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La pierre, l’eau, le soleil

Une carrière de pierre calcaire (Vilhonneur) – Photo Guépin Belles Lettres

Quand j’apprenais mon métier, mon vieux Maître Compagnon Tailleur de Pierre, à qui je faisais remarquer comme j’étais émerveillé par la beauté du matériau que j’étais en train de tailler, me dit ceci :
-« C’est du Frontenac !
… Pose un peu tes outils, Petit, et écoute.
Toute la ville de Bordeaux a été construite avec les pierres qui furent extraites dans les carrières environnantes. Sur les bords de le Garonne, bien au sud de la ville, et jusqu’aux rives de la Dordogne dans ces
collines qui vallonnent l’Entre-Deux-Mers, nos anciens dégageaient la roche qui a construit Bordeaux.
Elle était ensuite transportée sur des charrettes tirées par des mules ou des chevaux de trait jusqu’au port fluvial le plus proche, puis chargée sur des gabarres, elles étaient livrées à Bordeaux, quai de Paludate, dans la Cale-aux-pierres au pied du château Descas où maçons et Tailleurs de Pierre venaient s’approvisionner.
Il faut que tu saches, mon Drôle, que cette pierre prenait le nom du port dans lequel elle avait été chargée et non pas celui du lieu d’où elle fut arrachée.
Il y avait donc des pierres de différentes qualités qu’on employait pour faire des seuils, des escaliers, des soubassements ou pour bâtir en élévation en fonction de la dureté. Aujourd’hui, parmi ces mille carrières qui furent exploitées en sous-sol, dont certaines sont devenues champignonnières ou chai de vieillissement du vin de Bordeaux, nous avons la chance qu’il nous
reste Les Pierres de Frontenac.
Ce sont de magnifiques carrières à ciel ouvert qui se situent entre Sauveterre-de-Guyenne et Branne, un peu au sud ouest de Rauzan.
Elles produisent tout ce dont nous avons besoin, toute la gamme des pierres marbrières les plus dures aux pierres fermes les plus douces, pour restaurer et entretenir le Patrimoine de Bordeaux. »
Alors jeune apprenti, je me permettais d’ajouter :
– « J’aime cette pierre, parce-qu’elle est coriace, elle résiste, mais elle est délicate sous le ciseau. Avec sa blondeur et ses veines fines et rousses comparables à une chevelure de femme, elle est lumineuse ! »
– « Tu ne crois pas si bien dire, Petit !
Il faut se lever tôt, un jour où il fait beau.
Tu traverses la Garonne à pied, par le Pont de pierre.
Tu t’installes sur le bord des quais, juste là, devant la gare d’Orléans et tu regardes les façades d’en face quand le soleil se lève.
À cette heure-ci, il ne darde pas.
Il n’éblouit pas. Il caresse.
Il illumine.
Tu verras, petit, les façades blondes te sourient, à toi, parce que tu sais les regarder et si tu insistes, si tu patientes, tu y verras de très légers reflets roses. C’est cette lumière, cette pierre et la Garonne qui font que cette ville est unique. »

Carrière de Bourg, 1983, mes deux complices Michel à la haveuse et Patrice qui descend les pales du Manitou. Débitage d’un bloc en front de taille. Photo Guépin Belles Lettres.


Guépin Belles Lettres

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Le Billet de Coeur Loyal

Extrait des « Maîtres de mon Moulin » le site de Provençal Coeur Loyal

Dans la situation du monde actuel, inconcevable, insupportable, dont il faut sortir très vite il faut poser des principes et s’y tenir. À notre petit niveau, perdus dans nos si belles et puissantes Hautes-Corbières sauvages nous écrivons chaque jour le manifeste qui cristallise nos engagements :

Les 12 lois du Moulin de Cucugnan.

1°) La Nature est la toute première et la plus haute des Lois.

2°) La terre n’appartient pas à l’homme : c’est l’homme qui vient de la terre et lui appartient.

3°) Les blés sont nos maîtres, nos exemples. Ils sont un don des saisons, de la giration du monde et de son trajet dans le cosmos.

4°) Le Pain est la quintessence de l’alliance entre la Nature et les Hommes.

5°) La patience, la clarté des intentions, le don des attentions, la nécessité d’une tension, sont les premières vertus que nous enseigne du Pain.

6°) La nourriture mérite le respect absolu et l’engagement de nos gratitudes.

7°) La table doit demeurer le lieu de rencontre, de fraternité et de sororité.

8°) Partager le Pain est le tout premier geste de paix.

9°) Oublier la terre conduit à l’oubli de soi.

10°) Revenir à l’essentiel est un acte de sagesse. Cet engagement est urgent et absolument nécessaire.

11°) Chaque Pain porte toute la mémoire et le patrimoine axial du vivant.

12°) Lorsque le Pain est partagé, la communauté humaine prend forme.

Provençal Cœur Loyal « Les Maîtres de mon Moulin ;  L’Essentiel en partage »

Blés anciens Cucugnan – Les Maîtres de mon Moulin par Roland Feuillas

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Vous avez dit Egalitaires ?

Agricol Perdiguier – (1805 – 1875) – Compagnon Menuisier Du Devoir De Liberté Dit Avignonnais La Vertu – Député de l ‘Assemblée Nationale Constituante de 1848 à 1851 (Montagnard)

«  Les compagnons ne se donnent pas entre eux le titre de Monsieur, mais particulièrement celui de pays.

Soyez Allemands, Espagnols, Turcs, Italiens, Russes, Anglais, Kalmouks, Américains, Asiatiques, Africains, Français, c’est tout un : vous êtes tous des pays.

Le compagnon est cosmopolite.

Il n’y a pour lui qu’un ciel, qu’une terre, qu’un monde, qu’un seul pays.

Aussi est-il partout dans son pays ; aussi tous les compagnons sont-ils ses pays.

Soyez nés n’importe où ; que votre visage soit blanc, ou noir, ou jaune, ou rouge, ou cuivré ; que Moïse, que Manon, que Mahomet ou Jésus soit votre prophète, votre Dieu, peu importe : vous êtes un compatriote, un pays, un frère.

J’ai vu des Espagnols, des Allemands, des Américains, des Belges, des Suisses, des Italiens, des Savoyards, des Marocains, l’emporter dans nos élections sur des Français, et devenir premiers compagnons, capitaines, dignitaires de notre Société.

Voilà du beau ! Voilà ce qui réjouissait mon âme ! »

Agricol Perdiguier – Mémoires d’un Compagnon – 1839 – pages 106 et 107

Question :

Il n’y a là que des hommes, mais où sont les femmes ?

A leurs places d’alors : Mères, épouses, sœurs, ou filles.

Est-ce le cas aujourd’hui ? Est-ce que nous devons nous comporter comme des hommes du XIXe siècle ?

Supposons :

Si Agricol Perdiguier était de notre temps, mépriserait-il les femmes qui feraient le même métier que lui, bien qu’il fut impensable qu’elles fussent menuisières à l’époque où il écrivait ce texte ?

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Adresse à ceux qui doutent !

Par Le-Soutien-De-L ’Union      

On parle du Compagnonnage comme d’un mystère.

On le dit secret.

On l’imagine escondé (dissimulé) derrière des portes closes.

Mais écoutez-moi bien.

Le Compagnonnage n’est pas une ombre,

Il est la flamme d’une lampe, une lumière que l’on partage.

Regardez autour de vous.

Il est là.

Dans ces visages.

Dans ces mains.

Oui, il y a des rites.

Oui, il y a des paroles qui ne se jettent pas aux vents, des paroles que l’on garde avec respect.

Oui, il y a le Devoir.

Devoir n’est pas un mot comme un autre,

Il répond à l’injonction : « je dois ! »

Je dois à celui qui m’a appris.

Je dois à celle qui m’a soutenu.

Je dois à ceux qui viendront après moi.

Voilà le lien.

Un lien plus solide que tous ces assemblages savants.

Plus sûr que la pierre ajustée.

Un lien qui ne domine pas.

Un lien qui unit les Compagnons.

Qui ne les écrase pas.

Qui les élève.

On a fait du Compagnonnage une légende.

Mais derrière la légende, qu’y a-t-il ?

Une vérité plus belle encore.

La vérité des femmes et des hommes qui se lèvent tôt.

Qui apprennent un geste.

Qui recommencent jusqu’à l’apprivoiser et le posséder.

Qui doutent parfois.

Qui persévèrent toujours.

Qui refusent le travail terminé avant d’être commencé.

Qui veulent faire mieux que la veille.

Elle est, une légende, à leur vérité.

La vérité, c’est la transmission.

C’est une main qui guide une autre main.

C’est un regard exigeant… mais toujours bienveillant.

C’est un Pays qui accueille un autre Pays.

Une Chambre qui ouvre sa porte à un Pays.

Oui, le Compagnonnage s’appuie sur des mythes anciens qui viennent d’aussi loin que le travail existe.

Des récits qui parlent de bâtisseurs d’œuvres immenses, renommées, élevées vers le ciel.

Ces récits ne sont pas faits pour tromper.

Ils sont faits pour élever.

Comme le mur a besoin de fondations, toute grande communauté a besoin d’un récit fondateur pour tenir debout.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le compagnonnage ne vit pas dans le secret.

Il vit dans la fraternité.

Il ne promet pas des privilèges.

Il propose un chemin.

Un chemin où l’on ne marche pas seul.

Le Compagnonnage transmet une exigence.

Pourquoi touche-t-il tant de cœurs ?

Parce qu’il parle à ce qu’il y a de plus simple en nous :

La fierté d’un ouvrage bien fait.

La joie d’être reconnu par les siens.

Le désir de grandir sans écraser personne.

L’envie de devenir meilleur… pour servir mieux.

Oui, le Compagnonnage est un mythe.

Mais un mythe vivant qui rassemblent.

Un mythe qui trace une route.

Huit siècles nous regardent.

Huit siècles de mains calleuses,

De regards attentifs,

De frères et de sœurs qui ont tenu bon.

Nous sommes les héritiers de cette fidélité.

Car un mythe ce n’est pas un mensonge.

C’est une lampe que l’on garde allumée quand tout vacille.

C’est une direction quand le monde tremble à force de profits et de facilité.

Le Compagnonnage est né dans la poussière des chantiers.

Dans l’odeur du bois.

Dans l’étincelle de l’enclume.

Il est né du travail humble.

Du travail vrai.

Et il affirme une chose immense :

Aucun métier n’est petit.

Aucune main n’est inutile.

Aucune personne n’est de trop.

Être Compagnon, ce n’est pas être au-dessus.

C’est être responsable.

Responsable de son geste.

Responsable de sa parole.

Responsable de son frère.

Responsable de sa sœur.

Ne pas laisser l’un tomber.

Ne pas laisser l’autre douter seule.

Se relever ensemble.

Voilà le cœur du Compagnonnage.

La droiture.

La fidélité.

La fraternité.

Pas une fraternité de façade.

Une fraternité vécue.

Depuis huit siècles, le Compagnonnage avance.

Il a traversé les guerres, les interdictions, les bouleversements.

Il a changé, il s’est adapté, mais il n’a jamais renoncé à l’essentiel.

Il ne vient ni d’un Orient fabuleux, ni des chevaliers des légendes.

Il est né ici.

Aujourd’hui encore, il explore son passé pour mieux construire l’avenir.

Il garde ses traditions, non pour se fermer, mais pour se rappeler d’où il vient.

Le Compagnonnage est universel, il passe, il change, avec le temps, s’il ne l’était pas le priverait de ce qui plaît, qui touche, qui attire qu’il puise dans l’époque qui le traverse, et qu’il traverse.

Ses symboles ne sont pas des secrets.

Ils sont des repères, des signaux.

Le Compagnonnage a toujours cherché à transformer la société en transformant l’homme.

Pas par des discours.

Par le travail.

Par l’exemple.

Par l’exigence.

Il discipline l’indiscipliné pour qu’il trouve sa place dans une société organisée.

Il affirme que la vie ne se réduit pas à survivre.

Que le métier peut élever.

Que l’ouvrage peut faire grandir celui qui le réalise.

C’est la raison pour laquelle il est toujours vivant.

Par sa force.

Par sa discipline.

Par sa fraternité.

Par cette volonté de servir le progrès des femmes et des hommes de métiers.

Le vrai mystère du Compagnonnage n’est pas dans ce qu’il cache.

Parce qu’il ne cache rien, il n’a rien à cacher, il n’y a pas de mystère.

 Sinon ce qu’il exige :

Faire du travail de ses mains une œuvre.

Faire de son métier un honneur.

Faire de sa vie un chemin droit et vertueux en toutes circonstances.

Voilà le Compagnonnage que l’on aime.

Et voilà pourquoi il est encore debout.

Levons nos verres pour une fraternité.

Pour celles et ceux qui ont transmis.

Pour celles et ceux qui transmettront.

Pour celles et ceux qui doutent encore et que nous accueillerons.

Rejoignez les Compagnons Égalitaires.

Soyez Compagnons Égalitaires.

Non pour être au-dessus.

Mais pour être ensemble.    

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Angers, 1758, une bataille rangée entre Compagnons

Episode, mentionné dans l’historiographie du compagnonnage, d’une grande bataille, qui eut lieu à Angers en 1758, où des gavots s’allièrent aux tanneurs contre d’autres compagnons. Bilan : 7 tués 17 blessés graves et 40 blessés légers !

II arriva que la veille d’une fête de la Vierge, un compagnon serrurier allant chercher chez un tailleur un habit, fut rencontré par les gavots qui lui prirent et le frappèrent.

II s’en fut chez la mère des compagnons se plaindre. Au même instant un certain nombre de compagnons s’en furent chez la mère des gavots redemander les effets. Ils ne leur furent rendus qu’avec de mauvais propos de part et d’autre.

Aussi depuis ce jour lorsqu’on se rencontrait c’était toujours à se chamailler.

Enfin il fut décidé, un jour, pour une bataille rangée qui fut commandée pour la Saint-Barthélemy.

Ces compagnons n’étaient pas les plus puissants.  Attendu que les cordonniers et autres états étaient soit pays ou amis des gavots, ils s’étaient réunis ne sachant point la coquinerie qui avait été faite.

Nous écrivîmes à plusieurs petits endroits des environs.  Particulièrement à un petit village nommé Saint-Georges, où il y avait environs de trente-sept compagnons charpentiers qui ne voulurent rien promettre, mais qui firent malheureusement trop pour les pauvres et malheureux garçons cordonniers et ceux qui les suivirent.

Nous ne comptions entre nous, compagnons que cinq cents et de leur côté ils passaient sept cent cinquante !

Le jour arrivé nous fîmes trois rangs.

Les premiers étaient les plus grands hommes, la canne à la main, dont un Rennais compagnon vitrier qui commandait, ayant été sergent de grenadier.

Le second rang était chargé de pierres et de cailloux dont j’étais le troisième commandant.

Le troisième rang était pour ramasser les cannes et les chapeaux et se porter où était le parti le plus faible.

Lorsque nous vîmes arriver cette multitude nous nous crûmes perdus mais nous avions espoir en notre valeur et notre bonne cause.

Toute la bourgeoisie s’était mise sur les armes mais n’osait pas avancer et restait neutre.

Le signal étant donné les premiers garçons cordonniers et autres demandèrent une explication et savoir pourquoi ils s’allaient battre.

Ils firent signe d’un pourparlers et tous nous autres neuf chefs des bandes de nous approcher.

L’on leur donna la satisfaction d’une explication.

Le premier cordonnier et autres retournant à leur rang se mirent à dire :

« Que ceux qui veulent se battre agissent pour nous, ce sont les gavots qui ont tort, nous nous retirons ! « 

Une très grande partie les suivit.

Cent trente-trois compagnons charpentiers, sur lesquels nous n’avions pas compté, et qui s’étaient postés clandestinement derrière une haie, crurent que c’était la défaite et que les autres s’enfuyaient, avec des bâtons et à trois quarts donnèrent dessus tous ces misérables.

II y en eut sept de tués et dix-sept blessés dangereusement et aux environs de quarante de blessés plus légers.

Je manquais d’être tué par un fort gavot mais je réparais et lui donnais ce qu’il avait pensé me faire. Il tomba à la renverse.

C’était un de leur commandant nommé Flamand la Gambille homme fort et puissant.

Les chefs, nous fûmes décrétés de prise de corps et nous enfuîmes bien une soixantaine et passâmes une espèce de bac sur la Maine où nous coupâmes le câble car nous avions passé malgré les mariniers et que les gardes de la maréchaussée étaient après nous.

Journal de ma vie – Jacques-Louis Ménétra dit Parisien le Bienvenu compagnon vitrier au XVIIIᵉ siècle.

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L’assassinat du Pays Bédouin

De quoi étaient capables les Compagnons, entr’eux, au XIX ème siècle !

De quoi étaient capables les compagnons entr’eux.

L’Assassinat de Bédoin

A Avignon, vivait Bédoin, établi Compagnon dit Marseillais le Bien-Aimé, marié et père de famille, qui avait été nommé Père des Compagnons Cordonniers Du Devoir.

Cette position, réservée aux Compagnons mariés lui fut jalousée durant de nombreuses années.

Après bien des déchirements, Bédoin fut renversé ; il dut quitter la place de Père des Compagnons.

Marseillais le Bien-Aimé, homme mûr, qui avait payé sa dette Compagnonnique au Tour de France ne pouvait croire que la société l’abandonnerait dans son droit.

Au début de l’année 1835, la Cayenne de Marseille ayant convoqué Bédoin pour être entendu sur les circonstances de son éviction, il se présenta seul, s’expliqua et obtint gain de cause.

Ses adversaires s’adressèrent alors à la chambre de Paris, souveraine du Tour de France, qui, prononça la destitution du Père Bédoin et c’est ainsi que Le Père des Compagnons Cordonniers Du Devoir fut définitivement changé.

Pour se venger, Marseillais le Bien Aimé recevra des Compagnons sans autorisation.

Un matin se présentèrent chez la Mère trois jeunes hommes portant cannes et couleurs, demandant à se faire reconnaître. Ils sont bien réellement Compagnons, mais Compagnons clandestinement reçus par Bédoin.

Alors, sur le Tour-de-France se formèrent des comités de juges qui condamnèrent Bédoin, Marseillais le Bien-Aimé le parjure, à la peine de mort. Rien moins que cela !

Un compagnon reçut l’ordre de partir de Paris. Arrivé à Avignon, il devait frapper à mort le renégat, puis il gagnerait la frontière la plus proche. Mais arrivé sur les lieux, à la vue du condamné, notre homme certainement rongé de remords, renonça et s’enfuit. D’autres bourreaux partirent de Marseille, ne sortirent que la nuit et cherchèrent Bédoin sans jamais le rencontrer.

Se présenta alors Léger dit Bourguignon Le Modèle Des Vertus, Compagnon depuis peu. Le jeune homme se porta volontaire pour commettre l’horrible assassinat. Au comble de la vilenie, Léger avait travaillé, à Avignon, chez Bédoin, qui fut son ami. Pendant le temps qu’il resta dans cette ville, il fut traité comme l’enfant de la maison. Bédoin lui prodigua tous les soins et toutes les affections. Ainsi, le Bourguignon partit le lendemain de Marseille vers Avignon.

A peine arrivé à Avignon, sans attendre, il se rendit chez Bédoin.

« Il était impensable que je passe par Avignon sans venir te saluer, mon Pays Marseillais ! »

Bédoin, ravi de cette visite impromptue ouvrit les bras et son huis à ce jeune Pays qu’il connaissait bien et qu’il estimait beaucoup. L’on déjeune en famille, l’on échange de bons souvenirs. Le soir Le Modèle Des Vertus prend part au dîner préparé par la ménagère. Lequel dîner se prolongea et minuit surprit l’invité.

Bédoin proposa, alors à son comparse de le conduire un peu. Dans les rues d’Avignon désertes et sombres ils s’arrêtèrent pour se faire leurs derniers adieux, et, alors qu’ils se donnaient le baiser fraternel, dans cette position, dans ce baiser, le bourguignon plongea son poignard dans le sein de celui qui se croyait son ami. L’assassin prit la fuite.

Le malheureux Bédoin, fut transporté chez lui, où il mourut le lendemain, 3 août 1837 dans des douleurs atroces, après avoir donné à l’autorité le nom et le signalement de son meurtrier.

Malgré l’activité de la justice et le mouvement de toutes les brigades de gendarmerie, l’homme échappa à toutes les recherches et gagna Lyon, où il se reposa quelques jours, et enfin à Paris, où il attendit en sécurité.

On choisit dans la société un jeune Compagnon dont le signalement était à peu près semblable : on commanda à celui-ci d’aller prendre un passeport pour l’étranger, au nom du salut de la société. Le passeport fut délivré, et quelques jours plus tard, Léger quittait la France pour ne plus la revoir.

D’après Toussaint Guillaumou Les confessions d’un Compagnon L’assassinat (1861)

A lire dans La Gazette des Tribunaux ou le compte-rendu du procès criminel des assises du Vaucluse, en 1837, où Léger, dit Bourguignon le Modèle des Vertus, fut condamné, par contumace, à la peine de mort, pour assassinat commis avec préméditation sur la personne de Bédoin, maître cordonnier à Avignon.

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Le bestiaire des Compagnons, une tradition bien ancrée.

Nous abordons cette tradition assez ancienne, très usitée dans les diverses sociétés de compagnonnage et qui consiste à nommer (voire à revendiquer comme emblème) par des noms d’animaux leurs membres actifs : Lapin, Renard, Chien, Loup, Loup-Garou, Chien-Loup ou Singe.

Notre Compagnonnage Egalitaire est universaliste. Il a banni les corporations. Nous pratiquons une fraternité inclusive et bien veillante basée sur l’amour du travail bien fait, les rapports humains fraternels et respectueux entre tous nos membres. Nous pensons que ces qualitifs animaliers sont des termes corporatifs, ce que par définitions les Égalitaires ne veulent pas.

Ceci étant précisé, il est intéressant de se pencher sur cette particularité des autres sociétés de Compagnonnage.

Le lapin

C’est l’apprenti. C’est un terme employé chez les Compagnons Du Devoir de la nouvelle tendance et qui s’utilise depuis une cinquantaine d’années.

L’Origine de ce terme

Le charpentier qui travaillait seul, afin de tracer son épure sur le parquet, y plantait un petit compas pour maintenir son cordeau. Considérant les deux branches de ce compas comme les oreilles d’un lapin , cet outil était nommé lapin. Ainsi, bien que seul, le charpentier pouvait battre son cordeau. Naturellement lorsqu’il y avait un apprenti, celui-ci prenait la place du lapin. C’est ainsi que cette appellation est demeurée à chaque génération, l’apprenti qui tient le cordeau fait le lapin pour son aîné.

Le renard

De nos jours, et d’une manière générale, le renard est un ouvrier compétent, bien formé, mais n’appartenant pas à une société de Compagnonnage. Historiquement, au XIXème siècle, le corporatisme de l’époque avait créé une société de Compagnons Charpentiers qui s’appelait Les Compagnons Passants Charpentiers Bons Drilles Du Tour de France connus sous le nom de Chiens.

Les dissidents qui ne voulaient pas rejoindre cette société réputée pour son manque de finesse et de discernement se sont organisés en société parallèle: ce furent les Renards de Liberté ou Renards Joyeux et Libres. qui, eux aussi, faisaient le Tour de France. Ils avaient un blason formé d’une équerre et d’un compas entrelacés, et ils avaient pour devise : R. J. L. I. ce qui signifiait Renards Joyeux Libres et Indépendants. Pour les railler et les moquer, les Compagnons Du Devoir disaient Renard Jaloux Lâches et Insignifiants.

Marcel Roura (sur sa page Facebook) intitule cette image « Le renard passe à table ».

Cela étant, le terme Renard est d’un usage courant dans les Compagnonnages. Il désigne de nos jours, et d’une manière générale, un ouvrier compétent, bien formé, mais n’appartenant pas à une société de Compagnonnage.

Le Chien

Comme on l’a vu précédemment, au cours du XIXème siècle, le corporatisme et le caractère exclusif des compagnonnages de métier créèrent des sociétés d’ouvriers indépendants.

Les Chiens étaient une société de Compagnons Charpentiers qui s’appelait Les Compagnons Passants Charpentiers Bons Drilles Du Tour de France.

Le terme Chiens employé chez les Compagnons n’est-pas dépréciatif, bien au contraire, car tous les Compagnons Du Devoir à quelque corporation qu’ils appartiennent se dénomment entr’eux Les Chiens. Ils sont fidèles à leur serment prêté et fidèles à leurs maîtres, que ceux-ci soient Maître-Jacques, ou le Père Soubise. Pour eux, Il n’y a pas de Chien sans Collier signifie Il n’y a pas de Compagnon Du Devoir sans cravate. Un chien qui n’a-pas de collier est un chien qui n’a-pas de maître, c’est un chien sans famille, un chien perdu. Un Charpentier Du Devoir a un Maître, c’est le Père Soubise, il a une famille, c’est celle des Charpentiers Du Devoir, il n’est-pas perdu, il a une adresse chez la Mère des Compagnons.

Le loup, le chien-loup, le loup-garou

Après 1850, émerge une nouvelle société compagnonnique, les Compagnons Charpentiers de Liberté également appelé Indiens car pratiquant le Rite de Salomon ou rite d’Inde. La légende veut que cette société descende des Renards joyeux et libres, qu’ils ait reçu le Devoir des Compagnons Tailleurs de Pierres de Liberté. Mais une autre légende indique qu’une scission serait peut-être apparue chez les Bons Drilles au début du XIXème et qu’à partir de cette énième mésentente, leurs Devoirs auraient divergé…

Le terme Loup n’est-pas dévalorisant non plus, les Compagnons Étrangers Tailleurs de pierre Enfants de Salomon revendiquaient de se dénommer Les Loups. Mais ce compagnonnage n’existe plus, il s’est donné la mort en 1900, ils n’a ni descendance ni héritier. L’Union possède, dans ses archives, le compte rendu de leur ultime réunion.

Les Compagnons Tailleurs-de-pierre Du Devoir, Enfants de Maître-Jacques se dénomment quant à eux Loups Garoux.

Les Indiens ou Compagnons Charpentiers Du Devoir de Liberté, naissent, selon Raoul Vergez en 1804. En son temps, Agricol Perdiguier refusa de les reconnaître Enfants de Salomon il leur attribua néanmoins le vocable de Compagnons Du Devoir De Liberté.

En 1945 au congrès de Paris, le 25 novembre, une fusion de l’essentiel des Compagnons Charpentiers de Soubise, et des Compagnons Charpentiers De liberté a vu naître Les Compagnons Des Devoirs qui se dénommèrent entr’eux Les Chiens-Loups. Ils regroupèrent des charpentiers, des maçons et des tailleurs de pierre.

Le Singe

Lui, c’est le patron ! Respect, il est passé par toutes les étapes et on sait bien que ce n’est pas au vieux singes qu’on apprend à faire les grimaces.

Le Singe et le Bourgeois.

Singe est le sobriquet que les Compagnons Charpentiers donnent par raillerie et dérision à un patron charpentier. Définition sans doute fondée sur la particularité qu’ont les singes de faire des grimaces. Il faut savoir que le singe, par définition, est un patron charpentier ancien Compagnon reçu par les Compagnons charpentiers, que ceux-ci soient Du Devoir ou Du Devoir de Liberté. Il connaît toutes les combines des ouvriers charpentiers, et ceux-ci savent qu’il sait, et le singe sait qu’ils savent qu’i sait.

Quant à lui, le Bourgeois est un patron charpentier qui n’est pas reçu Compagnon. Il peut être un charpentier de métier, ou tout aussi bien être héritier sans jamais exercer le métier, ou un investisseur qui est le propriétaire d’une entreprise de charpenterie. Les Compagnons Charpentiers Bons Drilles disposent d’un vocabulaire singulier pour désigner les différentes personnes qui œuvrent dans les ateliers et sur les chantiers de charpenterie. Ce vocabulaire assimile les personnes à des animaux. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il s’agit d’un vocabulaire initiatique au sens premier du mot, que seuls les initiés aux mystères de ce Devoir décodent. Aujourd’hui, par extension, et, sous l’influence des Charpentiers Bons-Drilles, tous les compagnonnages utilisent ces termes corporatistes sans les comprendre parce qu’ils n’en possèdent pas la Tradition.

Particularité à noter : Chez les Scieurs de long, le singe désigne le scieur qui est dessus (chevrier ou patron). Le renard désigne le scieur qui est dessous (renardier).

Deux scieurs de long débitant un tronc d’arbre, vers 1913 En bas : (Le renard) Jacques Charrié – En haut : (Le singe) Joseph Vieillescaze Source : https://www.occitan-aveyron.fr/

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Le compagnonnage, réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier 

Inscrit au Patrimoine Immatériel de l’Humanité, par l’ UNESCO depuis 2010, le compagnonnage désigne un système traditionnel de transmission de connaissances et de formation à un métier, qui s’ancre dans des communautés de compagnons.

Les sociétés de compagnonnage actuelles*

  • Association Ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France ( AOCDTF – compagnonnage mixtedepuis 2004 ; Première femme reçue tailleur de pierre en 2006)
  • Fédération compagnonnique des métiers du Bâtiment (FCMB)
  • Union compagnonnique (Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France Des Devoirs Unis )
  • Association de Compagnons Passants Tailleurs de Pierre
  • Société des Compagnons selliers tapissiers maroquiniers cordoniers-bottiers du Devoir du Tour de France – Famille du cuir
  • Fédération des compagnons boulangers et pâtissiers restés fidèles au Devoir (RFAD)
  • Cayenne Itinérante
  • Compagnonnage Egalitaire (compagnonnage mixte depuis 1978)

*Sources WIKIPEDIA

Contrairement à ce qu’affirment certains, c’est bien le mouvement historique du Compagnonnage dans son ensemble qui est inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’ UNESCO, car cela désigne un système traditionnel de transmission de connaissances et de formation à un métier. Et non telle ou telle société en particulier en excluant les autres au motif qu’elles seraient trop petites.

Le texte officiel de l’UNESCO souligne que le compagnonnage est reconnu comme « un moyen unique de transmettre des savoirs et savoir-faire liés aux métiers de la pierre, du bois, du métal, du cuir et des textiles ainsi qu’aux métiers de bouche ».

Son originalité réside dans la synthèse de méthodes variées de transmission des savoirs, telles que l’itinérance éducative (le Tour de France), les rituels d’initiation, l’enseignement scolaire et l’apprentissage coutumier et technique. Le mouvement concerne près de 45 000 personnes et met l’accent sur la formation à l’excellence, le développement personnel lié à l’apprentissage du métier, et la pratique de rites propres à chaque métier.

L’inscription vise à promouvoir la diversité culturelle, la préservation des systèmes traditionnels de transmission des savoir-faire, et à sensibiliser à leur importance, sans pour autant figer le compagnonnage dans une forme unique ou figée.

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Selon Diderot …

Le Pays Serge Canet, à propos de la citation Diderot ci-dessus :

Dans le contexte de l’antique culture juive, le texte biblique du Siracide de Ben Sira, qui est donné pour être le 1er des rabbins, exprimait déjà d’une façon exemplaire la condition des travailleurs manuels de son temps. C’était en moins deux cent avant nous :

La sagesse du scribe s’acquiert à la faveur du loisir ; pour devenir sage, il faut avoir peu d’affaires à mener.

Comment deviendrait-il sage, celui qui tient la charrue, qui met sa fierté à manier l’aiguillon comme une lance, qui mène ses bœufs, s’absorbe dans leurs travaux et ne parle que de son bétail ?

Il met son cœur à tracer des sillons et passe ses nuits à donner du fourrage aux génisses.

Il en va de même de l’artisan et du maître d’œuvre, qui sont occupés de jour comme de nuit ; de ceux qui gravent la pierre d’un anneau à cacheter et qui s’appliquent à en varier les motifs ; ils ont à cœur de reproduire le modèle et passent des nuits pour achever leur ouvrage.

Il en va de même du forgeron, toujours à son enclume ; il fixe son attention sur le fer qu’il travaille ; le souffle du feu fait fondre ses chairs, il se démène dans la chaleur du fourneau, le bruit du marteau lui casse les oreilles, ses yeux sont rivés sur le modèle de l’objet ; il met son cœur à parfaire son œuvre et passe des nuits à la rendre belle jusqu’à la perfection.

Il en va de même du potier, toujours à son ouvrage ; il actionne le tour avec ses pieds, il est en perpétuel souci de son travail et tous ses gestes sont comptés : de ses mains il façonne l’argile, il la malaxe avec ses pieds, il met son cœur à parfaire le vernis, il passe des nuits à nettoyer le four.

Tous ces gens-là ont mis leur confiance dans leurs mains, et chacun possède la sagesse de son métier.

Sans eux on ne bâtirait pas de ville, on n’y habiterait pas, on n’y circulerait pas. Mais lors des délibérations publiques on ne va pas les chercher, dans l’assemblée ils n’accèdent pas aux places d’honneur, ils ne siègent pas comme juges, ils ne comprennent pas les dispositions du droit. Ils n’exposent brillamment ni l’enseignement ni le droit, on ne les trouve pas méditant des paraboles. Mais ils consolident la création originelle, et leur prière se rapporte aux travaux de leur métier.

Il ne faut pas négliger le souvenir douloureux des blessures. Quant ils réfléchissent à leur condition de travailleurs manuels, à cette blessure toujours ouverte, des pansements sont nécessaires à leur apaisement.

Il n’y a pas de remède à ce mal, sinon le mortel désir de se venger ou, comme d’autres de changer de condition.

L’art de soigner les plaies est aussi vieux que le travail est vieux. Ces soins ne concernent pas seulement les accrocs physiques du travail manuel ; il y a aussi la nature hostile des classes sociales qui le dominent, et les conflits d’intérêts sans fins qui font des artisans des blessés permanents.

Ils n’ont jamais cessé de chercher un remède. Suivant les époques ces remèdes furent souvent religieux ou philosophiques, pas encore politiques pour se soulager, pour se réconforter, et consolider la notion de classe des hommes de peine, limitée pour le cas des Compagnons qui nous intéresse aux hommes de métiers.

De génération en génération l’artisan a foi dans son principe ; il a confiance aux légendes qu’il écoute, et aux promesses qu’elles font, bien avant celles du Grand soir.

Les artisans, dont le nom même leur a été confisqué, dévoyé, pour ne définir que la condition sociale de ceux qui travaillent pour leur propre compte. Dès lors qu’il disait auparavant l’occupation du temps de ceux qui œuvraient la matière avec leurs mains : patrons et ouvriers.

Extrait de : « Les Compagnons du Tour de France de Fougères. »

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Invitation à méditer…

Peinture NCJamano d’après photo Radio France

QUESTIONS D’UN OUVRIER QUI LIT :

Texte de Brethold BRECHT

Qui a construit Thèbes la ville aux sept portes ?

Dans les livres, on lit les noms des rois.

Les rois ont-ils eux-mêmes charrié les pierres de taille ?

Et Babylone qui fut détruite plusieurs fois.

Qui l’a reconstruite à tant de reprises ?

Dans quelles maisons de Lima aux reflets d’or habitaient les ouvriers du bâtiment ?

Et le soir où fut achevée la muraille de Chine, où donc rentrèrent les maçons ?

Rome-la-Grande est remplie d’arcs de triomphe !

Par qui furent-ils érigés ?

De qui triomphèrent les Césars ?

Et Byzance tant chantée n’avait-elle pour ses habitants que des palais ?

Même dans l’Atlantide légendaire la nuit qu’elle fut engloutie par la Mer les maîtres, se noyant, crièrent encore après leurs esclaves.

Le jeune Alexandre conquit les Indes. Tout seul ?

César abattit les Gaulois, N’avait-il pas pour le moins un cuisinier avec lui ?

Philippe -d’Espagne pleura quand sa flotte coula : Personne d’autre ne pleura donc ?

Frédéric I I fut vainqueur à la guerre de Sept ans :

Qui d’autre fut vainqueur ?

Chaque page une victoire.

Qui confectionna le repas de fête ?

Un grand homme tous les dix ans.

Qui paya les frais ?

Tant de récits.

Tant de questions.