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Le Billet du soutien de l’Union (N°6)

« Et moi, j’attends que tu reviennes. Chaque jour, je reviens voir si tu es là. Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous. Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici. Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti. Mon Pays. Mon jumeau. Mon égal. Mon frère. »

(Origine photo : rosada.net – Avec l’aimable autorisation de Rosada Remo Alexandre)

LE TRAVAIL

Je compare le laborieux à l’otage qui, à force de captivité, en vient à s’attacher à son geôlier.

Il s’habitue, il compose, il finit par aimer ce qui le tient.

Qu’on ne me parle pas alors de progrès de l’humanité.
Il est étrange de voir les mêmes hommes défendre la dignité partout — dans les discours, dans les ligues, dans les causes — et, sans ciller, consacrer le culte d’un travail prétendument émancipateur.

Pour ces raisons je me tiens à distance.

Étranger à ma propre culture, je ne reconnais plus ni le politique, ni le syndicaliste, ni le prêtre : et parfois même plus le compagnon.

Depuis toujours, pourtant, les Compagnons célèbrent le travail : un effort libre, consenti, presque joyeux.

C’est une constante.

Mais le monde autour a changé.

Les formes, les besoins, les organisations, les moyens : tout s’est déplacé.

Ce qui faisait règle s’efface ou se délite.

Et pourtant, la célébration demeure.
Intacte.
Comme si rien n’avait bougé.

Comme les hommes et les femmes de mon temps, je revendique du temps.

Je n’accepte plus que le travail en dispose à ma place.

Produire sans fin n’a jamais suffi à réussir une vie.

On dit que le travail affranchit : j’en doute.

Pour m’émanciper, je veux du temps.

Du temps à moi.

En user comme je l’entends.

J’ai manqué de jugement, j’ai proclamé :

« Gloire au travail ».

Gloire au tourment, au supplice, à la torture :  le reste suit.

Puis-je encore me dire « humaniste ? »

Ma vie est rude.

La charge, lourde.

Je suis un travailleur de force.

J’attends qu’on me paie, rien d’autre.
Je ne travaille que pour ça.

Et pendant ce temps, ma vie passe.

Elle disparaît.

Et j’aime une cage.

Dans ma soumission, je dore la cage qui m’enferme.
Je l’embellis.

Et je dis : « Vive ma cage ! »

Qu’elle soit plus brillante, plus soignée : elle n’en reste pas moins une cage.

Je sais aussi me dissimuler ce que je refuse de voir. Ce que je ne veux pas entendre.

Je respecte celui qui m’exhibe, qui m’enchaîne, qui me tient enfermé.

Il verrouille les issues : et m’assure que la liberté n’est qu’une chimère.

Que la cage, elle, est la gloire.

Je fais de mon travail une arme.

Une arme tournée contre l’autre.

Je m’en sers pour me distinguer, pour prendre l’avantage : pour l’écraser, s’il le fallait.

Le travail s’exhibe.

Son résultat aussi.

Tout devient démonstration.

Mais alors : contre qui est dirigée cette arme ?

Qui est-ce que je veux abattre ?

Quel adversaire exige de moi tant d’efforts, tant d’acharnement : jusqu’à la virtuosité, peut-être même jusqu’à cette perfection que je feins de mépriser?

Est-ce ainsi que j’existe ?

Le travail ne serait-il que jalousie ?

Jalousie de l’homme envers son semblable :  
habileté comprise.

Vanité.
Poursuite du vent.

Mieux vaudrait alors une main pleine, dans le repos, que les deux pleines à force de travail : non ?

On dit souvent : pour être heureux au travail, il faut aimer son métier.

Le métier élève.

Par l’apprentissage, par la pratique des arts, des sciences, des techniques.

Par une discipline aussi, des règles qui structurent et orientent.

Pourquoi aime-t-on un métier ?

Parce qu’il est choisi.

Parce qu’il répond à quelque chose en nous : un mouvement, une inclination.

Mais le travail, lui… y répond-il ?

ll est vrai que pour le travail, il ne s’agit pas d’amour.
Il s’agit de gloire.

Pour le métier : l’amour.

Pour le travail : la gloire.

Deux registres distincts, deux logiques qui ne se rencontrent pas.

 « Ne te relâche pas dans ton travail, de peur de devenir frère de celui qui détruit. »

Assez d’intimidation.

Assez de soumission.

Puis-je vraiment accéder au bonheur et au bien-être par le fruit de mon travail ?

Dans quel état, le chagrin de ne pas atteindre ce bien-être, me plonge-t-il ?

Et moi qui ai presque consacré ma vie au travail… vers quoi cela me mène-t-il ?

Le travail n’apparaît plus que comme le signe d’un chagrin ancien, qui précède le désespoir.

Qui décide que je dois travailler ?

Que deviennent alors les philosophies ?

Les arts ?

Les voyages, lorsqu’ils sont eux-mêmes absorbés par le travail ?

La joie de vivre est-elle encore là ?

Je ne suis pas fait pour le repos.

Mais ai-je seulement le choix ?

Puisque je veux progresser, je me vois résigné à une vie de travail et de fatigue.

Est-ce pour autant une vertu ?

On ne parle plus que de travail : encore du travail comme d’une religion.

Comme d’autres parlent de Dieu.

Dois-je croire que cette fidélité m’associe à une forme de gloire ?

Mais que celui qui veut travailler travaille.
Qu’il le fasse.

Et qu’il se taise.

Que cela reste son affaire, son intimité.

Qu’il ne l’exhibe pas, qu’il ne l’impose pas.

Je sens peu à peu s’éteindre le feu qui m’animait.
L’abattement me gagne, puis le découragement, et déjà le désespoir.

Comment reprendre courage quand les forces manquent pour atteindre ce but ?

Le voyage est trop long pour que le travail en donne le bénéfice.

Et je ne trouve plus de consolation à ce chagrin de n’avoir pas abouti.

Le chemin ne s’aplanit pas. Il ne devient ni plus doux, ni plus juste sous mes sandales.

Mémoire des amertumes.

Obsession de la douleur.

Temps perdu.

Et l’œuvre demeure inachevée.

Quelle est donc cette chose cachée derrière la glorification du travail ?

Chose cachée.

Qui m’obsède et me poursuit qui me protège du désespoir.

Le travail agit-il alors comme l’Art ?

En force d’illusion et d’apaisement ?

Venant distraire l’obsession qui me traverse ?

Et puis, au détour de ces incertitudes, je rencontre l’ennemi.

Je le reconnais.

Je vois vers quoi son arme est tournée.
Je vois qu’il veut m’abattre.

Sans relâche, je lui ai livré bataille.

Dans un combat quotidien.

Singulier.

Interminable.

Combattre pour se distraire.

Travailler pour se distraire.

Combattre pour vivre.

Travailler pour vivre.

C’est cette chose cachée que je cherche, douloureusement, à découvrir.

Celle qui m’obsède, me hante, et désormais m’oblige à poursuivre.

Pour rester en paix, pour maintenir une forme d’harmonie, je m’engage sur une voie déjà tracée.

Par devoir, par habitude, par ce que l’on dit être un sort enviable : celui de cultiver son métier.

Alors le métier agit.

Il charme.

Il transforme.

Il adoucit.

Une lente métamorphose, patiente, régulière, presque imperceptible.

Et pourtant : le travail ne me dévorera pas d’un seul coup.

Il viendra autrement.

Plus tard.

Quand je serai confiant.

Et ce sera suffisant.

Une seule faille.

Et tout bascule.

Angoumois Sans-Regret est tombé de son échafaudage.

Il a rebondi sur la palissade.

Mort sur le coup.

Les peintres crient contre le patron : « Salaud de patron ! A bas les rendements ! Nous voulons de la sécurité ! »

Moi, je ne crie pas ces choses-là.

Seul, j’enrage.

Contre le politique qui dit : « Et bien qu’ils souffrent. »

Contre le syndicaliste, allié du système qui rend supportable ce qui ne l’est pas.

Contre ceux qui, dans leurs loges, dans leurs discours, dans leurs conforts, répètent :

« Gloire au travail. »

Boutiquiers. Serviteurs dociles.

Engrenages d’une société qui se nourrit d’elle-même.

J’enrage contre le curé, qui dans son église parle de malédiction et de faute : comme si la souffrance était une dette à payer.

J’enrage contre le géniteur, le parent, pris dans la chaîne qu’il reproduit sans fin.

Et je pense : que cessent les naissances de nouveaux ouvriers, de nouveaux maçons, de nouveaux couvreurs, de nouveaux peintres en bâtiments.
Et peut-être cesseraient ces morts répétées.

Que cessent les apprentissages, les formations professionnelles, et les constructions.

Et peut-être cesserait cette logique du travail comme destin.

Je ne supporte pas la destinée : je lui préfère la rencontre.

Nous ne sommes pas nés pour mourir au travail, qu’il manque ou qu’il excède.

Que chacun construise sa hutte, choisisse sa grotte.
Les princes, les ministres — et même Dieu — qu’ils se logent eux-mêmes.

Sur ces thèmes anciens, on écrit des mots nouveaux.
Mais toujours les mêmes larmes, répandues sur des sujets usés, décrépits, déjà vécus.

Du ressassé.

Encore et encore.

Cette étrange vocation à répéter, à reformuler, à revenir, par tiédeur, par fatigue de l’âme.

Comme dans un spectacle d’illusionniste, tu es là, dans une caisse.

« Ce n’est pas grand-chose un homme : ça tient dans une boîte. »

Mon ami, mon frère, mon vieux compagnon.

Je t’y ai vu couché, endormi.

La caisse est fermée.

Le rideau s’ouvre.

Elle est roulée au fond d’un long couloir.

Le rideau se referme.

Le four se met en marche.

Et moi, j’attends que tu reviennes.

Chaque jour, je reviens voir si tu es là.

Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous.

Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici.

Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti.

Mon Pays.

Mon jumeau.

Mon égal.

Mon frère.

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