, un bonheur et l’Ultime Reconnaissance qui me fût offerte. Ensuite, tu sais comment ça se passe, puisque les rituels sont les mêmes : Adoption… avec présentation d’une pièce et cérémonie rituelle. Puis Réception… avec présentation d’une pièce et cérémonie rituelle. Je suis Guépin Belles Lettres, Compagnon du Devoir Égalitaire, Adopté et Reçu en Chambre d’ Angoulème, Tailleur de Pierre.

Un Compagnon, c’est un ouvrier instruit qui prête un serment, et qui détient un secret, mon Pays.  Chez nous, comme chez vous.

― Merci pour ces éclaircissements, Coterie ! Ah oui, j’oubliais, chez nous, les Coteries sont les Compagnons qui travaillent sur des échafaudages : Tailleurs de Pierre, Charpentiers, Couvreurs… Les autres sont des Pays.

― Chez nous, justement parce que nous sommes les Égalitaires, nous sommes tous des Pays, quel que soit le genre, le métier, sur terre ou en l’air. Par exemple, une femme charpentier sera Pays Compagnon CHARPENTIÈRE, on ne féminise que le nom du métier.

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Le billet du Soutien de l’Union (N°7)

Souvenirs du Tour de France : Le géant d’Airoux

C’était il y a plus de cinquante ans, entre Toulouse et Carcassonne. Au départ de Toulouse, nous marchions de compagnie : Vincent Canot, un maçon originaire de Varennes, « Mâconnais Bon Accord » au caractère facile pour faire le chemin. J’étais fraîchement libéré de mon service militaire. Nous espérions joindre Carcassonne en trois journées de marche. Nous étions convenus d’accomplir notre tour de France en marchant, quand bien même ce ne seraient que des étapes de proche en proche. Ce fut la raison pour laquelle, après un repas très raisonnable, nous partîmes de Toulouse, le sac au dos, pour rejoindre Carcassonne : il était minuit (c’était maintenant ou jamais) heure étrange pour entreprendre un voyage.

Le plus pénible et difficile fut de sortir de Toulouse pour rejoindre la grande route. Après une heure dans la nuit, le trafic des automobiles et des camions se calma, nous permettant d’atteindre Baziège, commune où nous ferions halte, ainsi que nous l’avions prévu. Nous avions déjà fait quinze kilomètres lorsque nous traversâmes Rivel, où rien n’était ouvert. A Baziège, cinq kilomètres plus loin, ce fut jour de fête ; l’odeur sacrée du pain qui empesait l’air nous guida (il était presque six heures) le boulanger nous servit, et, sans attendre, nous attaquâmes le pain sorti du four par les deux bouts : à chacun son « crouston ». Contentés, nous prenions un repos sous les petits arbres de la banquette, en attendant de reprendre la route, quand l’un et l’autre nous avons cédé à un sommeil salutaire et bienvenu.

L’odeur du pain, le désir de pain, le besoin de pain ne sont pas à confondre avec la nécessité de se nourrir : c’est sur un autre registre que la chose s’exprime. Ce besoin est une compagnie « J’ai besoin de toi ; je ne suis pas seul quand tu es là !. » Un pain dans sa musette, et c’est fait ! Le monde est à soi, toutes les peurs disparaissent, l’esprit est rasséréné, l’estomac réfléchit, les intestins, les jambes et les pieds avancent. Au petit matin, la sexualité confiante resurgit : le pain chaud appelle la sexualité qui va de l’avant la croûte qui craque pousse sa race !

Le soir de la première journée, nous faisions halte dans un établissement à l’entrée de Castelnaudary. En attendant qu’une place se libérât, d’un rapide coup d’œil, je fis l’inventaire de la grande salle aux murs peints « vert anis », avec des soubassements en formica « tête de nègre ». Je lus des affiches de bals, de matchs, des petites annonces de vente d’automobiles ou de motoculteurs ; un baromètre Byrrh ; une pendule : « Midi… 7 heures… l’heure du Berger » ; des cendriers de réclame ; un baby-foot ; un jukebox ; et, sur deux étagères distinctes, des coupes et des fanions pour le club de foot, et des trophées pour celui de pétanque venaient compléter un décor sans originalité. Avec, au plafond, un faux lustre de la conquête de l’Ouest, et, accrochées sur les murs, des appliques électriques assorties. Des banquettes en similicuir « fauve » et des tables à piètements métalliques recouvertes d’un formica jaune bordé de noir, élimé, aux arêtes épaufrées, se suivaient autour de la salle. Un nuage de fumée emplissait la salle ; presque tous les hommes fumaient des cigarettes. Je les contemplai ; au fond, tous se ressemblaient ; ils avaient de grandes oreilles, des tignasses touffues, mal peignées, la peau tannée, de ceux qui sont à la glèbe, dans les carrières et les chantiers.

Après le repas, l’établissement, somme toute assez sordide, se remplit de valets de ferme et d’ouvriers des environs. L’un d’eux, un homme grand de deux mètres, fort de trois cents livres (un pauvre hère qui se louait de ferme en ferme) se laissait provoquer. Ainsi il faisait l’animation, et gagnait sa boisson : en montrant sa force.

— Je suis le géant d’Airoux ! proclamait-il, le simplet.

— Venez à moi ! Vous saurez votre force !

D’un geste, l’autre il prit le Mâconnais à partie, et il lui fit embrasser la sciure du parquet, sans qu’il l’eût défié en aucune façon. Je ne comptais pas en rester là, mais l’homme était rompu à la lutte ; alors je fus plus malin que celui qui voulait me baiser. J’offris à boire au géant autant qu’il pouvait en boire ; il était fin saoul quand il sortit de l’établissement pour satisfaire un besoin naturel. Je prétextai la même nécessité, et je suivis l’homme jusqu’à une forme d’enclos bordé de haies épineuses, où tout un chacun venait soulager ses boyaux. L’homme se dirigea vers un angle de l’endroit qui était abrité sous les branches d’un châtaignier centenaire. Je me dirigeai vers un autre coin, encore mieux dissimulé par un gros néflier d’Allemagne.

Profitant de la pénombre, je m’avançai traîtreusement vers l’homme ; dès lors, celui-ci, accroupi et les culottes tombées, geignait pour satisfaire ses besoins : à l’aide d’une branche, je le poussai pour qu’il tombât. Son peu d’équilibre fit basculer l’homme en arrière : la culotte baissée, la blouse relevée, le cul et les reins dans une merde sans consistance. L’homme hurlait ; il appelait à l’aide. Perfidement, je m’avançai, feignant de vouloir le secourir ; lorsqu’au prix d’un grand effort l’homme souleva la masse de son corps, je lâchai méchamment sa main, prétextant la mauvaise prise et le manque de forces. L’homme retomba de cul, là d’où il s’était péniblement soulevé. Je cherchai du secours à l’auberge. Attirée par les hurlements de l’homme, la bande des garçons le trouva le cul dans la merde. Ils se mirent trois ou quatre, s’y prirent à maintes reprises pour le relever. Non sans avoir glissé plusieurs fois dans les déliquescences intestinales.

Nous sommes allés dormir, très heureux de voir le géant d’Airoux détrôné. Qu’est devenu cet homme ? Je ne sais pas ; je ne l’ai jamais revu.

Un jour, trente ans après cette soirée à Castelnaudary, à l’époque où j’étais à Bordeaux, j’ai vu, à la foire, un artiste forain qui me fit repenser à cet homme. Sur une estrade, il y avait un homme couché, torse nu, en culotte de tissu façon léopard. Avec une masse, un comparse cassait de grosses pierres sur le ventre de l’homme. Après cette démonstration de force, les deux saltimbanques faisaient la quête. Ce spectacle me laissa perplexe. La ressemblance avec le géant d’Airoux était quasi certaine. Cela me faisait mal au cœur pour cet homme, car au passage du chapeau, l’assistance se défila, prétextant que le tour de force était truqué, ce qui, était une manière de justifier le manque de générosité et de moquer d’un malheureux.

Jusqu’à aujourd’hui, après cette anecdote, somme toute assez banale, me souvenant de ce fameux soir d’il y a cinquante ans à Castelnaudary, je regrette de m’être vengé de l’homme : du géant d’Airoux, qui, peut-être, n’avait-il que cette marchandise à vendre :

son corps était son travail.

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La « Mère », bien plus qu’une logeuse !

Chez les Compagnons du Devoir Egalitaire, la figure de la “Mère” n’est pas présente, puisque nous n’avons pas de Cayenne pour recevoir et héberger des jeunes itinérants qui feraient leur tour de France. Pourtant, on ne peut pas ignorer cette personne devenue rare au sein des sociétés de compagnonnage actuelle.

Photo Personnelle Guépin – Ascension 1979 à la FCMB Bordeaux – En ma qualité de « Singe » artisan Tailleur de Pierre et employeur de Compagnons du Tour de France, j’avais été invité à cette cérémonie. Je suis le second, tout en haut à droite et mon ouvrier adopté ce jour-là se trouve à la droite de Madame Laran, Mère des Compagnons.

Madame LARANétait une femme au grand cœur, bienveillante, qui accueillait et accompagnait les jeunes compagnons lors de leur Tour de France. Elle ne remplaçait pas une maman, mais était un repère loin des foyers des itinérants.

Madame LARAN – Mère à la FCMB Bordeaux – 1979

Dans la plupart des Sociétés de Compagnons, la figure de la Mère occupe une place centrale, à la fois symbolique et pratique. Historiquement, la Mère était la tenancière de l’auberge ou de la maison où les compagnons itinérants étaient hébergés. Elle bénéficiait d’un respect particulier et avait pour mission d’accueillir, de nourrir et d’héberger les jeunes, souvent arrivés sans ressources. En échange, les compagnons s’engageaient à ne laisser aucune dette en partant et à respecter les règles de la maison.

Aujourd’hui, la Mère ( Bien que salariée et employée de la Société de Compagnons) anime la maison d’accueil et joue un rôle d’accompagnement moral, administratif et social auprès des jeunes en formation. Elle les soutient dans leurs démarches quotidiennes (gestion du budget, relations familiales, intégration dans la communauté) et veille à ce que tout se passe bien, surtout pour les nouveaux arrivants. Sa sensibilité et son expérience en font une figure de soutien privilégié, complémentaire à celle des compagnons eux-mêmes. La Mère est choisie pour ses vertus et sa fidélité aux valeurs du compagnonnage. Elle incarne une tradition ancienne, toujours vivante, qui met l’accent sur l’accueil, l’écoute et l’accompagnement des jeunes dans leur parcours de formation et de croissance personnelle. La Mère est bien plus qu’une simple logeuse : elle est une figure maternelle, respectée et indispensable à la vie compagnonnique, garantissant la transmission des valeurs et le bien-être des itinérants. Il existe plusieurs Mères célèbres dans l’histoire du compagnonnage, comme la Mère Jacob, très aimée des compagnons boulangers, qui a géré sa Cayenne de 1820 à 1863 à Tours. Une autre figure marquante est Berrichonne la Bonté, Mère de la Cayenne de Châteauroux, qui a même été décorée de la Légion d’honneur pour son engagement social et moral auprès des compagnons.

Pour devenir Mère chez les Compagnons du Tour de France, il faut généralement avoir une expérience dans l’accueil et l’accompagnement des jeunes, souvent en tant que « maîtresse de maison » ou « Dame-Hôtesse » avant d’être choisie par la communauté compagnonnique. Le rôle est attribué à vie, et la Mère doit faire preuve de qualités humaines exceptionnelles : écoute, bienveillance, sens de l’organisation et attachement aux valeurs du compagnonnage. Marie-Claude Baraldo, par exemple, a raconté son parcours pour devenir Mère, soulignant l’importance de l’engagement et de la transmission auprès des jeunes et des anciens. Pour être Mère des Compagnons du Tour de France, plusieurs qualités et critères sont essentiels, souvent mis en avant par les témoignages et les traditions compagnonniques :

Accueil et écoute : La Mère doit savoir accueillir chaque jeune avec bienveillance, être à l’écoute de ses besoins et de ses difficultés, et créer un climat de confiance et de soutien moral. Elle accompagne les itinérants, parfois très jeunes et éloignés de leur famille, dans leur parcours de formation et de vie quotidienne.

Sens de l’organisation et gestion : Elle est responsable de l’administration, du bon ordre de la maison, et veille à ce que tout se passe bien, notamment pour les nouveaux arrivants. Elle peut aussi aider les jeunes dans la gestion de leur budget ou de leurs démarches personnelle.

Fidélité aux valeurs du compagnonnage : La Mère doit incarner et transmettre les valeurs de respect, de solidarité, de transmission et d’excellence qui sont au cœur de l’esprit compagnonnique.

Expérience et maturité : Souvent, la Mère a d’abord exercé le rôle de « maîtresse de maison » ou « Dame-Hôtesse », ce qui lui permet d’acquérir l’expérience nécessaire avant d’être choisie par la communauté. Le titre de Mère est généralement attribué à vie.

Sensibilité et rôle maternel : Par sa sensibilité de femme et de mère, elle apporte un soutien moral adapté, complémentaire à celui des compagnons, et sait accompagner les jeunes dans leur croissance personnelle et professionnelle.

En résumé, la Mère des Compagnons est une figure d’autorité morale, de soutien et de transmission, choisie pour ses qualités humaines et son engagement envers la communauté.

La désignation officielle d’une Mère des Compagnons du Tour de France repose avant tout sur la reconnaissance par la communauté compagnonnique elle-même. Voici comment cela se passe généralement, d’après les traditions et les témoignages : Choix par les Compagnons : C’est la communauté locale (les compagnons sédentaires et itinérants) qui propose et valide la candidature d’une femme pour devenir Mère. Ce choix se fait en fonction de ses qualités morales, de son engagement, de son expérience dans l’accueil et l’accompagnement des jeunes, et de sa fidélité aux valeurs du compagnonnage.

Cérémonie et engagement à vie : Une fois choisie, la désignation est souvent officialisée par une cérémonie au sein de la maison ou de la province compagnonnique. La Mère est alors reconnue comme telle à vie, et son rôle devient une mission permanente, au service des jeunes et de la communauté.

Reconnaissance symbolique : La Mère est respectée par tous les compagnons, qui l’appellent « Notre Mère ». Son autorité morale et son rôle d’accompagnement sont centraux dans la vie de la maison.

La désignation est un processus communautaire, basé sur la confiance et l’expérience, et non sur une élection formelle ou un diplôme. C’est une reconnaissance de pairs, qui consacre une femme pour son engagement et ses qualités humaines.

SOURCES :

Les photos sont issues des archives de la FCMB Bordeaux, remises aux invités présents ce jour-là. (Ascension 1979)

Les informations proviennent de recherches effectuées à partir des sites :

www.museecompagnonnage.fr

www.compagnonsdutourdefrance.org

www.editions-cairn.fr

www.radiofrance.fr

www.compagnonnage.fr

www.rosada.net