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Le Clou de Louis

Photo Guépin Belles Lettres – Août 2026

La Place de la Comédie, à Bordeaux, est un lieu magnifique, typique de l’ensemble architectural harmonieux du XVIIIème siècle, qui compose la majorité de la ville de Bordeaux. A gauche, sur la photo, le Grand Théâtre de Bordeaux conçu par l’Architecte Victor Louis.

Victor Louis (1731–1800) est un architecte français renommé, notamment pour son chef-d’œuvre, le Grand Théâtre de Bordeaux, inauguré en 1780. Fils d’un maître maçon, Victor Louis entre à l’Académie royale d’architecture à Paris, où il est l’élève de Louis-Adam Loriot (1700–1767).

Victor Louis obtient le Grand Prix de Rome en 1755. À l’époque (milieu du XVIIIe siècle), le Grand Prix de Rome d’Architecture s’obtenait à l’issue d’un concours organisé par l’Académie royale d’architecture en France. Il n’a séjourné à Rome qu’à partir de 1756 jusqu’en 1759, sous la direction de Charles-Joseph Natoire (1700–1777) qui était un peintre et graveur français . (Le voyage à Rome pour les lauréats du Prix de Rome ne commençait généralement que l’année suivant l’obtention du prix.)

Victor Louis sera remarqué par le Maréchal de Richelieu, alors Gouverneur de Guyenne, qui lui confie la décoration de son Pavillon de Hanovre à Paris.

Victor Louis a marqué l’architecture française du XVIIIe siècle par son audace technique et son élégance néo-classique, laissant un héritage durable, notamment à Bordeaux.

Photo Jean Missègue extraite de son ouvrage « Bordeaux -Langage de pierre » paru en 2009 en autoédition. Observez la disposition des joints de l’appareillage des pierres à chaque angle du péristyle. C’est cet appareillage rayonnant qui dissimule l’armature métallique de Victor Louis.

Le « clou de Louis » désigne une innovation technique mise au point par l’architecte Victor Louis pour la construction du Grand Théâtre de Bordeaux. Il s’agit d’une armature en fer, invisible de l’extérieur, qui relie les colonnes et l’architrave au mur de la façade aux angles du péristyle. Ce système ingénieux, parfois décrit comme une disposition oblique de pierres maintenues par un tirant métallique, a permis de résoudre le problème de l’écartement de la voûte plate sur colonnes, assurant ainsi la stabilité de la structure.

Résidu d’un document original sauvé d’un incendie expliquant le principe technique de triangulation avec les tirants. Extrait de l’ouvrage de Jean Missègue « Bordeaux – Langage de pierre »

En résumé, c’est une solution architecturale révolutionnaire pour l’époque, souvent comparée au principe du béton armé, qui a marqué l’histoire de l’architecture.

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Le Billet du Soutien de l’Union (16)

LÉGENDE DE MAITRE‑JACQUES

Extraite du premier rituel de l’Union Compagnonnique en 1890.

Lecture en était faite aux nouveaux compagnons à l’occasion des Réceptions. (Collections PMJESDCEDLA)

Maître Jacques, naquit à Saint Rémy de Provence. Dès l’âge de quinze ans il voyagea en Grèce où il étudia les arts et fût très intimement lié avec Xante, sculpteur et philosophe qui lui apprit la sculpture, et l’architecture. De là Maître Jacques se rendit à Corinthe ; il étudia sous les ordres de Fabius pendant plusieurs années et il partit pour Jérusalem afin de travailler à la construction du Temple. D’abord inconnu, il se fit bientôt remarquer par son assiduité et son travail. Il reçu l’ordre de faire deux colonnes, qu’il sculpta avec tant d’art qu’il fût reçu maître et eut la direction d’un grand nombre d’ouvriers. Il avait alors vingt six ans.

A l’achèvement du Temple, Maître Jacques et Soubise revinrent dans leur Patrie après avoir été comblés de bienfaits par Salomon. Ils débarquèrent ensemble à Marseille, réunirent des disciples. Maître Jacques se fit rapidement remarquer pour son talent d’architecte. Soubise, d’un caractère violent devint bientôt jaloux de l’ascendant qu’avait acquit Maître Jacques sur ses disciples et de l’amour que tous lui portaient. Il se sépara de lui, choisit d’autres disciples, et s’en fut à Bordeaux, puis de là en Saintonge.

Maître Jacques après s’être choisi treize Compagnons et quarante disciples voyagea pendant trois ans, laissant partout le souvenir de son talent et de ses Vertus. Un jour, éloigné des Compagnons, il fût poursuivi par les disciples de Soubise qui, au nombre de dix voulurent attenter a ses jours. En se sauvant il tomba dans un marais où, les joncs l’ayant maintenu, le mirent à l’abri de ses ennemis. Pendant ce temps ses disciples qui le cherchaient, le trouvèrent et purent le délivrer. Il se retira à la Sainte Baume, en Provence.

Un matin, alors qu’il était en prière, un de ses disciples le trahit et le livra à ses ennemis. Le traître, accompagné de cinq scélérats se présenta à lui et lui donna le baiser de paix, à ce signal convenu, les assassins se jetèrent sur lui et le percèrent de cinq coups de poignard. A son appel désespéré ses disciples accoururent en vain. Ils ne purent recueillir que ses dernières paroles : elles furent un pardon pour ses ennemis.

« Pardonnez leur, ils auront assez de pensées et de souffrances de leur seul remords ».

Voici les dernières paroles qui furent prononcées par Maître Jacques avant de trépasser :

« Je donne mon âme à Dieu, mon créateur, et vous mes amis, recevez le baiser de paix ; lorsque j’aurais rejoint l’Être Suprême je veillerai encore sur vous ; je veux que ce dernier baiser que je vous donne, vous le donniez toujours aux Compagnons que vous ferez comme venant de leur Père ; ils le transmettront de même à ceux qu’ils feront. Je veillerai sur eux, comme sur vous ; dites leur que je les suivrai partout, tant qu’ils seront fidèles à Dieu et à leur Devoir, et qu’ils n’oublient jamais… »

Les dernières paroles expirent sur ses lèvres, croisant les bras, il rendit le dernier soupir à l’âge de quarante sept ans, quatre ans après son retour de Jérusalem. Maître Jacques étant mort, ses disciples formèrent un brancard et le portèrent dans une grotte dans le désert de Cabra, aujourd’hui Sainte Marie Madeleine. Ils lui ôtèrent ses vêtements et trouvèrent sous sa robe, un petit jonc qu’il portait en souvenir de ceux, qui l’avaient sauvé lors de sa chute dans le marais. Pendant que cinq Compagnons furent allés chercher le nécessaire pour faire un enterrement digne du Maître, huit Compagnons l’embaumèrent après avoir lavé son corps. Ils l’exposèrent sur un lit, où il resta deux jours à la vue de tous. Tout ce temps, on entretint un feu aux quatre coins du lit, et le soir du deuxième jour, les Compagnons en grand deuil, en gants blancs, mirent le corps dans un cercueil le visage découvert. Ils le transportèrent sur le lieu où Maître Jacques avait été assassiné, là où il avait voulu être enterré.

Le cortège était ainsi composé : quatre Compagnons portaient le corps, quatre autres venaient ensuite pour les remplacer ; quatre autres portaient le drap mortuaire sur lequel étaient brodés les attributs et les ornements mystérieux du Compagnonnage. Un autre portait l’Acte de Foi prononcé par Maître Jacques le jour de sa Réception au Temple de Jérusalem. Tous les Compagnons et les disciples venaient à la suite porteurs de torches enflammées, de bâtons et de barres de fer.

Au premier arrêt, dans un bois, les Compagnons s’approchèrent du corps, baisèrent une de ses mains en poussant de longs gémissements. Au deuxième arrêt, cinquante toises plus loin, les Compagnons découvrirent le corps, le plus ancien, lui versa sur les plaies de l’huile et du vin et les banda. A cent toises plus loin, troisième arrêt ; il était minuit, les Compagnons se mirent en prière, quant un vent affreux se mit à souffler, et éteignit les torches. Le tonnerre gronda avec fracas, et la pluie tomba à torrents.

Dans l’impossibilité de poursuivre leur route, les Compagnons se mirent en prière jusqu’au jour, en souvenir de cette nuit terrible, ce lieu fût appelé : le remords. A Saint-Maximin, le cortège épuisé de besoins et de fatigue prit quelque nourriture et se reposa. Le midi suivant, il reprit sa course et n’arriva qu’à la nuit à Sainte Sozime où les torches furent allumées pour procéder à l’ensevelissement. Avant de descendre le corps dans le tombeau, le Premier lui donna le Baiser De Paix qui fût renouvelé par tous les Compagnons. Après lui avoir retiré son bourdon on remit le corps dans la bière, et on le descendit dans la tombe. Le Premier, descendit auprès de lui, les autres Compagnons le couvrirent du drap mortuaire après lui avoir fait passer du pain, du vin et de la chair qu’il déposa sur le cercueil, puis il sortit ayant échangé de longs gémissements avec ses Frères.

Après avoir recouvert la fosse, les Compagnons allumèrent un grand feu dans lequel ils jetèrent les torches, et tout ce qui avait servi aux funérailles du Maître.

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Discussion avec Grain de Vérité (3ème Partie)

Le compagnonnage – Histoires d’hommes, de métiers et de transmission

Dans cette troisième partie, Serge Canet raconte la naissance du Compagnonnage Égalitaire.

Pourquoi créer un nouveau mouvement ? Quels constats l’ont conduit à imaginer une autre façon de vivre le compagnonnage ?

Il revient sur les principes fondateurs, les règles qu’il a mises en place, mais aussi sur les erreurs qu’il reconnaît avoir commises dans la construction et l’organisation de cette nouvelle société. Nous parlons également de sa vision du responsable, du chef et du leader. Pour Serge, un dirigeant ne conduit pas forcément un groupe en restant devant : il partage sa conception du leadership et de la transmission. L’échange aborde aussi un sujet rarement évoqué : sa réflexion autour de la création d’un compagnonnage ouvert aux musulmans, les recherches qu’il a menées pour adapter certains rites, notamment en trouvant une alternative au vin, tout en conservant leur portée symbolique. Enfin, Serge nous présente les couleurs du Compagnonnage Égalitaire et revient sur la place de la réception dans cette nouvelle organisation.

Un épisode qui invite à réfléchir sur l’évolution des traditions, le leadership et la capacité d’un mouvement à rester fidèle à ses valeurs tout en s’adaptant à son époque.

« Selon vous, Pays Canet, une tradition peut-elle évoluer sans perdre son identité ?

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Billet du Soutien de l’Union (n°15)

LA PAROLE EN QUESTION

Donnant sur la table, le Compagnon Ladeveze ouvre la séance.

— La parole va au Pays secrétaire pour la lecture du compte-rendu de la dernière séance : Pays, tu as la parole.

Le secrétaire est le Compagnon boulanger Rémy Vidame, de son nom : Berry Le-Vaillant. Sa bonhomie attire la sympathie ; il prend la parole.

— Compte-rendu de la dernière séance du 12 juin 2037.

En peu de mots, nous le savons, le compagnonnage s’adresse à la condition des femmes et des hommes de métiers manuels qui transforment la matière. Cette condition représente une unité ; elle est universelle ; connue par toute l’humanité. Elle a toutes les possibilités de se reproduire ; elle communique des gestes et des savoir-être. Elle a atteint tout le développement que l’on pouvait attendre d’elle ; sa capacité à se voir dans la société et à s’imaginer dans l’avenir : ce que nous nommons le savoir-devenir. Notre condition se renouvelle par les éclosions qui viennent prendre l’espace laissé vacant par les générations les plus âgées qui nous ont précédés. Le métier manuel et le Compagnonnage ne sont pas des étapes transitoires vers l’entreprenariat. Il est du choix de ceux qui le désirent d’occuper la condition d’entrepreneur. Ce choix est légitime. Cela dit, devenir entrepreneur signifie souvent abandonner le débat singulier, quotidien et permanent entretenu avec la matière.

L’entrepreneur peut difficilement concilier la permanence du travail manuel et l’organisation du travail pour un nombre plus ou moins grand d’ouvriers. Le savoir-devenir peut aboutir à l’entreprenariat ; c’est respectable et mérite d’être encouragé. Cela dit, ce choix n’est pas en concurrence avec le compagnonnage ; il est d’une autre nature. Autrefois, les choses étaient plus simples : il y avait le travailleur indépendant ; ni domestique, ni salarié, ni patenté. Il vendait son savoir-faire et sa force de travail à la journée, surtout à la campagne et dans le bâtiment. Aujourd’hui, l’entrepreneur veut être indépendant et travailler pour son propre compte, mais il est répertorié à la Chambre des métiers ; à l’avance, il paie pour travailler. Où est le travailleur indépendant, ni domestique, ni salarié, ni patenté ?

— La lecture du compte-rendu est terminée, conclut le secrétaire.

Le Pays Vidame baille ; levé à quatre heures, à cinq heures au fournil ; c’est l’heure de sa sieste quotidienne.

— Nous sommes réunis pour décider si, oui ou non, nous pouvons incorporer sans risque, un patron, un chef d’entreprise à notre Chambre.

Ladeveze poursuit :

— A la dernière réunion, nous en étions à ce qui vient d’être dit. Nous nous sommes arrêtés à cette affirmation, parlant de l’éventuel candidat : «Il présente bien, il parle bien ! » sans dire si c’est bon ou pas de bien présenter et de bien parler : de quoi parlait-on ? Reprenons là où nous en étions, à cette affirmation : « Il présente bien, il parle bien ! »

Donnant sur la table, Ladeveze dit :

— Pays vous avez la parole !

— Pour savoir parler, il faut avoir parlé, et pour parler, il faut avoir à dire : sur quoi trouver à dire quand on n’a pas de temps à soi ? dit Renée Combret (elle occupe la fonction de troisième rôleur).

— Un sujet sur lequel le compagnon peut dire, c’est son métier et ce qu’il fait de ses mains. Cela dit, oui, il doit apprendre à parler, répond Ladeveze.

— Pour apprendre à parler, il faut que la parole soit accordée. Pour qu’elle soit accordée, il faut que l’on ait un intérêt à l’entendre dire, rajoute Renée Combret (son rôle est la sûreté extérieure de la Chambre).

— C’est bien ce que je dis : plus le compagnon est compétent, plus on veut l’entendre dire, et plus on veut l’entendre dire, plus on lui accorde la parole ; dès lors, plus il dit, mieux il dit, s’exprime dans une exaltation apparente Lécuyer La-Fierté.

— Il peut réclamer la parole ; on ne lui refuse jamais, non ?

— Où ? Dans l’entreprise ? demande le Pays Rose Guilhem.

— Pour être compétent, le compagnon doit prendre l’habitude de réfléchir à ce qu’il fait dans son métier ; quand il réfléchit pour son métier, il réfléchit aussi pour tous les autres sujets. Comment, dès lors qu’il réfléchit, peut-on le rouler dans la farine?

Le Pays Armelle Galodé, qui occupe la fonction de secrétaire adjointe, justifie un choix sans le dire.

— Je te réponds : comment, dès lors qu’il sait dire, le compagnon peut-il se contenter de répondre à des questions posées par ceux qui confisque la parole ?

Puisque la parole lui est accordée, que fait-il ? Il peut transgresser la règle établie, parce qu’il s’agit bien de cela, prendre la parole, non ? Quand il s’autorise à sauter par-dessus les barrières, les détenteurs de la parole le remettent à sa place ; voilà ce qui se passe. S’il persiste, ils le déclarent indiscipliné, perturbateur, puis révolté, pour finir agitateur, dit d’un seul trait : Edmée Royer (Edmée occupe la fonction de deuxième Rôleur : la sûreté de la porte de la Chambre).

— S’il ne transgresse pas, il n’a pas d’autre choix : rester homme de métier, ou devenir professionnel ?

Les gens de métier parlent à la matière ; les professionnels disent ce que l’on peut faire avec la matière, c’est une différence. Le métier induit le compagnonnage ; la profession : l’entrepreneuriat, c’est élémentaire.

Le sujet le touche, Marcel Lebrère parle peu ; trois phrases le disent.

— C’est juste ce que tu dis, Marcel : le compagnon est autorisé à dire, mais au bout du compte l’entrepreneur détient la parole.

— Compagnon est cum panis, « avec le pain » ; le compagnon est celui qui partage le pain : le compagnon est un partageur, ça aussi c’est clair.

Quand il dit publiquement, c’est au nom d’un groupe, syndicat ou autre, qu’il parle, rajoute Lebrère dit Angoumois L’Élémentaire.

— Le professionnel a le statut d’une personne autorisée à s’exprimer et à communiquer par la parole.

Son nom est peint sur la pancarte : Atelier de peinture, et, en dessous, en forme de signature : Augustin Bouvet.

Il dit clairement : « Mon nom est associé à mon activité professionnelle », rajoute Edmée Royer. (Edmée sait de quoi elle parle ; son mari est entrepreneur, mais c’est elle qui a hérité de la boîte de son père : Michele Ferraro, qui était maçon, et c’est elle qui l’a fait valoir. Le nom de son mari : Royer est peint sur l’enseigne dès lors qu’il n’est pas maçon).

— Si je vous suis bien, il y aurait le métier, la matière, le compagnonnage, le silence, la rébellion ; ou l’entreprenariat, dès lors parler, débattre publiquement ? Sachant que la décision d’être ici ou là est respectable. Alors ? Peut-on incorporer sans risque un chef d’entreprise, un patron à notre Chambre ? demande Besson, L’Amour-Du-Travail.

— Ça va un peu vite, vous ne trouvez pas ? Il y a du pour et il y a du contre.

— Mais ici nous sommes tous égaux, non ?

— C’est justement, j’aimerais bien que l’on en reparle ; la chose est trop sérieuse.

— Tu le connais bien, Vitrac ; tu as bien connu son père ! Et nous nous en souvenons tous.

— Si on l’a connu ? Bien sûr ! C’était un courageux ; il en demandait beaucoup trop à ses ouvriers.

— Il demandait aux autres ce qu’il se demandait à lui-même ; c’était son tort, ça l’a coulé.

Il était le plus sérieux, et le plus sale de tous les plâtriers ; on le suivait à la trace. Ses plâtres étaient toujours sur des cueillies et des repères.

— Parle en français ! Cueillies, repères, quèsaco ?

— Excusez-moi ; ce sont des mots du bâtiment. Les cueillies sont des traits de plâtre pour former les angles ; on commence par ça avant de dresser un enduit ; d’autres travaillent à la volée.

— Ne nous égarons pas ! (Ladeveze veut en finir avec toutes ces digressions). Son père, Fernand, était des nôtres ; vous connaissez son fils depuis qu’il était enfant. On ne peut pas reprocher à son père d’avoir fait suivre des études à son fils, et qu’il y ait réussi, alors pourquoi tourner autour du pot ?

— Tu le sais, ce sera la première fois que l’on recevra un ’entrepreneur ; ce ne sont pas nos habitudes.

— Puisque c’est lui qui demande, et que vous le connaissez : où est le risque ?

— Le risque, c’est qu’après lui il en présente d’autres qui seront entrepreneurs comme lui, et qu’en peu de temps ils soient les plus nombreux, et que nous ne serions plus ce que nous sommes.

— Je te remercie de dire les choses telles qu’elles sont. Je dois le dire, je ne l’ai pas vu venir ce coup-là.

Son souffle retrouvé :

— Il me faut bien l’admettre ; si nous en sommes là, les oppositions sont plus sérieuses que je l’imaginais.

Voulez-vous en reparler le mois prochain ?

— Et ça durera comme ça jusqu’à quand ?

— Je ne sais pas : vous avez la parole.

— Si j’étais sûr qu’il reste à sa place, je voterais pour lui, mais je ne sais pas.

— Et comment veux-tu savoir ça ?

— Où nous sommes sûrs de nous, ou nous ne le sommes pas. Ou nous croyons à ce que nous faisons, ou nous n’y croyons pas dit Périgord L’Amour-Du-Travail.

— Je suis d’accord avec ce qui vient d’être dit : ou nous sommes sûrs que ce que nous faisons peut intéresser le fils Vitrac, ou nous lui conseillons d’aller voir ailleurs.

— Et ailleurs, tu t’imagines qu’il s’y trouvera mieux qu’ici ?

— Je ne suis sûr de rien ; dans tous les cas, il échappera à nos discussions sans ambition.

— Pouvons-nous procéder à un vote ?

— Pour demander quoi ?

— Pour demander si nous acceptons de recevoir Antonin Vitrac. Si le vote est favorable, nous établirons une série de précautions.

— De précautions ou de conditions ? Réagit Guilhem L’Amie-Fidèle toujours fine pour débusquer ce qui peut être sous-entendu.

— De conditions que nous aurons la précaution de lui soumettre.

Ladeveze La-Bonne-Conduite est satisfait ; en parlant il a sorti la Chambre de ses mauvaises appréhensions ; le bon discernement aboutit à une sagesse qu’il exprime modestement.

— Je crois que nous avons eu raison de voter ; le résultat est le suivant : la candidature d’Antonin Vitrac est acceptée à l’unanimité, ce qui est la preuve que parler est utile, on ne peut pas dire que ce vote a été obtenu aux forceps.

La séance du mois prochain établira les conditions que nous lui soumettrons, entre autres la réalisation d’un ouvrage technique de qualité. Le Troisième Ancien, Mauduit Marche-à-Terre, intervient pour apporter un peu de sérénité aux éventuelles inquiétudes.

— Il est capable de faire des travaux que nous ne savons pas faire, je vous le garantis ; c’est un gars du bâtiment, ça se connaît qu’il a manié la truelle.

N’oubliez pas qu’il a fait cinq ans à Felletin, puis l’école des conducteurs de travaux de Toulouse. Non seulement il connait le maniement de la truelle, mais il sait aussi tracer des plans. Son père avait dans l’idée d’en faire un ingénieur ; quand il est mort, le gamin a cessé ses études. Alors vous comprenez bien que, pour le chef-d’œuvre, il aura à cœur d’en faire un qui sera très beau.

Une année plus tard, Antonin Vitrac est reçu compagnon Égalitaire Maçon-Constructeur, inscrit à la Chambre de Cognac. Son nom ? Aunis La-Victoire. Son chef-d’œuvre ? Un pont biais à deux piles et cinq arches, en béton poli, à l’échelle du dixième.

Ladeveze pense qu’à la suite de cette Réception, la Chambre pourrait imaginer le recrutement, non plus par métier, mais par filière : du carrier à l’architecte ; du céréalier   au pain ; du vacher au fromage ; du maraîcher à l’assiette.

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Discussion avec Grain de Vérité (1ère & 2ème partie)

Le compagnonnage – Histoires d’hommes, de métiers et de transmission

Grain de Vérité reçoit :

Serge Canet, compagnon peintre en bâtiment, né en 1950.

Dans cette première partie, Serge revient sur ses débuts dans le métier, à une époque où l’apprentissage était exigeant et où les conditions de travail étaient bien différentes d’aujourd’hui. Il raconte sa découverte de la peinture en bâtiment, les difficultés de sa formation et les rencontres qui l’ont conduit vers le compagnonnage. Nous évoquons également ses premières visites de musées, un souvenir particulièrement marquant, ainsi que son arrivée dans le monde compagnonnique, où il découvre que les différentes sociétés ne partagent pas toujours les mêmes visions. À travers son témoignage, c’est toute une époque qui renaît, avec ses méthodes, ses valeurs et son exigence. Un épisode précieux pour comprendre l’évolution des métiers et du compagnonnage au fil des générations.

_ Selon vous, qu’est-ce que les jeunes générations devraient conserver de l’ancienne façon d’apprendre un métier ?

(2 éme Partie)

Dans cette deuxième partie, Serge Canet revient sur son parcours compagnonnique et partage son regard sur plusieurs épisodes marquants de l’histoire du compagnonnage. Nous évoquons les origines du Compagnonnage Égalitaire, les réflexions qui ont conduit à sa création et les raisons qui ont amené Serge à quitter l’Union Compagnonnique. L’échange aborde également un événement tragique qui a profondément marqué le monde compagnonnique : l’attentat commis par un compagnon dans un restaurant McDonald’s, ses conséquences et les interrogations qu’il a suscitées. Nous parlons aussi de la symbolique des joints, des difficultés d’ancrage que peuvent rencontrer certains compagnons au cours de leur parcours, ainsi que de l’évolution des différentes sociétés compagnonniques. Un épisode sans détour, où Serge partage son expérience, ses convictions et son analyse d’un mouvement qu’il a vécu de l’intérieur pendant de nombreuses décennies.

« Selon vous, Pays Canet, une institution peut-elle évoluer sans perdre son identité ?

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Le Billet du soutien de l’Union (n°13)

Les légendes qui font les compagnonnages.

La Construction du Temple de Salomon – Flavius – Récits hébraïques – BNF – Ce manuscrit renferme une traduction française, anonyme (autour de 1400) des Antiquitates de Flavius Josèphe (37 apr. J.-C.-vers 95). La miniature du feuillet 163, attribuée à Jean Fouquet, peintre de la cour du roi de France et plus grand enlumineur du 15e siècle, présente la construction du temple de Salomon : au premier plan, une présentation détaillée des différents artisans à l’œuvre, à gauche, en haut, dans une loggia, le roi Salomon, désignant de sa main l’édifice.

Pour communiquer par-delà les temps, ou bien à ses contemporains, le message doit être envoyé, livré, transporté par le moyen d’un véhicule attrayant.

Le choix du véhicule est déterminant : il permet le transport du contenu du message jusqu’à ceux qui doivent le recevoir.

La forme légendaire peut ainsi devenir un véhicule de la tradition.

Retenant dans la légende un certain nombre de points qui servent sa cause, si cela lui était nécessaire, la tradition dénaturerait, ou bien occulterait les autres points qui ne lui seraient pas favorables.

Les légendes prennent ainsi une part importante dans les traditions.

Elles légitiment les traditions (très souvent par l’antériorité des mythes qui les composent) et, à leur tour, les traditions renforcent les légendes.

 Ainsi, un univers très souvent angélisé entoure les sociétés traditionnelles, qui ont pour mérite de communiquer, sur un mode universel, toujours les mêmes questionnements qui se posent à tous les âges de l’humanité.

Le contenu du message adressé, par-delà les temps, aux disciples par les fondateurs génère différentes attitudes et comportements.

La connaissance de ces messages est essentielle à la compréhension (toujours partielle) des distinctions qui persistent entre les familles.

Les légendes étaient à l’origine des choses à lire, du latin legere : lire.

Elles étaient des textes relatant la vie des saints de la chrétienté, lus par un récitant dans les couvents et les monastères, pour que d’autres les entendent à des moments choisis de la journée.

Pour un chrétien, la vie d’un saint est un exemple, une indication qui permet à chacun de trouver son propre chemin, le chemin qui mène à Dieu ; en cela, la légende est un élément essentiellement didactique.

Ces textes sont devenus, par l’érosion (qui est le résultat de la communication orale) des récits dans lesquels l’histoire est défigurée par l’imaginaire populaire.

La construction du Temple de Jérusalem est un fait historique ; ce fait est devenu le début d’une légende qui fonde une culture et une morale au retentissement universel.

La construction du Temple de Jérusalem, et les conditions particulières dans lesquelles celle-ci s’est déroulée, sont retenues par tous les compagnonnages de métiers comme étant la première manifestation de ce qui pourrait être l’antiquité du compagnonnage qui nous intéresse, ou tout du moins l’idée que nous nous en faisons.

Tout en affirmant qu’aucun élément fiable ne permet de considérer que le Temple de Salomon fut la première inspiration qui généra une des légendes « compagnonales ».

Le Temple de Jérusalem (réalisation exceptionnelle) était destiné à abriter l’Arche d’Alliance.

Sa construction fut refusée par Dieu au roi David, et ce fut son fils, le roi Salomon, qui eut la charge de la construction.

Il demanda l’aide d’un roi voisin de la nouvelle nation juive pour mener à bien cette entreprise.

Ce roi se nommait Hiram, et il était le roi de Tyr.

Hiram, roi de Tyr, dépêcha un homme savant sachant fondre l’airin, ainsi que des ouvriers sachant  œuvrer le bois et la pierre.

Là sont les faits historiques relatés avec un soin scrupuleux dans la Bible.

Sur ces événements, les compagnonnages de métiers ont tissé une légende, et cette légende est devenue le fait essentiel des traditions « compagnonales » contemporaines.

L’influence biblique est certes très importante, mais, auparavant, avant l’imprimerie, avant la Réforme luthérienne, qui donc lisait la Bible, sinon les théologiens ? (D’autant que la Bible – Vulgate-  était traduite en latin).

Était-ce seulement indiqué que de la lire ?

Mais la légende orale de la construction du Temple de Jérusalem, telle que nous la connaissons, n’est pas la seule : une autre légende la relate.

C’est de cette légende que je souhaite parler.

Voici un résumé, dont l’original est un texte sacré de la tradition orale du Talmud.

Légende de Salomon,

d’Asmodée et du Chamir

Asmodée prisonnier du roi Salomon révèle où se trouve le Chamir ! Illustration extraite d’une publication hébraïque colorisée par le pays Guépin.

Lorsque le roi Salomon entreprit la construction du Temple de Jérusalem, il devait tailler les pierres sans utiliser d’outils de fer :

(Exode 20 :25 Si tu m’élèves un autel de pierre, tu ne le bâtiras point en pierres taillées ; car en passant ton ciseau sur la pierre, tu la profanerais).

Les sages lui parlèrent alors du Chamir, un mystérieux ver capable de fendre les pierres les plus dures.

Pour découvrir où se trouvait le Chamir, Salomon fit capturer Asmodée, le roi des démons. Son fidèle serviteur Benaïa y parvint grâce à une ruse : il remplaça l’eau du puits d’Asmodée par du vin, l’endormit, puis le maîtrisa à l’aide d’une chaîne portant le nom de Dieu.

Conduit devant Salomon, Asmodée révéla que le Chamir était gardé par un coq de bruyère. Après une nouvelle expédition, Benaïa réussit à s’emparer du précieux ver.

Grâce à lui, les pierres du Temple furent taillées sans fer et, après sept années de travail, l’édifice fut achevé.

Pendant ce temps, Asmodée demeura prisonnier du roi. Désireux d’accroître encore son savoir, Salomon voulut connaître les secrets qui donnaient aux démons leur supériorité sur les hommes. Asmodée lui demanda alors de lui retirer sa chaîne sacrée.

Le roi accepta.

Aussitôt libéré, le démon retrouva sa puissance, saisit Salomon et le projeta au loin, jusqu’aux Indes.

Commencèrent alors de longues années d’errance. Dépouillé de sa richesse et de son pouvoir, Salomon dut vivre comme un simple mendiant. Personne ne croyait qu’il était le véritable roi.

Pendant ce temps, Asmodée avait pris son apparence et régnait à Jérusalem à sa place.

Après bien des épreuves, Salomon revint finalement dans sa capitale. La supercherie fut découverte lorsqu’on remarqua que le faux roi cachait constamment ses pieds de coq, signe de sa nature démoniaque.

Confronté au véritable Salomon, Asmodée poussa un cri terrible, prit une taille gigantesque et disparut. Salomon retrouva alors son trône.

Cette épreuve lui avait enseigné une leçon essentielle : la sagesse ne protège ni de l’orgueil ni de l’erreur. Celui qui veut tout connaître risque de perdre ce qu’il possède déjà. C’est par l’humilité, plus que par le pouvoir ou le savoir, que l’homme s’approche de la véritable sagesse. Cette légende n’est-elle pas tout aussi porteuse de messages et de témoignages ?

Pourquoi n’a-t-elle pas été retenue ?

Peut-être parce qu’elle fait intervenir le surnaturel, la magie, pour expliquer l’inexplicable. Quels discernements conduisent une tradition à conserver certains récits, certains épisodes ou certains symboles, et à en écarter d’autres ?

Cela ayant été dit, le Compagnonnage a été coutumier d’appropriation d’un événement, historique ou pas, dont le thème et le résultat renforçaient ses objectifs.

J’imagine que si la Légende du Chamir était intégrée, elle serait profondément transformée, et rendue méconnaissable : comme qui dirait une tradition en perpétuelle construction.

Une tradition vivante doit-elle se contenter d’hériter, quand bien même cela viendrait en droite ligne du Roi Salomon, de Maître Jacques ou du Père Soubise ? Ou au contraire, ne doit-elle pas choisir, transformer et enrichir sans cesse ce dont elle a hérité ?

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Le Billet du Soutien de l’Union (n°12)

Assemblée Générale Extraordinaire du samedi 7 juillet 2007

(7 7 7 ça ne s’invente pas ! d’aucuns y ont vu un signe)

Dès 14 heures, le samedi 7 juillet 2007, au 19, rue Joseph Pataa à Cognac, s’était ouvert un Chantier de la Chambre Égalitaire d’Angoulême qui réunissait sept femmes et hommes Prétendants à l’Adoption. Le chantier terminé, une Assemblée Générale extraordinaire de la Chambre s’était réunie. A l’ordre du jour était porté le changement de dénomination qui, jusqu’alors, était Société des Compagnons du Tour de France Du Devoir Égalitaire.

Car, sous la menace de poursuites judiciaires, une alliance improbable de l’Association Ouvrière, de la Fédération Compagnonnique, et de la fabuleuse Union Compagnonnique, plutôt que de se battre à mort, les temps étant changés, on ne se cassait pas la gueule à coups de canne : on voulait aller devant les tribunaux.

« Trois Associations Conservatrices se liguent contre Les Egalitaires ». Illustration réalisée par le Pays Guépin (Avec l’aide de l’IA)

Tout ce qui vient d’être rappelé n’est rien d’autre que des événements imprévus, clairement subis, qui ont changé l’état des choses pour parvenir, plus radicalement, à une évolution sans chute, bien au contraire ; en fait, une attaque en règle des trois organisations qui, depuis lors, sont considérées organisations ennemies. Cela dit, elles n’avaient pas toutes les trois les mêmes raisons, les mêmes intérêts, les mêmes objectifs ; celles auxquelles on pouvait penser n’ayant pas été les pires. Ce qui est une toute autre histoire qui répond à la question intéressante : pourquoi ? Il faut bien admettre que cela ne se faisait que pour une fin voulue, déterminée, non ?

Ce sera l’objet d’un autre billet qui sera moins beau que celui-ci.

Le soir même de ces sept cérémonies d’Adoption, et de cette assemblée générale extraordinaire, au cours de laquelle des Compagnons de l’Union qui étaient présents, fidèles à eux-mêmes, se firent remarquer non  pour leur intelligence mais pour leur indigence. Donc, le soir, un repas fraternel avait été servi. Il réunissait plus de 70 convives, compagnons, amis et familles. A la fin du repas, les chansons ayant été poussées, arriva le temps consacré à la chaîne d’alliance. Chaîne d’alliance qui, selon les usages, ne devait rassembler que les membres des compagnonnages présents. Or, chez les Égalitaires, les choses ne sont pas toujours celles que l’on attend qu’elles soient.

Quelques semaines avant cette journée je m’étais ouvert, auprès d’un Compagnon en qui j’avais confiance, de mon désir de retenir une chanson populaire révélatrice de ce que nous souhaitions que notre compagnonnage devienne. Chanson que je voyais comme une sorte de texte fondateur, et je lui en avais communiqué le texte et le timbre. Ce Compagnon, un Pays plus courageux que les autres, prit à cœur d’apprendre les paroles, et de retenir l’air de cette chanson, d’autant qu’il occupait la fonction ô combien nécessaire de Rôleur pour cette journée mémorable qui nous faisait changer de dénomination.

Ainsi, le repas parvenu à la formation de la Chaîne, notre rôleur en Pays convaincu, de toute sa hauteur avait commandé à l’ensemble des convives, Compagnons, amis et familles, de se lever et de se donner les mains les uns aux autres pour former une grande ronde de plus de 70 personnes. Puis, se positionnant au centre de la ronde, à la grande surprise des participants, il entonna la chanson. Bien sûr, les refrains furent repris, mais la ronde resta immobile ; nous n’étions pas dans la singerie.

De nombreuses années auparavant, cette chanson du répertoire populaire français contemporain, je l’avais imaginée pour célébrer les Compagnons Peintres. Voici le texte de cette chanson que tous les enfants des écoles de France ont chantée.

Cette chanson dit le Devoir Égalitaire dans son essence.

LES COULEURS DU TEMPS

Guy Béart 1973

La mer est en bleu entre deux rochers bruns.
Je l’aurais aimée en orange
Ou même en arc-en-ciel comme les embruns
Étrange.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

J’ai brossé les rues et les bancs
Paré les villes de rubans
Peint la Tour Eiffel rose chair
Marié le métro à la mer.

Le ciel est de fer entre deux cheminées
Je l’aurais aimé violine
Ou même en arc-en-ciel comme les fumées
De Chine.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

Je suis de toutes les couleurs
Et surtout de celles qui pleurent
La couleur que je porte c’est
Surtout celle qu’on veut effacer
Et tes cheveux noirs étouffés par la nuit
Je les voudrais multicolores

Comme un arc-en-ciel qui enflamme la pluie
D’aurore.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Les mots que j’entends seront éclatants
Et nous danserons une ronde
Une ronde brune rouge et safran
Et blonde.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Le billet du Soutien de l’Union (n°11)

Pèlerinage au musée du Compagnonnage de Tours le 18 mai 2012.

Hier, 17 mai 2012, jour de l’Ascension, la coterie Bernard Dugas et moi nous sommes rendus au Musée du Compagnonnage à Tours

Il y a 40 ans, « Basque La Fermeté » et moi, nous arrivions à Tours le vendredi 5 mai 1972, après plus de 600 km effectués à pied depuis Genève, passant par Bourg-en-Bresse, Chalon-sur-Saône, Nevers, Bourges et Châteauroux : nous étions tous deux Aspirants

Dès le lendemain de notre arrivée, le conservateur du Musée du Compagnonnage, qui était alors monsieur Roger Lecotté, voulut qu’un article de presse illustré d’une photographie parût dans le journal local. Article intitulé : Le Compagnonnage toujours vivant !

Ce qui, en ces périodes, n’était pas aussi évident qu’aujourd’hui, si tant est que ce le soit pour une population qui, depuis fort longtemps a perdu, en dehors des grandes villes de passage, la proximité avec les usages publics du compagnonnage.

Nous avions posé devant les grands chefs-d’œuvre historiques des Compagnons Charpentiers en tenue de route — ce qui, à la réflexion, ne pouvait qu’alimenter le fantasme folklorique.

Le journaliste avait écrit :

« Accueillis en Touraine par le Compagnon Boulay et le Compagnon Petit, de la Fédération Compagnonnique ainsi que par M. Poisson, moniteur des cours de charpente, les deux aspirants compagnons ont rencontrés dans la plus parfaite tradition du Tour de France, de nombreux amis chez la dame-hôtesse de la maison des compagnons rue de la Serpe à Tours. »

Bertrand Boulay était feu « Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs » un Compagnon Passant Couvreur.

Elie Petit était feu « Marchois la Fidélité de Lestrerps » un Compagnon Maçon tailleur de pierre Des Devoirs.

La Dame Hôtesse était feu Madame Larrey.

Feu le Compagnon Poisson, dont je ne me souviens plus du nom de Compagnon était un homme de valeur. Pendant 20 ou 30 ans il assura les cours du soir de trait pour les charpentiers.

■■■

Hier, 18 mai 2012 nous y sommes retournés pour y faire une photographie aux pieds des mêmes grands chefs-d’œuvre des Compagnons Charpentiers, comme nous l’avions fait quarante ans auparavant.

En vrai, outre le fait de nous retrouver et de faire une sorte de remémoration de cette période heureuse de notre vie, les choses avaient terriblement changé.

Presque quarante ans que nous n’y étions retournés ni l’un ni l’autre.

Notre automobile stationnée sur la place des Halles, nous n’avons pas trouvé un seul bar où se faire servir deux verres de Vouvray demi-sec comme celui que nous avions bu en 1972 : ils n’en servaient pas !

Sur la place, les vieilles halles sont détruites.

Au café Breton, à l’hôtel Saint-Jean, qui était le siège historique des Compagnons du Devoir depuis bon nombre de générations, l’on ne fait plus restaurant, et l’hôtel est référencé deux étoiles.

Le siège des Compagnons de la rue de la Serpe — où nous logions en 1972 — est fermé, et ce quartier, qui était un quartier très populaire, aujourd’hui l’est beaucoup moins.

Comble de tout, place des Halles, qui était le fief des Compagnons de tous les Devoirs du Tour de France, il n’y a qu’un genre de restaurant qui est ouvert, tenu par des asiatiques (très aimables).

Le nom du restaurant : « Cosmic Bar » ; ça, tu ne peux pas l’inventer.

Là, toujours pas de Vouvray demi-sec.

Nous déjeunons d’une entrecôte nerveuse, d’une poignée de frites, d’un margotin de haricots verts et d’une bouteille de vin de Bourgueil.

Le Musée est toujours très beau, les ouvrages sont bien entretenus, et de nombreux nouveaux documents viennent compléter des collections qui étaient déjà très conséquentes.

Le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir de Tours, réalisé par le Compagnon Philippe Leroux : Tourangeau-La-Clef-Des-Cœurs, y est exposé.

Il y a 40 ans, c’était le chef-d’œuvre des Compagnons Menuisiers du Devoir, réalisé par François Roux : François Le Champagne, qui l’était.

C’était alors une année sur deux que les chefs-d’œuvre des Menuisiers et des Charrons du Devoir étaient exposés à chacun leur tour.

Peut-être est-ce aujourd’hui la même pratique.

Le chef-d’œuvre qui n’est pas exposé au Musée l’est à la Maison des Compagnons du Devoir.

Dans tous les cas, c’est la première fois que je vois en réalité le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir.

Il est très beau ; amputé de deux statuettes, il est malgré tout un peu sale : c’est le seul qui le soit.

En une heure, le Musée se remplit de touristes débarqués de plusieurs autocars — ce qui est pénible — ; ils ne cessent d’être surpris et de s’esbaudir devant ce qu’ils voient.

Mais aucun d’entre eux, me semble-t-il, ne ressemble de près ou de loin à un artisan ou à un ouvrier.

Nous faisons ce qu’entre autres choses nous sommes venus faire : nos photographies. Nous les faisons avec l’aide d’un membre du personnel du musée.

Musée qui est aujourd’hui, comme tous les autres musées, doté d’une boutique ; l’on y fait un peu de commerce pour vivre mieux

En revenant du Musée vers la place des Halles où est toujours stationnée notre automobile, nous traversons la très belle place Plumereau.

Ici, comme ailleurs, que des bars et des terrasses où, sur des chaises, des consommateurs attablés goûtent au plaisir d’un rafraîchissement à l’ombre portée des hautes maisons médiévales qui entournent la place.

C’est une belle journée, il fait même un peu chaud

Décidément non !

C’est l’impression que peut avoir un visiteur lorsque, plusieurs années après son premier voyage, il retourne à Rome.

Le nettoyage des fresques de la Chapelle Sixtine ayant été fait entre-temps :

« On lui a volé sa Chapelle Sixtine ! »

Elle n’est plus la même, toute proprette, bien fringuée et bien amidonnée.

Et bien :

« On m’a volé mon Musée ! »

Ce n’est plus le même, les touristes ont remplacé les Compagnons, il y a de plus en plus de choses nouvelles exposées, entassées, on comprend que chacun veut en être, ça sent le contentement d’y être

En 40 ans, tout change, tout est changé, et surtout nous : 40 ans, ça commence à compter

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Compagnonnage et Franc-Maçonnerie, héritage ou emprunts : l’éternel débat

« Les jumeaux  » Photo personnelle Guépin B.L. – La double appartenance

La parenté entre le Compagnonnage et la Franc-maçonnerie est une question complexe et récurrente aussi bien pour les Pays, pour les Frères que pour le grand public.
En effet, ces deux organisations, également mystérieuses aux yeux du grand public, partagent des symboles communs, (par exemple l’équerre et le compas entrecroisés) ce qui entretient l’idée d’une parenté. Les Francs-maçons sont très souvent persuadés d’une filiation et vont même jusqu’à la revendiquer, tandis que la plupart des Compagnons, surtout après la période vichyste, s’opposent vigoureusement à cette idée et, parfois, cultivent un antimaçonnisme marqué (notamment à la FCMB).
Ainsi, la Franc-maçonnerie (par exemple la GLNF) est bienveillante à l’idée de double appartenance alors que cette pratique est interdite dans de nombreuses sociétés compagnonniques, sous peine de radiation. La Franc-maçonnerie se définit comme « SPÉCULATIVE » c’est à dire centrée sur le spirituel, le symbolisme, la réflexion, le travail sur soi dans le but d’améliorer l’humanité en commençant par se grandir. Elle imagine le Compagnonnage comme étant essentiellement « OPÉRATIF » c’est-à-dire principalement axé sur les métiers (corporatistes), le travail manuel, les matériaux et les outils, ce qui n’empêche pas le partage de valeurs spirituelles.

Diplôme de Maître Initié des Compagnons Charpentiers du Devoir de Liberté dits « Les indiens »

La question du rejet de la Franc-maçonnerie par certains compagnons, comme ceux de la FCMB (Fédération des Compagnons du Devoir et des Métiers du Bâtiment), s’inscrit souvent dans un contexte plus large de tensions entre les valeurs portées par la Franc-maçonnerie et celles de certaines traditions ou institutions religieuses ou philosophiques.
Plusieurs autorités religieuses, notamment catholiques et musulmanes, ont historiquement considéré que l’appartenance à la Franc-maçonnerie était incompatible avec leur foi. Par exemple, l’Église catholique a réaffirmé en 1983 que l’appartenance à la Franc-maçonnerie reste incompatible avec la doctrine catholique, en raison de la méthode maçonnique qui refuse de reconnaître une vérité finale ou révélée, ce qui entre en contradiction avec l’adhésion à une vérité normative et révélée, comme celle prônée par les religions abrahamiques.
La Franc-maçonnerie repose sur une approche critique et une remise en question permanente des vérités, y compris révélées. Cela peut être perçu comme une menace pour des institutions qui reposent sur des dogmes ou des vérités absolues. Comme le souligne un débat récurrent, « adhérer à une vérité normative, révélée, ultime et soumettre toute vérité à la révision critique permanente est une contradiction performative ».
Certaines sociétés de Compagnonnage rejettent la Franc-maçonnerie en raison de son adhésion (réelle ou fantasmée) perçue avec des idéologies ou des mouvements politiques spécifiques, ou encore en raison de son rôle historique dans la promotion de valeurs laïques, humanistes ou universelles, qui peuvent entrer en conflit avec des visions plus traditionnelles ou conservatrices.
Ajoutons à cela que le caractère discret, voire secret, de certaines pratiques maçonniques alimente la méfiance et les théories du complot, ce qui peut pousser des institutions ou des groupes à prendre leurs distances, voire à interdire à leurs membres d’y adhérer.
Pour certains Compagnonnages traditionnels, le rejet de la Franc-maçonnerie peut aussi s’expliquer par une volonté de préserver une identité et des valeurs propres, parfois perçues comme incompatibles avec l’universalisme et l’ouverture critique prônés par la Franc-maçonnerie.
Pourtant, certaines sociétés de Compagnons, telle l’Union Compagnonnique, ont historiquement toléré, voire encouragé la double appartenance, considérant que le Compagnonnage de métier ne pouvait pas tout enseigner et qu’il était sage, pour un travailleur manuel, d’approfondir la spiritualité aux côté des spéculatifs.

Détails repérés sur le diplôme de Maître Initié, dans les arbres à droite et à gauche du tableau ci-dessus. Il y en a d’autres, au lecteur de les trouver !


Notons que Plusieurs des fondateurs de l’Union (1889) étaient francs-maçons. Chez les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre (branche de Salomon), cette pratique de la double appartenance était même quasi systématique au XIXe siècle.
Les motivations de ce rapprochement étaient multiples. Après leur Tour de France, certains Compagnons cherchaient à maintenir des liens symboliques et de sociabilité fraternelle au-delà de l’aspect corporatiste du Compagnonnage. La franc-maçonnerie, également réseau d’entraide, offrait un filet de sécurité supplémentaire dans les villes sans siège compagnonnique. Enfin, ne négligeons pas le contexte militaire puisque, sous l’Empire, des Compagnons passaient par les loges militaires.
L’équerre, et le compas, emblèmes partagés, renvoient à la géométrie, art libéral fondamental pour les deux mouvements. Leur usage ne prouve pas une origine commune, mais plutôt un substrat culturel partagé lié à l’architecture et aux métiers du bâtiment.
Les similitudes rituéliques s’expliquent par des emprunts, des Compagnons à la Franc-maçonnerie, à partir du XVIIIe siècle. En effet, les rituels maçonniques étaient accessibles en librairie, et des Compagnons lettrés s’en sont inspirés pour enrichir leurs propres pratiques, jugées trop sobres et chrétiennes.
Il s’agit donc plus d’un héritage culturel, que d’une filiation.

La parenté ne doit pas être cherchée entre la Franc-maçonnerie spéculative (XVIIIe siècle) et tous les Compagnonnages, mais plutôt entre les loges opératives écossaises et anglaises (ancêtres de la franc-maçonnerie moderne), les compagnonnages européens de tailleurs de pierre (les Free-Masons anglais, par exemple). Le vrai lien réside dans leur culture commune : celle des métiers du bâtiment, des arts et des sciences connexes.
Si les deux mouvements partagent des symboles et des rituels, leur relation est davantage marquée par des emprunts historiques du Compagnonnage aux Francs-maçons et un héritage culturel que par une filiation directe.

Pays Guépin, le 08 juin 2026

Je prie le lecteur de noter que cette réflexion est personnelle, qu’elle est nourrie d’expériences vécues et de nombreuses lectures. Elle émane aussi d’échanges avec divers protagonistes Compagnons, Francs-maçons et de Pays pratiquant la double appartenance ou la rejetant. Elle n’engage que moi.

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Le billet du Soutien de l’Union (N°10)

Illustration originale réalisée avec l’aide de l’IA

Séance du Bureau d’Angoulême le samedi 24 juin  2028.

La Chambre Égalitaire d’Angoulême compte 27 membres actifs, Compagnons et Aspirants, dont 16 pour les Bureaux de passage de Jarnac ; Cognac ; Saintes ; Barbezieux.

Sont réunis en séance du Bureau de la Chambre les Pays élus à cette fonction :

L’Ancien : Urbain Ladeveze.

Le Deuxième : Henri Lécuyer.

Le Troisième : Maurice Mauduit.

La Secrétaire : Armelle Galodé.

Le Secrétaire-Adjoint : Raymond Besson.

La Trésorière : Rose Guilhem.

Le Trésorier adjoint : Tonin Vitrac.

La 1re Rôleuse : Edmée Royer (maternité).

La 2e : Vivianne Boisdron (Tour de France).

La 3e : Renée Combret (excusée).

Ladeveze : Angoumois La-Bonne-Conduite.

Lécuyer : Saintonge La-Fierté.

Mauduit : Limousin Marche-A-Terre.

Galodé : Poitevine Cœur-Joyeux.

Besson : Périgord L’Amour-Du-Travail.

Guilhem : Île-de-France L’Amie-Fidèle.

Vitrac : Aunis La-Victoire.

Ladeveze : Tailleur d’habits.

Lécuyer : Menuisier.

Mauduit : Maçon-Constructeur.

Galodé : Chirurgienne de la main.

Besson : Peintre-en-bâtiments.

Guilhem : Masseuse réparatrice.

Vitrac : Maçon-Constructeur.

La séance se tient dans une salle fermée, assez spacieuse pour contenir une longue et large table de bois et de nombreuses chaises.

Le silence est celui d’une réunion qui commence tôt un jour de repos.

Une décision doit être prise.

Le nom AUDE apparaît sur un dossier posé au centre de la table.

Personne ne parle immédiatement.

Le silence est un peu frais, ça regarde les montres : il est 9 heures.

— Pays, la séance du Bureau est ouverte.

Ladeveze, un homme juste et Premier Ancien, ouvre le dossier qui est sur la table.

Prenant son temps il vérifie l’objet de la séance.

La chose faite, il prend la parole :

— Nous avons tous lu le dossier ?

Constatant que chacun opine, il poursuit :

— Je vous écoute.

— Je vais être direct.

Qui présente cette jeune femme ? Demande Lécuyer, un homme très fraternel, qui a un caractère et des goûts sélectifs.

— Je présente cette jeune femme, répond Ladeveze, pourquoi cette question ?

— Je ne suis pas certain qu’elle soit faite pour notre Chambre… ailleurs peut-être… je ne dis pas, ici… je doute.

— A cause de quoi ? Questionne Armelle Galodé qui emballe toujours ses remarques dans un sourire.

— A cause de quoi ? Mais de ses difficultés, et puis… ne le négligeons pas… son handicap.

— Je préfère que l’on en parle plus tard, répond Ladeveze.

— C’est pourtant l’objet de cette réunion et de nos réflexions ; autrement, il n’y aurait pas de sujet.

On pense tous la même chose, mais personne n’ose le dire clairement ; à un moment, il faut être lucide, nous avons des exigences, rajoute-t-il, la Réception n’est pas une promenade.

— Ce sont des exigences… ou des habitudes ?

— C’est la même chose, ou est-ce que je me trompe ?

— Eh bien, transformons la Réception en promenade, et l’affaire sera réglée une fois pour toutes, conclut la souriante Armelle.

— Il ne faut pas non plus se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir les réalités.

Si tu veux t’inscrire dans un club de football, si tu ne peux pas courir derrière le ballon, tu ne joueras pas au football, dit le fraternel Mauduit et  réaliste Limousin.

Chacun a ses limites, il faut l’admettre.

— Le compagnonnage n’est pas un sport, ou bien c’est moi qui me trompe, fait remarquer Ladeveze.

— S’il n’est pas un sport, il est très sélectif ; tout groupe choisit ses membres, sinon il ne transmet plus rien, poursuit le maçon constructeur Mauduit.

— Par expérience, les Chambres meurent plus souvent de dureté que d’ouverture.

— Là est la question, ne pas trop ouvrir sans trop fermer la porte ; où placer le curseur, je vous le demande ? Résume Ladeveze qui a réfléchi à cette question.

— C’est facile à dire quand on a déjà sa place depuis longtemps.

— Tu crois ?

— Je souhaite surtout que l’on ne confonde pas la générosité fraternelle et la faiblesse.

Pour la première fois, Rose Guilhem qui  comprend, et parle peu prend la parole.

— Et dureté et valeur, on peut les confondre ?

— Personne ici ne veut humilier cette femme.

Mais enfin… nous savons comment fonctionne le monde.

Certaines choses demandent des capacités particulières, je ne veux pas revenir sur la Réception… mais tout de même… ! Dit Besson, le courageux, le fraternel, l’artisan peintre-en-bâtiments périgourdin.

— Justement, parlons du monde.

Il me rappelle chaque jour que je ne suis pas assez conforme, ou trop différente, est-ce que c’est mieux ?

— Nous devons l’ignorer ?

— Non.

Mais nous n’avons pas à reproduire les mêmes erreurs, parce que ce sont des erreurs, rien que des erreurs, termine Rose qui se contrôle pour ne pas aller trop loin dans ses propos.

— Je peux me tromper, mais depuis des années nous parlons de transmission : de quelle transmission parle-t-on ? Des rites ? Pour quoi faire si nous ne changeons pas de manière de voir les gens et les choses?

— Tu parles comme si nous étions responsables de leurs souffrances.

— Dans ces cas-là, crois-le ou pas, personne n’est innocent, c’est une responsabilité collective ! répond Vitrac, l’entrepreneur médaillé,

— Moi, j’ai travaillé pour être ici, personne ne m’a fait de cadeau, c’est vrai je n’en demandais pas non plus.

— C’est justement la question Henri : peux-tu tendre ta main avant la Réception, oui ou non ? Il n’y a pas d’autre question à se poser, dit Galodé Cœur-Joyeux.

— Ce ne sont pas toujours les plus anciens qui deviennent les plus sévères.

— Ni les derniers reçus.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que celui qui a longtemps dû prouver sa valeur peut finir par barrer la porte qu’on lui a ouverte, voilà ce que ça veut dire.

— Nos exigences changent avec les années ; ce qui hier paraissait quelconque devient maintenant remarquable, ça aussi, ça change ; alors dire que nous ne changeons pas de manière de voir est plus que faux, dit calmement Ladeveze.

— Et si nous nous trompions ?

— Nous nous tromperons forcément, comme avec certains que nous avons acceptés, et d’autres que nous avons refusés, lui répond Galodé.

— Alors, dis-moi Armelle, à quoi ça sert d’être aussi exigeants ?

— A se raconter une belle histoire, pas davantage, et quand on y arrive, on est contents de soi, répond Armelle en souriant.

— Une personne qui frappe à notre porte ne vient pas seulement chercher des symboles ou des connaissances.

Mais nous pouvons être sûrs qu’elle ne vient pas pour se retrouver réduite à ses faiblesses : n’est-ce pas ?

— C’est vrai Armelle, à force d’être regardée comme insuffisante… on finirait par le devenir.

— J’ai connu ça, ne me regardez pas comme ça, je ne parle pas du handicap.

Mais de cette espèce de sensation d’être toujours déplacée, jamais à la bonne place.

Tu apprends à parler moins fort, à demander moins, à espérer moins, à respirer moins.

— Rose a raison, je reconnais que, d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre, nous avons tous connu ça, dit Lécuyer La-Fierté qui commence à réfléchir autrement.

— Le vrai danger est peut-être de laisser résonner dans la Chambre ce qui se passe en dehors.

— Je ne sais pas comment vous le voyez, mais pour moi, ce soir, il y a plus de choses écoutées et réfléchies que d’action.

— La parole est libératoire, affirme Rose, toujours douce et compatissante.

— Personne ne regarde plus le dossier ?

On pourrait jeter un autre coup d’œil, non ?

— J’ai lu qu’elle avait fait un apprentissage chez la Georgette Bontemps de la rue de Rochefort, c’était un bon atelier, très réputé.

— Pourquoi emploies-tu ce ton méprisant : « la Georgette » ?

— Méprisant, sûrement pas, comment peux-tu penser ça Armelle ? Georgette habitait dans ma rue, elle allait à l’école avec ma sœur, son frère jouait du bugle, et moi de l’alto au patronage ! Mais si tu veux, je ne le redirai plus, dit Besson L’Amour-Du-Travail qui accuse le coup.

— Tout ça, c’est fini : le sur-mesure, la corsetterie, la gainerie ; j’en ai un sur moi ! Avec mon métier, j’ai encore besoin de mon dos.

— Je lis qu’elle a eu ses examens avec mention très bien, plus de 18/20 ; en voilà une chose qui devrait être reconnue, non ? demande Vitrac La-Victoire.

— Elle est toujours célibataire ? Quel âge a-t-elle donc ?

— Je ne sais ce que vous en pensez, Aspirant corsetière, ça se tient, dit Mauduit Marche-A-Terre, ce que je peux dire, mes Pays, c’est qu’une femme qui fait un métier comme ça ne peut pas être une mauvaise personne.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? As-tu vu les clients ? Des cabossés, des tordus qu’il faut redresser ! Pour faire ça chaque jour, il faut avoir l’âme chevillée au corps, ce n’est pas donné à tout le monde.

— Et puis, dit Ladeveze, handicapée, oui c’est sûr, mais elle n’est pas invalide.

— Nous en avons la preuve, puisqu’elle gagne sa vie en travaillant dans son métier ! Renchérit Mauduit Marche-A-Terre.

Ladeveze La-Bonne-Conduite porte un regard confiant  sur les Compagnons qui sont assis autour de la table.

Ce sont les mêmes personnes mais les visages   changent.

Il faut l’admettre : pas tous dans le même sens. Cela dit, aucun n’est resté ce qu’il était.

Ladeveze referme lentement le dossier.

Il rappelle que le Bureau n’a qu’un avis à donner : favorable ou pas, seul le vote de la Chambre est déterminant.

— L’important a été dit, le reste, c’est du règlement, de la procédure.

Après un silence, Ladeveze ajoute, selon cette vieille habitude qui consiste à résumer en quelques mots ce qui vient de se vivre :

— Certains se trompent peut-être… ou bien ce sont les autres qui se trompent, mais nous avons tous parlé pour protéger ce que nous aimons.

Après une pause nécessaire, Ladeveze lâche :

— Je crois… que ce matin, nous n’avons pas seulement parlé de cette jeune femme.

La secrétaire le mentionnera.

Puis, reprenant son souffle, il dit :

— Bien.

Nous allons procéder au vote.

■■■

— Bien.

Procédons au dépouillement.

Le nombre de votants étant limité à sept, Ladeveze proclame les résultats ; sans triomphe il dit :

— A la question « Êtes-vous favorable ? » il a été répondu par sept réponses positives, ainsi le Bureau est favorable à l’Adoption de la candidate qui, dès à présent, prend le statut de Prétendante.

Après une seconde pause il dit :

— Pays, nous avons travaillé, et le temps du repos est venu.

« Hauts les cœurs » donnons-nous l’Accolade Fraternelle avant de nous séparer.

Il ajoute :

— Sept Pays visionnaires font avancer le compagnonnage sur la voie de l’égalité : nous n’avons pas parlé sans prendre de décision.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

■■■