« Il y avait jadis, outre les droits d’entrée, une autre barrière qui repoussait le paysan des villes et l’empêchait de se faire ouvrier. Cette barrière était la difficulté d’entrer dans un métier. La longueur de l’apprentissage, l’esprit d’exclusion des confréries et des corporations. Les familles industrielles prenaient peu d’apprentis. Le plus souvent c’étaient leurs enfants qu’elles échangeaient entre elles. Aujourd’hui de nouveaux métiers sont créés, qui ne demandent guère d’apprentissage, et reçoivent un homme quelconque. Le véritable ouvrier, dans ces métiers, c’est la machine, l’homme n’a pas besoin de beaucoup de force, ni d’adresse, il est là seulement pour surveiller, aider cet ouvrier de fer.»
Jules Michelet — Le peuple — Chapitre 2 — Bruxelles 1846.

Jules Michelet, est un historien français, né le 5 fructidor an VI (22 août 1798) à Paris et mort le 9 février 1874 à Hyères (Var)
Billet du Soutien de L’Union (N°9)
Toute société repose sur des règles. Celles-ci ouvrent des chemins à certains et les ferment à d’autres. Qui fait la loi organise les rapports humains, distribue les places, décide des permissions comme des exclusions.
A partir de la fin du XIIIe siècle, les Communautés de métiers imposèrent leurs conditions. Pour entrer en apprentissage, il fallait être né d’un mariage légitime et pouvoir payer son temps d’apprentissage au Maître qui enseignait le métier. Le contrat était surveillé par les Jurés et reçu devant notaire. On y fixait les obligations de chacun, le temps du service, les modalités du travail et parfois même la conduite attendue.
Pour beaucoup, ces conditions suffisaient à fermer la porte. Or sans apprentissage, il devenait impossible, dans cette période, d’accéder à la Maîtrise et de travailler légalement pour son propre compte. Ceux qui demeuraient hors des métiers n’étaient pourtant pas condamnés à l’inaction. Ils vendaient leur force de travail. On les embauchait à la journée, à la saison, au chantier. On les appelait ouvriers. Lors son temps d’apprentissage fait, l’apprenti devenait « Valet » ; à partir de ce moment, il était émancipé (et encore que dans certaines corporations il devait un temps de travail au Maître qui l’avait instruit).
Les ouvriers vivaient d’accords fragiles, souvent conclus sur parole. Cette parole engageait moins les Maîtres que ceux qui dépendaient d’eux pour manger. Les ateliers avaient besoin de bras, mais les bras restaient remplaçables. Peu à peu, les Maîtres s’entendirent sur les prix de journée afin d’éviter la concurrence entre ateliers et le débauchage des ouvriers les plus utiles.
Pourtant, ces hommes apprenaient. Même sans appartenir pleinement aux métiers dans lesquels ils servaient, ils observaient les gestes, retenaient des pratiques, circulaient d’un chantier à l’autre. Certains portaient la pierre sans savoir la tailler ; d’autres savaient déjà dresser un mur, ferrer un cheval ou réparer une charpente. Ils accumulaient des savoirs incomplets, fragmentaires, souvent sans reconnaissance. Ils allaient de ville en ville pour chercher leur travail comme le troupeau cherche son herbage. Ils dormaient sous des halles, dans des granges, près des ports, autour des chantiers. Ils connaissaient les routes, les foires, les saisons, les lieux où l’on pouvait trouver du travail et ceux où l’on risquait les coups, la prison ou la faim.
L’errance transmet difficilement une tradition véritable. L’errant passe plus qu’il ne demeure. Mais la route conserve malgré tout certaines choses :
des habitudes ; des récits ; des chansons ; des manières de se reconnaître dans l’entre-soi des trimards ; des prudences communes, et parfois quelques gestes appris à force de regarder les autres travailler dans le métier. De cette mobilité purent naître non pas encore des institutions, mais des proximités. Des hommes de mêmes conditions se retrouvaient sur les mêmes chemins, autour des mêmes travaux, soumis aux mêmes duretés. Ils partageaient le pain, le feu, les nouvelles des villes et parfois aussi la méfiance envers les Maîtres et les règlements qui les maintenaient dans une position inférieure. Peut-être faut-il chercher là une des terres possibles d’où émergèrent des formes anciennes qui annonçaient le compagnonnage.
Non pas une origine pure ni une fondation unique, mais une lente transformation. Car l’errant n’est pas encore le compagnon. L’errant survit. Le compagnon commence à appartenir à une continuité. Peu à peu, la circulation put devenir parcours ; les rencontres, habitudes ; les gestes dispersés, savoir-faire ; l’entraide précaire, et la reconnaissance mutuelle. Des ateliers accueillirent plus régulièrement ces travailleurs itinérants. Des règles apparurent. Des recommandations circulèrent d’une ville à l’autre. Certains anciens commencèrent peut-être à transmettre davantage que des astuces de survie : des manières de travailler, de se conduire, d’habiter un métier. Le métier transformait alors moins l’homme qu’il ne stabilisait son geste. Un individu violent, instable ou dispersé ne devenait pas soudain vertueux parce qu’il entrait dans un atelier.
Mais le travail imposait des rythmes. Il fallait revenir, recommencer, poursuivre une tâche jusqu’à son terme. Peu à peu, la répétition rendait possible l’achèvement. Et l’objet achevé changeait quelque chose. Une pièce bien taillée, une charpente juste, un cuir correctement tendu, un assemblage solide : ces choses donnaient à celui qui les avait produites une preuve visible de sa capacité. Non une rédemption, mais une forme de dignité concrète. Le merveilleux n’était peut-être pas ailleurs. Il ne résidait ni dans les secrets, ni dans les légendes prestigieuses, ni dans les filiations imaginaires. Il pouvait naître dans la découverte lente du monde ordinaire : le son juste d’un outil, la lumière sur un bois raboté, la chaleur d’une forge au matin, le silence attentif d’un atelier au travail. Le métier apprenait peut-être d’abord à regarder. Alors seulement purent survenir d’autres influences : les villes, les confréries religieuses, les récits héroïques, les symboles, les règles morales, les figures légendaires.
Ce qui naquit démuni et en constant mouvement se transforma lentement au contact d’autres corps sociaux.
Cela dit, sous les récits glorieux demeurait peut-être encore quelque chose des premiers errants : la fatigue des routes, la fragilité des hommes, les fréquentations funestes ; le besoin d’être reconnu par ses semblables : et une volonté obstinée de produire malgré tout une forme durable dans leur monde instable.

Le repas des Paysans par Louis le Nain

Le repas des ouvriers par Pedro Lira















