Catégories
Expressions

Billet du Soutien de l’Union (n°14)

L’assassinat d’Hiram par trois mauvais compagnons – Illustration originale Guépin Belles Lettres

La légende d’Hiram dans le compagnonnage.

Par leurs traditions les compagnons du Tour de France de tous les Devoirs disent que la construction du Temple de Jérusalem est à l’origine des compagnonnages ouvriers. Pour dater leur naissance ils lui donnèrent des origines glorieuses. D’autant qu’il n’y avait aucune trace de ce prestigieux passé, de son illustre promoteur, ni   de ses bâtisseurs émérites.

Dès-lors le mythe prit forme ; se propagea ; se perpétua s’amplifiant d’autant de rêves d’espoirs et de visions collectives, que la condition de ceux qui rêvaient était miséreuse. En dehors de fables consolatrices qui parlaient avec nostalgie d’un passé prétendument meilleur, et du mythe d’un âge d’or qui reviendrait, la condition de ceux qui de leurs mains œuvraient la matière, fut toujours, la condition d’une classe socialement basse. Le mythe du Temple de Jérusalem est ancien. Dans le moyen-âge il était couramment cité. C’est une mémoire qui dure et durera encore et continue de détourner du quotidien qui y consacre un temps d’étude.

Le 26 décembre 537, Justinien Ier, l’empereur byzantin atteint son but : construire un édifice surpassant en splendeur le temple de Salomon à Jérusalem. Lors de la dédicace de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople, dédiée à la Sagesse, Justinien s’écria : «   Je t’ai vaincu Salomon. » C’est dire combien la construction de ce premier temple de Jérusalem aura marqué durablement les esprits de tous ceux, princes ou gueux, qui, de loin ou de près s’engagèrent dans l’acte de bâtir.

Héritier des ruines de Rome, l’occident chrétien favorisa ces fantasmes. Ces chimères enrichirent l’imaginaire des masses populaires bercées par les mythologies païennes, auxquelles s’agrégeait les histoires saintes juive et chrétienne, et enfin l’inconnu musulman. Jérusalem Le mot sonnait clair, il était irréel, inaccessible, légendaire : la terre sainte ! La quête mystique de tout ce qui comptait alors s’achevait à Jérusalem. Chaque période revêtait à la mode de son temps l’histoire de la construction du Temple de Salomon. La première légende que nous observons, celle qui influença et influence encore les compagnonnages de métiers est la légende d’Hiram.

La légende d’Hiram : compagnonale ou pas ?

Au XVIIIe siècle, des seuls milieux franc-maçonniques, une interprétation allégorique fut consacrée à la construction du Temple, et à un mystérieux personnage, jusqu’à lors inconnu : l’architecte du Temple nommé Hiram. Interprétation fabuleuse parce que l’on ne connaît pas d’architecte au 1er Temple de Jérusalem. Cela dit, le personnage d’Hiram est connu pour être Hiram1er Roi de Tyr et de Sidon ; il est cité dans la Bible au premier livre des Rois en 5. 15 : 

« … Hiram roi de la ville de Tyr avait toujours été un ami de David. Quand il apprit que Salomon avait été consacré roi pour succéder à son père David il envoya une délégation lui présenter ses vœux… »

Au second livre des Chroniques en 2. 2 : 

« …Salomon envoya à Hiram roi de la ville de Tyr le message suivant « Tu as fourni du bois de cèdre à mon père David pour qu’il puisse se construire sa résidence. Agis de même envers moi… »

Le personnage d’Hiram est connu aussi pour être un contemporain du roi de Tyr, un fondeur de bronze qui œuvrait sur le chantier du Temple de Jérusalem, et connu lui aussi sous le nom d’Hiram dans le premier livre des Rois en 7. 13 :

« … Il y avait à Tyr un spécialiste du travail du bronze nommé Hiram. Il était tyrien par son père mais originaire de la tribu de Nephtali par sa mère qui était veuve il était très habile et intelligent et il connaissait parfaitement la technique du travail du bronze. C’est pourquoi le roi Salomon le fit venir de Tyr pour fabriquer tous les objets dont il avait besoin… »

Ou encore Hiram-abi au second livre des Chroniques en 2. 12 et 13 : 

« … Eh bien maintenant je t’envoie un spécialiste particulièrement doué Hiram-Abi. Il est tyrien par son père mais originaire de la tribu de Dan par sa mère. Il sait travailler l’or l’argent le bronze le fer la pierre le bois et apprêter les étoffes teintes en rouge en violet ou en cramoisi et celles de lin fin il connaît aussi l’art de la gravure il saura même élaborer n’importe quel projet qu’on lui confiera. Il travaillera avec tes propres spécialistes et avec ceux que ton père le roi David avait désignés… »

Hiram architecte du 1er Temple de Jérusalem est une création littéraire.

La légende qui est soutenue par un fond de vérité dans le récit c’est-à-dire que d’un fait réel un esprit poétique peut enjoliver créer des anachronismes qui transforment l’inspiration du départ en un récit merveilleux. Ce récit de la Légende d’Hiram ne naissait pas de rien il reprenait un certain nombre de thèmes comme ceux : du talent, de la loyauté, de la jalousie, du mérite, de la lâcheté, de la vengeance dont l’on peut dire qu’ils étaient directement inspirés de traditions antiques ou de gestes médiévales. La lecture de ce récit conduit exclusivement à la symbolique et l’ésotérisme franc-maçonniques. Ce qui n’est bien, mais n’est pas l’objet des compagnonnages 

La légende d’Hiram est franc-maçonnique.

Le compagnonnage est français, dès-lors que la tradition franc-maçonnique est anglaise. Ce récit est l’ossature d’une pratique rituelle à compter du troisième grade de cet ordre. La Franc-maçonnerie n’a pas d’origine commune avec les compagnonnages ouvriers français. Les compagnonnages sont français et seulement français. D’autres formes, dans d’autres cultures existent, mais ils n’ont pas la même origine. Comme pour le compagnonnage français ils n’ont pas d’origine commune avec la Franc-maçonnerie. Le croire est une méprise. Un grand nombre des représentations franc-maçonniques : insignes, emblèmes, cérémonies… ressemblent à celles des compagnonnages. Ce qui diffère est plus important, ce ne sont que des apparences qui ont une similitude de forme. Ça en a l’odeur la chanson la couleur…mais ça n’en est pas  La Franc-maçonnerie tire sa tradition des exemples fournis par les métiers du bâtiment des corporations anglaises. Le compagnonnage est une organisation parallèle aux corporations françaises de l’ancien régime : il était opposé à celles-ci. Il tire, pour l’essentiel ses origines sociales, de l’opposition entre les maîtrises et les jurandes et les mouvements de valets qui, dès le 13ème siècle se constituent.

Ces deux traditions tirent leurs origines des mêmes métiers du bâtiment anglais ou français : comment n’y aurait-il pas de représentations utilisant les mêmes images ? Comment échapper au compas, à l’équerre, au maillet, fil-à-plomb, niveau et autre levier ?

Au XVIIIe siècle les légendes médiévales portaient et animaient les traditions des compagnonnages. Elles devinrent désuètes, chargées d’archaïsmes, que l’inspiration fut religieuse ou pas.

Un nouveau monde s’offrait à tous.

Les groupements compagnonaux furent traversés par le siècle. Ils étaient déjà loin les interdits des docteurs de la Sorbonne en 1655 qui condamnaient les compagnonnages de mise en état de pêché mortel. Au XIXème siècle la majorité des compagnonnages découvrirent cette légende qui s’imposait à eux. Elle ne remettait pas en cause celles qui l’avaient précédées : elle jouait de réformisme. Cette apparente nouvelle mouture de ce qu’étaient les légendes précédentes était une aubaine. Elle reprenait un certain nombre de thèmes préexistants dans les légendes antérieures. Preuve s’il en fallait une, selon les compagnons du temps, que la Franc-maçonnerie et les Compagnonnages de métiers avaient une origine commune, et peut-être même le compagnonnage était à l’origine de la Franc-maçonnerie. Ce qui était une blague.  Comme certaines théories qui prétendraient au contraire que la Franc-maçonnerie était à l’origine des compagnonnages. Ce qui était une plus vaste blague encore. 

Le Compagnonnage et la Franc-maçonnerie sont distincts. 

Le XVIIIe siècle fut un siècle durant lequel le compagnonnage fut éprouvé dans ses traditions. Siècle durant lequel il perdit une partie de ses grands usages liés aux influences religieuses et chevaleresques. Influences ne veut pas dire que les compagnonnages aient eu une ascendance religieuse ou chevaleresque ; qu’ils aient été en quelque sorte que ce soit les descendants légitimes ou pas de ces ordres. Cela veut simplement dire que les faits, plus ou moins réels, cités dans les légendes chrétiennes et les gestes médiévales ont inspirés et servis d’ossature aux compagnonnages de métiers pour leurs propres traditions. Les vieilles légendes trop inspirées du catholicisme pour les postrévolutionnaires furent abandonnées. Au XIXème siècle, la transformant, l’adaptant, des compagnonnages trouvèrent la légende d’Hiram prête à porter, pensée, réfléchie, écrite, expérimentée par d’autres : ce fut ainsi qu’ils s’approprièrent Hiram. Dès lors ils purent rester des mouvements actifs parce que renouvelés. Ils préservaient l’essentiel de leur identité et conservaient des pratiques moins restrictives, mieux en accord avec les idées du temps. Le compagnonnage est planté dans le cœur battant de la classe des hommes de métier. Au XVIIIe siècle cette classe subissait les changements dans les modes de production avec les débuts de la mécanisation, et, pareillement à la société qui lui était contemporaine : elle s’ouvrait à des idées nouvelles. Même de plus loin le siècle des lumières brillait aussi pour les ouvriers.

Par quelle voie en eurent-ils connaissance ?

Avec certitude la première fois qu’ils en eurent collectivement connaissance ce fut par la publication en 1801 du « Régulateur du maçon » de 1785 qui dévoilait les rites maçonniques. La deuxième fois avec la publication en 1851 de l’œuvre de Gérard De Nerval « Voyages en orient » dans laquelle le poète donne une version ottomane de la construction du temple de Jérusalem, de la visite de la Reine de Saba, et de sa rencontre avec le fondeur : Adoniram. Une constante cependant Hiram n’appartenait pas aux compagnonnages ; ils ne le citèrent presque jamais, sauf les Compagnons Charpentiers De Liberté qui naquirent en 1804. Ils  se donnaient pour autre nom celui d’Indiens, et se groupaient sous le vocable d’Enfants d’Hiram puisqu’inscrit sur leur diplôme de Maître Initié  « les enfants d’Hiram seront vainqueurs. »

Le XIXe siècle en a fait une légende moralisatrice. Elle n’offre plus d’intérêt ; elle ne répond pas aux élans sociaux ou sociétaux de l’époque : elle est  devenue à son tour désuète, et chargée d’archaïsmes. Sauf, à considérer, que la légende est devenue « La Tradition » ce qui serait un pas à franchir, dont on ne saurait comment revenir.

N’est-ce pas déjà la réalité ?

Légende d’Hiram

Extraite du premier rituel

de l’Union Compagnonnique en 1890.

Lecture en était faite aux nouveaux compagnons à l’occasion des Réceptions.

(Collections PMJESDCEDLA)

C’est en Orient berceau de la civilisation qui fut aussi le berceau des légendes et des fables qu’est né le Compagnonnage. La construction du Temple de Jérusalem l’une des merveilles du monde et la mort tragique d’Hiram son glorieux architecte sont les éléments sur lesquels nos pères ont établi la tradition qui s’est transmise jusqu’à nous. L’architecte du Temple est donc le mythe vers lequel convergent tous les Devoirs comme tous les ordres Compagnonniques malgré les différents noms qui lui ont été donnés. Quel était cet homme ? D’où venait-il ? Son passé était un mystère  Envoyé au roi Salomon par le roi de Tyr ce personnage aussi étrange que sublime avait su dès son arrivée s’imposer à tous son génie audacieux le plaçait au dessus des autres hommes son esprit échappait à l’humanité et chacun s’inclinait devant la volonté et la mystérieuse influence de celui dont le talent dominait tous les autres. La bonté et la tristesse étaient peintes sur son visage assombri et son large front reflétait à la fois l’esprit de la lumière et le génie des ténèbres. Son savoir s’était acquis dans la solitude et n’avait jamais eu d’autres modèles que ceux que le désert lui avait fournis parmi les débris inconnus et les figures colossales de Dieux et d’animaux symboliques espèces évanouies spectres d’un monde ancien et d’une société disparue et morte.

Le pouvoir de celui que les historiens ont tour à tout nommé Hiram Hiram-abi Abiram ou Adhomhiram était grand  il commandait l’immensité des travailleurs réunis à la construction du temple parlait tous les idiomes depuis l’idiome sanscrit de l’Himalaya jusqu’au langage guttural des sauvages Lydiens. La renommée à la voix puissante en avait fait retentir les échos jusqu’aux extrémités du monde. C’est alors que la Reine Balkis renommée par sa beauté résolut de se rendre à Jérusalem pour saluer le grand monarque et se rendre compte par elle même des merveilles qu’il faisait édifier.

Salomon accueille avec enthousiasme la Reine de Saba et lui fait admirer le superbe édifice qu’il fait élever au Dieu mais chaque fois que la Reine demande  Qui l’a conçu ? Qui a exécuté les chefs-d’œuvre admirables qui ornent son palais et les travaux du Temple ? Le Roi répond  « C’est Hiram homme bizarre et farouche que m’a envoyé le Roi de Tyr ». Balkis est impatiente de connaître cet homme ainsi que de voir rassemblée sous ses yeux cette armée innombrable d’ouvriers de toutes sortes. Salomon lui dit que ces ouvriers dispersés de tous cotes seront peut être difficiles à réunir. Mais Hiram s’adosse à un portique extérieur et se faisant un piédestal d’un bloc de granit il jette un regard sur cette foule attentive et sûr d’être vu de toutes parts il fait un signe  le travail s’arrête comme par enchantement tous les visages se tournent vers lui. Le maître lève alors le bras droit et de sa main ouverte trace dans l’air le simulacre d’une équerre à ce signe de ralliement la fourmilière humaine s’agite comme si une trombe de vent l’avait bouleversée les groupes se forment se dessinent en lignes régulières en trois corps  principaux au centre les travailleurs de la pierre à droite ceux qui travaillent le bois et à gauche ceux qui s’adonnent à l’industrie des métaux. Ils sont là par centaines de mille la terre tremble sous leurs pas ils s’approchent semblables aux hautes vagues de la mer prêtes à envahir le rivage  point de cris point de clameurs on n’entend que le roulement lointain précurseur de l’ouragan ou de la tempête qu’un souffle de colère vienne à passer sur ses têtes et ces flots animés emporteraient dans le tourbillon de leur puissance tout ce qui voudrait faire obstacle à leur impétueux passage.

Hiram étend le bras cette armée demeure immobile. Devant cette force inconnue qui s’ignore elle même Salomon a pâli il jette un regard effaré sur le brillant mais faible cortège des prêtres et des courtisans qui l’entourent son trône va-t‑il être broyé et submergé par les flots de cet océan humain ? Non le maître fait un signe cette armée se disperse elle se retire frémissante mais obéissante à l’intelligence qui la domine et qui la dompte. Cette puissance était le Compagnonnage avant que la jalousie ne vint jeter son venin dans les rangs et rendre ennemis irréconciliables des ouvriers qui la veille s’aimaient et s’estimaient en frères. Quand au chef mystérieux qui commandait à ces légions d’hommes son génie devait bientôt soulever contre lui la haine des envieux des lâches et des traîtres il devait succomber et succomba sous les coups de trois mauvais Compagnons qui personnifiaient l’ignorance l’hypocrisie et l’ambition. Chaque soir après le départ des chantiers Hiram avait l’habitude de visiter les travaux pour se rendre compte de leur état d’achèvement et voir si ses ordres avaient été rigoureusement exécutés. Les ouvriers connaissaient ce détail. Aussi les trois mauvais Compagnons qui voulaient la paie des maîtres résolurent de profiter de cette occasion pour obtenir par la force ce qu’ils savaient ne pouvant l’obtenir par la raison. Armés chacun d’un outil ils s’embusquèrent aux trois portes principales sachant bien que le chef ne pourrait sortir que par l’une d’elles. Or ce soir là Hiram ayant fini son inspection sortit par la porte du sud. Il y est arrêté par le traître qui lui dit

« Il y a trop longtemps que vous me retenez dans les rangs inférieurs je veux de l’avancement admettez-moi au rang des maîtres ».

Avec sa bonté ordinaire le chef répond

« Je ne puis de mon autorité te donner ce que tu demandes travaille et lorsque tu auras terminé ton temps je me ferai un devoir de te présenter au conseil ».

« Je suis assez avancé répond le téméraire et je ne vous quitterai pas que vous ne m’ayez donné le mot des initiés ».

« Insensé  répond Hiram ce n’est pas ainsi que je l’ai reçu travaille persévère et tu seras récompensé ».

Le traître insiste menace et sur un nouveau refus il lui assène sur la tête un violent coup de règle qui détourné par le geste du maître ne l’atteint que sur la nuque. Hiram inquiet veut se précipiter par la porte de l’orient mais là il est arrêté de nouveau par le deuxième traître qui fait les mêmes demandes et qui sur son refus lui porte au cœur un terrible coup de l’équerre dont il était armé. Etourdi par ce deuxième coup notre maître se dirige en chancelant vers la troisième porte par laquelle il espère échapper à ses assassins. Vain espoir il est arrêté de nouveau par le troisième conjuré qui lui demande aussi le mot des initiés

« Plutôt mourir s’écrie Hiram que de trahir le secret qui m’a été confié ».

Au même moment le scélérat lui assène sur la tête un violent coup de masse qui l’étend mort à ses pieds. Les trois meurtriers s’étant rejoint se demandèrent réciproquement la parole de l’initié. Voyant qu’ils n’avaient rien pu obtenir ils furent désespérés cachèrent le corps de la victime et s’enfuirent après avoir planté une branche d’acacia sur l’emplacement. Salomon devant un crime aussi odieux résolu de venger Hiram et fit mettre à prix la tête des assassins. Après bien des recherches ils furent découverts. Ramenés devant le roi ils furent condamnés à la mort la plus cruelle  Attaches à des poteaux par les pieds et par le cou les bras liés par derrière on leur ouvrit le corps depuis la poitrine jusqu’au bas ventre et on les laissa ainsi exposés à  l’ardeur du soleil l’espace de huit heures. Leurs plaintes devinrent si lamentables qu’on leur trancha la tête. Chacune d’elles fût exposée sur une pique dans le même ordre qu’ils avaient commis leur crime. 

La légende serait-elle Compagnonale ?

Cette légende s’adressait à un autre public que celui du compagnonnage. Elle correspondait parfaitement aux attentes d’une classe dirigeante et non pas à celles d’un prolétariat. Elle était explicite et très bien écrite, le dirigisme y était très apparent, peut être dans un souci de conformisme pour satisfaire une classe dirigeante  qui enflait les rangs de la franc-maçonnerie. La légende disait clairement que des ouvriers, sous la conduite et aux ordres d’un maître prestigieux, à la culture et aux connaissances universelles, édifièrent pour un encore plus grand et plus prestigieux personnage ; une œuvre remarquable de beauté et d’harmonie au point tel, que l’entièreté  du Monde en avait eu connaissance.

La légende ne dit pas qui sont ces ouvriers sinon qu’ils sont divisés en trois groupes ceux qui œuvrent la pierre ceux qui œuvrent le bois et ceux qui œuvrent les métaux. Pour ces milliers d’ouvriers  c’était l’anonymat ils n’étaient pas au centre de la légende.

Elle disait aussi que ces ouvriers obéissaient « au doigt et à l’œil » et ici plus précisément :

« … le maître fait un signe cette armée se disperse elle se retire frémissante mais obéissante à l’intelligence qui la domine et qui la dompte… »

Ces milliers d’ouvriers ne représentaient qu’une force de travail, des bras pour travailler et des yeux pour obéir à un Maître.

La légende poursuivait par la qualification des trois compagnons assassins : envieux, lâches, et traîtres, puis  ignorants, hypocrites, et ambitieux.

Les mots étaient-ils lâchés par hasard ? 

Un compagnon qui conteste et revendique une augmentation de salaire, puisque c’est ici le cas : « … les trois mauvais Compagnons qui voulaient la paie des maîtres… » Seraient par définition : envieux, lâche, traître, ignorant, hypocrite, et ambitieux ?

Être bon et loyal compagnon, pour les auteurs du récit signifiait : rester à la place attribuée par les Maîtres.

En poursuivant un traître de la légende dit :

« … il y a trop longtemps que vous me retenez dans les rangs inférieurs je veux de l’avancement… »

Le chef répond

« … Travaille et lorsque tu auras terminé ton temps je me ferai un devoir de te présenter au conseil… »

L’avancement était lié au temps plutôt qu’au talent / Qui fixait ce temps ?

Le récit promettait aux contrevenants de les remettre à la place qui était la leur.

Si ce récit n’avait pas influencé les idées et les comportements des compagnons de tous les Devoirs, il n’aurait pas à être commenté ; il est étranger aux compagnonnages de métiers.

C’est l’histoire, celle héritée du XIXe siècle ; ce récit a semé la confusion ; il a façonné l’esprit de nos devanciers ; il a pu participer à dresser les Compagnons contre leurs égaux en condition ; c’est à dire les autres ouvriers.

Il a pu les  conforter dans l’idée d’une sous-classe à la classe la plus basse dont eux-mêmes étaient issus.

Alors pourquoi cette dérive ?

Parce que la légende d’Hiram n’est pas compagnonale ; dans la tradition franc-maçonnique elle conduit à d’autres démarches philosophiques et spirituelles qui ne sont à aucun moment abordées dans les compagnonnages de métiers.

La légende d’Hiram induit dans la tradition franc-maçonnique au grade de maître l’identification de l’impétrant avec l’Hiram assassiné de la légende.

Hiram y meurt ?

Non ! 

Il revit dans le nouveau maître-maçon qui lui est substitué. Hiram ne meurt jamais, il continue à vivre dans tous les maîtres-maçons.

L’initiation est toute contenue dans cette substitution ; la chaîne ne s’interrompt jamais ; il y a toujours un maître pour prendre l’office d’un autre maître ; les travaux se poursuivent ; l’œuvre n’est pas abandonnée ; elle ne sera jamais achevée, mais elle se poursuivra. 

Pour pratiquer et comprendre la légende d’Hiram il faut être Franc-maçon un point c’est tout.

Ce récit n’a pas été écrit par les compagnonnages, parce qu’il leur était contradictoire.

Pour employer une formulation moderne, le compagnonnage est né d’une réaction ouvrière contre le patronat.

Dès son origine il lutta contre l’institution des maîtrises et des jurandes.

De tout temps les compagnonnages ont défendu les compagnons du secteur des métiers, notamment pour le droit d’association, la liberté de circulation, l’instruction professionnelle, la liberté du travail.

Ils étaient organisés en une seule catégorie qui ne comptait que des ouvriers.

Comment, ces ouvriers  devenus compagnons, auraient créé un collège de maîtres et divaguer jusqu’en faire l’objet d’une légende au contenu et au dénouement qui leur était fatal ?

Il faut le redire : ce thème récurrent dans les légendes qui font les compagnonnages de métiers induit continuellement les notions de mérite et d’ordre établi, ce n’est pas la légende d’Hiram qui l’a créé.

Les compagnonnages organisaient la vie dans l’entre-soi des compagnons, ce qui n’était pas  sans brutalité ni férocité.

La légende d’Hiram a été reprise par des compagnonnages en mal de renouvellement.

Ils y ont reconnu ce qu’ils  disaient sur le champ didactique et non pas sur celui du symbolisme.

Symbolisme qui, quoique l’on en dise, au même titre que l’ésotérisme est étranger aux compagnonnages.

Le drame, est la perte partielle de l’identité compagnonale, qui aboutit à ce qu’il faille un dictionnaire maçonnique pour déchiffrer ce qu’est devenu, dans certains cas, le compagnonnage.

Cela dit : la Franc-maçonnerie ambitionnait-elle de circonvenir les Compagnonnages ?

La réponse est trois fois non !

En revanche : quelle était l’intention de l’Union compagnonnique en introduisant la légende d’Hiram ?

Sinon de dissoudre le système compagnonal en montrant que les finalités apparentes du compagnonnage étaient contradictoires avec sa réalité.

(Collections PMJESDCEDLA)

LE RÉGULATEUR DU MAÇON.

Entre 1783 et 1785, publié en 1801 sous l’égide

du Grand Orient de France,

PREMIER GRADE, OU GRADE D’APPRENTI.

SECTION PREMIÈRE.

DES PRÉALABLES.

– Nul Profane ne peut être admis avant l’âge de vingt-un ans ; il doit être de condition libre et non servile, et maître de sa personne.

– Un domestique, quel qu’il soit, ne sera admis qu’au titre de Frère servant.

– On ne doit recevoir aucun homme professant un état vil et abject. Rarement on admettra un artisan, fût-il maître, surtout dans les endroits où les corporations et communautés ne sont pas établies.

– Jamais on n’admettra les ouvriers dénommés compagnons dans les arts et métiers.

– L’admission d’un Profane ne pourra être arrêtée que dans la troisième assemblée, en comptant celle où il aura été proposé.

– L’intervalle entre la proposition et l’initiation sera de trois mois ; mais cet intervalle pourra être réduit à quarante-cinq jours, si les circonstances l’exigent.

Ouvrez le ban !

Jamais on n’admettra les ouvriers dénommés compagnons dans les arts et métiers.

Fermez le ban !

Vive l’instruction !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

2 réponses sur « Billet du Soutien de l’Union (n°14) »

D’aprés la légende des pyramides , les ouvriers n’étaient pas des esclaves mais des citoyens égyptiens , ils chantaient en allant au travail , les chants rythmaient bel et bien l’effort physique pour déplacer les blocs de pierre sur le chantier , pour moi c’est une hérésie . Le rôle des légendes dans les sociétés initiatique , instruisent les générations en proposant des modèles de comportement et en définissant ce qui est considéré comme bon ou mauvais pour le groupe . je pense que la F M est philosophique et politique . Comme disaient Darc , la philosophie , c’est l’art de se compliquer la vie en cherchant , à se convaincre de sa simplicité . Dans le compagnonnage , les mains traduisent l’intériorité et les sentiments profond que les mots ne peuvent pas toujours exprimer .

Bonjour ! Cher Marcel, je ne suis pas loin de penser comme toi ; pas seulement pour les sociétés « initiatiques ».
Le même procédé est appliqué pour donner une origine mythique et glorieuse aux peuples et aux nations.
Romulus et Remus ; la fondation de Rome en sont les plus belles manifestations.
Ici, la question posée était de connaître l’intention de l’Union compagnonnique en introduisant la légende d’Hiram ?
Ce à quoi je réponds en disant que le système compagnonal était moribond ; depuis des décennies l’empreinte Franc-maçonnique pénétrait les compagnonnages.
Les fondateurs de l’Union compagnonnique agirent en révolutionnaires, imposant la légende d’Hiram ; ils eurent le courage de déclarer un nouveau compagnonnage ; il avait une volonté d’effacer l’histoire.
Ils ne réussirent pas, les Anciens Compagnons qui faisaient le gros des effectifs étaient nostalgiques de leur jeunesse, dès lors les apparences furent sauvées.
L’Union Compagnonnique faisait la démonstration que les finalités du compagnonnage étaient changées, le nouveau compagnonnage devait être en accord avec la réalité.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *