Assemblée Générale Extraordinaire du samedi 7 juillet 2007
(7 7 7 ça ne s’invente pas ! d’aucuns y ont vu un signe)
Dès 14 heures, le samedi 7 juillet 2007, au 19, rue Joseph Pataa à Cognac, s’était ouvert un Chantier de la Chambre Égalitaire d’Angoulême qui réunissait sept femmes et hommes Prétendants à l’Adoption. Le chantier terminé, une Assemblée Générale extraordinaire de la Chambre s’était réunie. A l’ordre du jour était porté le changement de dénomination qui, jusqu’alors, était Société des Compagnons du Tour de France Du Devoir Égalitaire.
Car, sous la menace de poursuites judiciaires, une alliance improbable de l’Association Ouvrière, de la Fédération Compagnonnique, et de la fabuleuse Union Compagnonnique, plutôt que de se battre à mort, les temps étant changés, on ne se cassait pas la gueule à coups de canne : on voulait aller devant les tribunaux.
Tout ce qui vient d’être rappelé n’est rien d’autre que des événements imprévus, clairement subis, qui ont changé l’état des choses pour parvenir, plus radicalement, à une évolution sans chute, bien au contraire ; en fait, une attaque en règle des trois organisations qui, depuis lors, sont considérées organisations ennemies. Cela dit, elles n’avaient pas toutes les trois les mêmes raisons, les mêmes intérêts, les mêmes objectifs ; celles auxquelles on pouvait penser n’ayant pas été les pires. Ce qui est une toute autre histoire qui répond à la question intéressante : pourquoi ? Il faut bien admettre que cela ne se faisait que pour une fin voulue, déterminée, non ?
Ce sera l’objet d’un autre billet qui sera moins beau que celui-ci.
Le soir même de ces sept cérémonies d’Adoption, et de cette assemblée générale extraordinaire, au cours de laquelle des Compagnons de l’Union qui étaient présents, fidèles à eux-mêmes, se firent remarquer non pour leur intelligence mais pour leur indigence. Donc, le soir, un repas fraternel avait été servi. Il réunissait plus de 70 convives, compagnons, amis et familles. A la fin du repas, les chansons ayant été poussées, arriva le temps consacré à la chaîne d’alliance. Chaîne d’alliance qui, selon les usages, ne devait rassembler que les membres des compagnonnages présents. Or, chez les Égalitaires, les choses ne sont pas toujours celles que l’on attend qu’elles soient.
Quelques semaines avant cette journée, je m’étais ouvert auprès du Compagnon Patrick Broux de mon désir de retenir une chanson populaire révélatrice de ce que nous souhaitions que notre compagnonnage devienne. Chanson que je voyais comme une sorte de texte fondateur, et je lui en avais communiqué le texte et le timbre. Le Compagnon Patrick Broux prit à cœur d’apprendre les paroles, et de retenir l’air de cette chanson, d’autant qu’il occupait la fonction ô combien nécessaire de Rôleur pour cette journée mémorable qui nous faisait changer de dénomination.
Ainsi, le repas parvenu à la formation de la Chaîne, le Pays Broux, de toute sa hauteur, avait commandé à l’ensemble des convives, Compagnons, amis et familles, de se lever et de se donner les mains les uns aux autres pour former une grande ronde de plus de 70 personnes. Puis, se positionnant au centre de la ronde, à la grande surprise des participants, il entonna la chanson. Bien sûr, les refrains furent repris, mais la ronde resta immobile ; nous n’étions pas dans la singerie.
De nombreuses années auparavant, cette chanson du répertoire populaire français contemporain, je l’avais imaginée pour célébrer les Compagnons Peintres. Voici le texte de cette chanson que tous les enfants des écoles de France ont chantée.
Cette chanson dit le Devoir Égalitaire dans son essence.
LES COULEURS DU TEMPS
Guy Béart 1973
La mer est en bleu entre deux rochers bruns. Je l’aurais aimée en orange Ou même en arc-en-ciel comme les embruns Étrange.
Je voudrais changer les couleurs du temps Changer les couleurs du monde Le soleil levant la rose des vents Le sens où tournera ma ronde Et l’eau d’une larme et tout l’océan Qui gronde.
J’ai brossé les rues et les bancs Paré les villes de rubans Peint la Tour Eiffel rose chair Marié le métro à la mer.
Le ciel est de fer entre deux cheminées Je l’aurais aimé violine Ou même en arc-en-ciel comme les fumées De Chine.
Je voudrais changer les couleurs du temps Changer les couleurs du monde Le soleil levant la rose des vents Le sens où tournera ma ronde Et l’eau d’une larme et tout l’océan Qui gronde.
Je suis de toutes les couleurs Et surtout de celles qui pleurent La couleur que je porte c’est Surtout celle qu’on veut effacer Et tes cheveux noirs étouffés par la nuit Je les voudrais multicolores
Comme un arc-en-ciel qui enflamme la pluie D’aurore.
Je voudrais changer les couleurs du temps Changer les couleurs du monde Les mots que j’entends seront éclatants Et nous danserons une ronde Une ronde brune rouge et safran Et blonde.
Pèlerinage au musée du Compagnonnage de Tours le 18 mai 2012.
Hier, 17 mai 2012, jour de l’Ascension, la coterie Bernard Dugas et moi nous sommes rendus au Musée du Compagnonnage à Tours
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Il y a 40 ans, « Basque La Fermeté » et moi, nous arrivions à Tours le vendredi 5 mai 1972, après plus de 600 km effectués à pied depuis Genève, passant par Bourg-en-Bresse, Chalon-sur-Saône, Nevers, Bourges et Châteauroux : nous étions tous deux Aspirants
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Dès le lendemain de notre arrivée, le conservateur du Musée du Compagnonnage, qui était alors monsieur Roger Lecotté, voulut qu’un article de presse illustré d’une photographie parût dans le journal local. Article intitulé : Le Compagnonnage toujours vivant !
Ce qui, en ces périodes, n’était pas aussi évident qu’aujourd’hui, si tant est que ce le soit pour une population qui, depuis fort longtemps a perdu, en dehors des grandes villes de passage, la proximité avec les usages publics du compagnonnage.
Nous avions posé devant les grands chefs-d’œuvre historiques des Compagnons Charpentiers en tenue de route — ce qui, à la réflexion, ne pouvait qu’alimenter le fantasme folklorique.
Le journaliste avait écrit :
« Accueillis en Touraine par le Compagnon Boulay et le Compagnon Petit, de la Fédération Compagnonnique ainsi que par M. Poisson, moniteur des cours de charpente, les deux aspirants compagnons ont rencontrés dans la plus parfaite tradition du Tour de France, de nombreux amis chez la dame-hôtesse de la maison des compagnons rue de la Serpe à Tours. »
Bertrand Boulay était feu « Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs » un Compagnon Passant Couvreur.
Elie Petit était feu « Marchois la Fidélité de Lestrerps » un Compagnon Maçon tailleur de pierre Des Devoirs.
La Dame Hôtesse était feu Madame Larrey.
Feu le Compagnon Poisson, dont je ne me souviens plus du nom de Compagnon était un homme de valeur. Pendant 20 ou 30 ans il assura les cours du soir de trait pour les charpentiers.
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Hier, 18 mai 2012 nous y sommes retournés pour y faire une photographie aux pieds des mêmes grands chefs-d’œuvre des Compagnons Charpentiers, comme nous l’avions fait quarante ans auparavant.
En vrai, outre le fait de nous retrouver et de faire une sorte de remémoration de cette période heureuse de notre vie, les choses avaient terriblement changé.
Presque quarante ans que nous n’y étions retournés ni l’un ni l’autre.
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Notre automobile stationnée sur la place des Halles, nous n’avons pas trouvé un seul bar où se faire servir deux verres de Vouvray demi-sec comme celui que nous avions bu en 1972 : ils n’en servaient pas !
Sur la place, les vieilles halles sont détruites.
Au café Breton, à l’hôtel Saint-Jean, qui était le siège historique des Compagnons du Devoir depuis bon nombre de générations, l’on ne fait plus restaurant, et l’hôtel est référencé deux étoiles.
Le siège des Compagnons de la rue de la Serpe — où nous logions en 1972 — est fermé, et ce quartier, qui était un quartier très populaire, aujourd’hui l’est beaucoup moins.
Comble de tout, place des Halles, qui était le fief des Compagnons de tous les Devoirs du Tour de France, il n’y a qu’un genre de restaurant qui est ouvert, tenu par des asiatiques (très aimables).
Le nom du restaurant : « Cosmic Bar » ; ça, tu ne peux pas l’inventer.
Là, toujours pas de Vouvray demi-sec.
Nous déjeunons d’une entrecôte nerveuse, d’une poignée de frites, d’un margotin de haricots verts et d’une bouteille de vin de Bourgueil.
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Le Musée est toujours très beau, les ouvrages sont bien entretenus, et de nombreux nouveaux documents viennent compléter des collections qui étaient déjà très conséquentes.
Le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir de Tours, réalisé par le Compagnon Philippe Leroux : Tourangeau-La-Clef-Des-Cœurs, y est exposé.
Il y a 40 ans, c’était le chef-d’œuvre des Compagnons Menuisiers du Devoir, réalisé par François Roux : François Le Champagne, qui l’était.
C’était alors une année sur deux que les chefs-d’œuvre des Menuisiers et des Charrons du Devoir étaient exposés à chacun leur tour.
Peut-être est-ce aujourd’hui la même pratique.
Le chef-d’œuvre qui n’est pas exposé au Musée l’est à la Maison des Compagnons du Devoir.
Dans tous les cas, c’est la première fois que je vois en réalité le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir.
Il est très beau ; amputé de deux statuettes, il est malgré tout un peu sale : c’est le seul qui le soit.
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En une heure, le Musée se remplit de touristes débarqués de plusieurs autocars — ce qui est pénible — ; ils ne cessent d’être surpris et de s’esbaudir devant ce qu’ils voient.
Mais aucun d’entre eux, me semble-t-il, ne ressemble de près ou de loin à un artisan ou à un ouvrier.
Nous faisons ce qu’entre autres choses nous sommes venus faire : nos photographies. Nous les faisons avec l’aide d’un membre du personnel du musée.
Musée qui est aujourd’hui, comme tous les autres musées, doté d’une boutique ; l’on y fait un peu de commerce pour vivre mieux
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En revenant du Musée vers la place des Halles où est toujours stationnée notre automobile, nous traversons la très belle place Plumereau.
Ici, comme ailleurs, que des bars et des terrasses où, sur des chaises, des consommateurs attablés goûtent au plaisir d’un rafraîchissement à l’ombre portée des hautes maisons médiévales qui entournent la place.
C’est une belle journée, il fait même un peu chaud
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Décidément non !
C’est l’impression que peut avoir un visiteur lorsque, plusieurs années après son premier voyage, il retourne à Rome.
Le nettoyage des fresques de la Chapelle Sixtine ayant été fait entre-temps :
« On lui a volé sa Chapelle Sixtine ! »
Elle n’est plus la même, toute proprette, bien fringuée et bien amidonnée.
Et bien :
« On m’a volé mon Musée ! »
Ce n’est plus le même, les touristes ont remplacé les Compagnons, il y a de plus en plus de choses nouvelles exposées, entassées, on comprend que chacun veut en être, ça sent le contentement d’y être
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En 40 ans, tout change, tout est changé, et surtout nous : 40 ans, ça commence à compter
« Les jumeaux » Photo personnelle Guépin B.L. – La double appartenance
La parenté entre le Compagnonnage et la Franc-maçonnerie est une question complexe et récurrente aussi bien pour les Pays, pour les Frères que pour le grand public. En effet, ces deux organisations, également mystérieuses aux yeux du grand public, partagent des symboles communs, (par exemple l’équerre et le compas entrecroisés) ce qui entretient l’idée d’une parenté. Les Francs-maçons sont très souvent persuadés d’une filiation et vont même jusqu’à la revendiquer, tandis que la plupart des Compagnons, surtout après la période vichyste, s’opposent vigoureusement à cette idée et, parfois, cultivent un antimaçonnisme marqué (notamment à la FCMB). Ainsi, la Franc-maçonnerie (par exemple la GLNF) est bienveillante à l’idée de double appartenance alors que cette pratique est interdite dans de nombreuses sociétés compagnonniques, sous peine de radiation. La Franc-maçonnerie se définit comme « SPÉCULATIVE » c’est à dire centrée sur le spirituel, le symbolisme, la réflexion, le travail sur soi dans le but d’améliorer l’humanité en commençant par se grandir. Elle imagine le Compagnonnage comme étant essentiellement « OPÉRATIF » c’est-à-dire principalement axé sur les métiers (corporatistes), le travail manuel, les matériaux et les outils, ce qui n’empêche pas le partage de valeurs spirituelles.
Diplôme de Maître Initié des Compagnons Charpentiers du Devoir de Liberté dits « Les indiens »
La question du rejet de la Franc-maçonnerie par certains compagnons, comme ceux de la FCMB (Fédération des Compagnons du Devoir et des Métiers du Bâtiment), s’inscrit souvent dans un contexte plus large de tensions entre les valeurs portées par la Franc-maçonnerie et celles de certaines traditions ou institutions religieuses ou philosophiques. Plusieurs autorités religieuses, notamment catholiques et musulmanes, ont historiquement considéré que l’appartenance à la Franc-maçonnerie était incompatible avec leur foi. Par exemple, l’Église catholique a réaffirmé en 1983 que l’appartenance à la Franc-maçonnerie reste incompatible avec la doctrine catholique, en raison de la méthode maçonnique qui refuse de reconnaître une vérité finale ou révélée, ce qui entre en contradiction avec l’adhésion à une vérité normative et révélée, comme celle prônée par les religions abrahamiques. La Franc-maçonnerie repose sur une approche critique et une remise en question permanente des vérités, y compris révélées. Cela peut être perçu comme une menace pour des institutions qui reposent sur des dogmes ou des vérités absolues. Comme le souligne un débat récurrent, « adhérer à une vérité normative, révélée, ultime et soumettre toute vérité à la révision critique permanente est une contradiction performative ». Certaines sociétés de Compagnonnage rejettent la Franc-maçonnerie en raison de son adhésion (réelle ou fantasmée) perçue avec des idéologies ou des mouvements politiques spécifiques, ou encore en raison de son rôle historique dans la promotion de valeurs laïques, humanistes ou universelles, qui peuvent entrer en conflit avec des visions plus traditionnelles ou conservatrices. Ajoutons à cela que le caractère discret, voire secret, de certaines pratiques maçonniques alimente la méfiance et les théories du complot, ce qui peut pousser des institutions ou des groupes à prendre leurs distances, voire à interdire à leurs membres d’y adhérer. Pour certains Compagnonnages traditionnels, le rejet de la Franc-maçonnerie peut aussi s’expliquer par une volonté de préserver une identité et des valeurs propres, parfois perçues comme incompatibles avec l’universalisme et l’ouverture critique prônés par la Franc-maçonnerie. Pourtant, certaines sociétés de Compagnons, telle l’Union Compagnonnique, ont historiquement toléré, voire encouragé la double appartenance, considérant que le Compagnonnage de métier ne pouvait pas tout enseigner et qu’il était sage, pour un travailleur manuel, d’approfondir la spiritualité aux côté des spéculatifs.
Détails repérés sur le diplôme de Maître Initié, dans les arbres à droite et à gauche du tableau ci-dessus. Il y en a d’autres, au lecteur de les trouver !
Notons que Plusieurs des fondateurs de l’Union (1889) étaient francs-maçons. Chez les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre (branche de Salomon), cette pratique de la double appartenance était même quasi systématique au XIXe siècle. Les motivations de ce rapprochement étaient multiples. Après leur Tour de France, certains Compagnons cherchaient à maintenir des liens symboliques et de sociabilité fraternelle au-delà de l’aspect corporatiste du Compagnonnage. La franc-maçonnerie, également réseau d’entraide, offrait un filet de sécurité supplémentaire dans les villes sans siège compagnonnique. Enfin, ne négligeons pas le contexte militaire puisque, sous l’Empire, des Compagnons passaient par les loges militaires. L’équerre, et le compas, emblèmes partagés, renvoient à la géométrie, art libéral fondamental pour les deux mouvements. Leur usage ne prouve pas une origine commune, mais plutôt un substrat culturel partagé lié à l’architecture et aux métiers du bâtiment. Les similitudes rituéliques s’expliquent par des emprunts, des Compagnons à la Franc-maçonnerie, à partir du XVIIIe siècle. En effet, les rituels maçonniques étaient accessibles en librairie, et des Compagnons lettrés s’en sont inspirés pour enrichir leurs propres pratiques, jugées trop sobres et chrétiennes. Il s’agit donc plus d’un héritage culturel, que d’une filiation.
La parenté ne doit pas être cherchée entre la Franc-maçonnerie spéculative (XVIIIe siècle) et tous les Compagnonnages, mais plutôt entre les loges opératives écossaises et anglaises (ancêtres de la franc-maçonnerie moderne), les compagnonnages européens de tailleurs de pierre (les Free-Masons anglais, par exemple). Le vrai lien réside dans leur culture commune : celle des métiers du bâtiment, des arts et des sciences connexes. Si les deux mouvements partagent des symboles et des rituels, leur relation est davantage marquée par des emprunts historiques du Compagnonnage aux Francs-maçons et un héritage culturel que par une filiation directe.
Pays Guépin, le 08 juin 2026
Je prie le lecteur de noter que cette réflexion est personnelle, qu’elle est nourrie d’expériences vécues et de nombreuses lectures. Elle émane aussi d’échanges avec divers protagonistes Compagnons, Francs-maçons et de Pays pratiquant la double appartenance ou la rejetant. Elle n’engage que moi.
Illustration originale réalisée avec l’aide de l’IA
Séance du Bureau d’Angoulême le samedi 24 juin 2028.
La Chambre Égalitaire d’Angoulême compte 27 membres actifs, Compagnons et Aspirants, dont 16 pour les Bureaux de passage de Jarnac ; Cognac ; Saintes ; Barbezieux.
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Sont réunis en séance du Bureau de la Chambre les Pays élus à cette fonction :
L’Ancien : Urbain Ladeveze.
Le Deuxième : Henri Lécuyer.
Le Troisième : Maurice Mauduit.
La Secrétaire : Armelle Galodé.
Le Secrétaire-Adjoint : Raymond Besson.
La Trésorière : Rose Guilhem.
Le Trésorier adjoint : Tonin Vitrac.
La 1re Rôleuse : Edmée Royer (maternité).
La 2e : Vivianne Boisdron (Tour de France).
La 3e : Renée Combret (excusée).
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Ladeveze : Angoumois La-Bonne-Conduite.
Lécuyer : Saintonge La-Fierté.
Mauduit : Limousin Marche-A-Terre.
Galodé : Poitevine Cœur-Joyeux.
Besson : Périgord L’Amour-Du-Travail.
Guilhem : Île-de-France L’Amie-Fidèle.
Vitrac : Aunis La-Victoire.
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Ladeveze : Tailleur d’habits.
Lécuyer : Menuisier.
Mauduit : Maçon-Constructeur.
Galodé : Chirurgienne de la main.
Besson : Peintre-en-bâtiments.
Guilhem : Masseuse réparatrice.
Vitrac : Maçon-Constructeur.
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La séance se tient dans une salle fermée, assez spacieuse pour contenir une longue et large table de bois et de nombreuses chaises.
Le silence est celui d’une réunion qui commence tôt un jour de repos.
Une décision doit être prise.
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Le nom AUDE apparaît sur un dossier posé au centre de la table.
Personne ne parle immédiatement.
Le silence est un peu frais, ça regarde les montres : il est 9 heures.
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— Pays, la séance du Bureau est ouverte.
Ladeveze, un homme juste et Premier Ancien, ouvre le dossier qui est sur la table.
Prenant son temps il vérifie l’objet de la séance.
La chose faite, il prend la parole :
— Nous avons tous lu le dossier ?
Constatant que chacun opine, il poursuit :
— Je vous écoute.
— Je vais être direct.
Qui présente cette jeune femme ? Demande Lécuyer, un homme très fraternel, qui a un caractère et des goûts sélectifs.
— Je présente cette jeune femme, répond Ladeveze, pourquoi cette question ?
— Je ne suis pas certain qu’elle soit faite pour notre Chambre… ailleurs peut-être… je ne dis pas, ici… je doute.
— A cause de quoi ? Questionne Armelle Galodé qui emballe toujours ses remarques dans un sourire.
— A cause de quoi ? Mais de ses difficultés, et puis… ne le négligeons pas… son handicap.
— Je préfère que l’on en parle plus tard, répond Ladeveze.
— C’est pourtant l’objet de cette réunion et de nos réflexions ; autrement, il n’y aurait pas de sujet.
On pense tous la même chose, mais personne n’ose le dire clairement ; à un moment, il faut être lucide, nous avons des exigences, rajoute-t-il, la Réception n’est pas une promenade.
— Ce sont des exigences… ou des habitudes ?
— C’est la même chose, ou est-ce que je me trompe ?
— Eh bien, transformons la Réception en promenade, et l’affaire sera réglée une fois pour toutes, conclut la souriante Armelle.
— Il ne faut pas non plus se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir les réalités.
Si tu veux t’inscrire dans un club de football, si tu ne peux pas courir derrière le ballon, tu ne joueras pas au football, dit le fraternel Mauduit et réaliste Limousin.
Chacun a ses limites, il faut l’admettre.
— Le compagnonnage n’est pas un sport, ou bien c’est moi qui me trompe, fait remarquer Ladeveze.
— S’il n’est pas un sport, il est très sélectif ; tout groupe choisit ses membres, sinon il ne transmet plus rien, poursuit le maçon constructeur Mauduit.
— Par expérience, les Chambres meurent plus souvent de dureté que d’ouverture.
— Là est la question, ne pas trop ouvrir sans trop fermer la porte ; où placer le curseur, je vous le demande ? Résume Ladeveze qui a réfléchi à cette question.
— C’est facile à dire quand on a déjà sa place depuis longtemps.
— Tu crois ?
— Je souhaite surtout que l’on ne confonde pas la générosité fraternelle et la faiblesse.
Pour la première fois, Rose Guilhem qui comprend, et parle peu prend la parole.
— Et dureté et valeur, on peut les confondre ?
— Personne ici ne veut humilier cette femme.
Mais enfin… nous savons comment fonctionne le monde.
Certaines choses demandent des capacités particulières, je ne veux pas revenir sur la Réception… mais tout de même… ! Dit Besson, le courageux, le fraternel, l’artisan peintre-en-bâtiments périgourdin.
— Justement, parlons du monde.
Il me rappelle chaque jour que je ne suis pas assez conforme, ou trop différente, est-ce que c’est mieux ?
— Nous devons l’ignorer ?
— Non.
Mais nous n’avons pas à reproduire les mêmes erreurs, parce que ce sont des erreurs, rien que des erreurs, termine Rose qui se contrôle pour ne pas aller trop loin dans ses propos.
— Je peux me tromper, mais depuis des années nous parlons de transmission : de quelle transmission parle-t-on ? Des rites ? Pour quoi faire si nous ne changeons pas de manière de voir les gens et les choses?
— Tu parles comme si nous étions responsables de leurs souffrances.
— Dans ces cas-là, crois-le ou pas, personne n’est innocent, c’est une responsabilité collective ! répond Vitrac, l’entrepreneur médaillé,
— Moi, j’ai travaillé pour être ici, personne ne m’a fait de cadeau, c’est vrai je n’en demandais pas non plus.
— C’est justement la question Henri : peux-tu tendre ta main avant la Réception, oui ou non ? Il n’y a pas d’autre question à se poser, dit Galodé Cœur-Joyeux.
— Ce ne sont pas toujours les plus anciens qui deviennent les plus sévères.
— Ni les derniers reçus.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que celui qui a longtemps dû prouver sa valeur peut finir par barrer la porte qu’on lui a ouverte, voilà ce que ça veut dire.
— Nos exigences changent avec les années ; ce qui hier paraissait quelconque devient maintenant remarquable, ça aussi, ça change ; alors dire que nous ne changeons pas de manière de voir est plus que faux, dit calmement Ladeveze.
— Et si nous nous trompions ?
— Nous nous tromperons forcément, comme avec certains que nous avons acceptés, et d’autres que nous avons refusés, lui répond Galodé.
— Alors, dis-moi Armelle, à quoi ça sert d’être aussi exigeants ?
— A se raconter une belle histoire, pas davantage, et quand on y arrive, on est contents de soi, répond Armelle en souriant.
— Une personne qui frappe à notre porte ne vient pas seulement chercher des symboles ou des connaissances.
Mais nous pouvons être sûrs qu’elle ne vient pas pour se retrouver réduite à ses faiblesses : n’est-ce pas ?
— C’est vrai Armelle, à force d’être regardée comme insuffisante… on finirait par le devenir.
— J’ai connu ça, ne me regardez pas comme ça, je ne parle pas du handicap.
Mais de cette espèce de sensation d’être toujours déplacée, jamais à la bonne place.
Tu apprends à parler moins fort, à demander moins, à espérer moins, à respirer moins.
— Rose a raison, je reconnais que, d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre, nous avons tous connu ça, dit Lécuyer La-Fierté qui commence à réfléchir autrement.
— Le vrai danger est peut-être de laisser résonner dans la Chambre ce qui se passe en dehors.
— Je ne sais pas comment vous le voyez, mais pour moi, ce soir, il y a plus de choses écoutées et réfléchies que d’action.
— La parole est libératoire, affirme Rose, toujours douce et compatissante.
— Personne ne regarde plus le dossier ?
On pourrait jeter un autre coup d’œil, non ?
— J’ai lu qu’elle avait fait un apprentissage chez la Georgette Bontemps de la rue de Rochefort, c’était un bon atelier, très réputé.
— Pourquoi emploies-tu ce ton méprisant : « la Georgette » ?
— Méprisant, sûrement pas, comment peux-tu penser ça Armelle ? Georgette habitait dans ma rue, elle allait à l’école avec ma sœur, son frère jouait du bugle, et moi de l’alto au patronage ! Mais si tu veux, je ne le redirai plus, dit Besson L’Amour-Du-Travail qui accuse le coup.
— Tout ça, c’est fini : le sur-mesure, la corsetterie, la gainerie ; j’en ai un sur moi ! Avec mon métier, j’ai encore besoin de mon dos.
— Je lis qu’elle a eu ses examens avec mention très bien, plus de 18/20 ; en voilà une chose qui devrait être reconnue, non ? demande Vitrac La-Victoire.
— Elle est toujours célibataire ? Quel âge a-t-elle donc ?
— Je ne sais ce que vous en pensez, Aspirant corsetière, ça se tient, dit Mauduit Marche-A-Terre, ce que je peux dire, mes Pays, c’est qu’une femme qui fait un métier comme ça ne peut pas être une mauvaise personne.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? As-tu vu les clients ? Des cabossés, des tordus qu’il faut redresser ! Pour faire ça chaque jour, il faut avoir l’âme chevillée au corps, ce n’est pas donné à tout le monde.
— Et puis, dit Ladeveze, handicapée, oui c’est sûr, mais elle n’est pas invalide.
— Nous en avons la preuve, puisqu’elle gagne sa vie en travaillant dans son métier ! Renchérit Mauduit Marche-A-Terre.
Ladeveze La-Bonne-Conduite porte un regard confiant sur les Compagnons qui sont assis autour de la table.
Ce sont les mêmes personnes mais les visages changent.
Il faut l’admettre : pas tous dans le même sens. Cela dit, aucun n’est resté ce qu’il était.
Ladeveze referme lentement le dossier.
Il rappelle que le Bureau n’a qu’un avis à donner : favorable ou pas, seul le vote de la Chambre est déterminant.
— L’important a été dit, le reste, c’est du règlement, de la procédure.
Après un silence, Ladeveze ajoute, selon cette vieille habitude qui consiste à résumer en quelques mots ce qui vient de se vivre :
— Certains se trompent peut-être… ou bien ce sont les autres qui se trompent, mais nous avons tous parlé pour protéger ce que nous aimons.
Après une pause nécessaire, Ladeveze lâche :
— Je crois… que ce matin, nous n’avons pas seulement parlé de cette jeune femme.
La secrétaire le mentionnera.
Puis, reprenant son souffle, il dit :
— Bien.
Nous allons procéder au vote.
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— Bien.
Procédons au dépouillement.
Le nombre de votants étant limité à sept, Ladeveze proclame les résultats ; sans triomphe il dit :
— A la question « Êtes-vous favorable ? » il a été répondu par sept réponses positives, ainsi le Bureau est favorable à l’Adoption de la candidate qui, dès à présent, prend le statut de Prétendante.
Après une seconde pause il dit :
— Pays, nous avons travaillé, et le temps du repos est venu.
« Hauts les cœurs » donnons-nous l’Accolade Fraternelle avant de nous séparer.
Il ajoute :
— Sept Pays visionnaires font avancer le compagnonnage sur la voie de l’égalité : nous n’avons pas parlé sans prendre de décision.
Pour une écologie de la foi et du vivant. Il y a deux manières d’habiter le monde, deux manières de regarder un champ de blé, deux manières de concevoir l’avenir. Aujourd’hui, face à la crise écologique, le vieux poème de Louis Aragon résonne d’un écho nouveau, spirituel et agronomique. Celui qui croit au ciel. Celui qui n’y croyait pas.
Celui qui croyait au ciel :
L’alliance franciscaine avec le vivant : Celui qui croit au ciel n’attend pas une récompense après la mort ; il voit le sacré ici-bas, « à chaque pas » dirait Giono, au contact de la matrice du Vivant. A la suite de Saint François d’Assise, il contemple un écosystème ayant mis cap vers son climax – là où les arbres, le végétal, l’animal, les insectes et la vie du sol s’unissent dans une harmonie parfaite – et il y décèle une intelligence supérieure.
Pour lui, cultiver n’est pas un acte basiquement productiviste, mais servir une véritable communion. Il a la foi. Non pas une foi dogmatique, mais une confiance absolue dans la résilience de la Terre.
Il sait que le sol n’est pas un support mort à perfuser de chimie pétrolière, mais un organisme vivant capable de s’auto-régénérer si l’Homme accepte de devenir son humble partenaire plutôt que son tyran. A l’inverse, se tient celui qui ne croit pas au ciel : l’orgueil de la chimie et le jeu à somme nulle. Séparé du vivant, il a sombré dans l’illusion de son autosuffisance.
Ne croyant qu’en lui-même, en sa technique et en ses formules de laboratoire, il pratique une agriculture d’extraction et de prédation.
Cette approche moderne repose sur une logique comptable et réductionniste, parfaitement résumée par le slogan partisan : « Pas d’engrais chimique, pas de blé ; pas de blé, pas de pain ». C’est le triomphe de la pensée linéaire contre la pensée complexe.
En enfermant l’agriculture dans cette équation simpliste, l’extractiviste joue un jeu à somme nulle : une logique destructrice où, pour que l’homme gagne un rendement immédiat, il est mathématiquement obligatoire que la nature perde sa substance. On tue la biologie du sol pour nourrir la plante à court terme, condamnant la terre à la dépendance et à la stérilité.
Le drame moderne : L’otage et la tour.
C’est ici que le poème d’Aragon atteint sa tragique vérité. Dans le texte de 1943, le chrétien et l’athée mouraient ensemble pour délivrer la France prisonnière.
Dans notre siècle, le drame a changé de visage :
l’otage, la prisonnière de la tour, c’est la biomasse (le Vivant) elle-même.
Le véritable péril de notre temps est que l’aveuglement de celui qui ne croit pas au ciel — celui qui épuise les sols par la chimie et l’extraction — est en train de détruire la possibilité, même pour celui qui y croit, d’admirer et de cultiver le climax.
Si le jeu à somme nulle continue, il n’y aura plus de gagnant. La prisonnière mourra avec ses geôliers.
Pour une réconciliation écologique.
Diffuser l’agroécologie, ce n’est pas seulement proposer une solution alternative, c’est opérer une conversion intellectuelle, philosophique, poétique et spirituelle.
Il est temps de dépasser les invectives et les slogans réducteurs pour embrasser la pensée complexe de l’écologie. Il nous faut faire comprendre à ceux qui ne croient qu’à eux mêmes que la Nature n’est pas un adversaire à vaincre, mais elle est le système dont ils dépendent. Le sang de la terre et le sang des hommes sont liés. Pour que l’humanité ait encore du pain demain, il faut abandonner le jeu à somme nulle. Il est de la plus haute logique écologique, scientifique et humaine, que pour que l’homme vive, la nature vive aussi. Ce que le poème d’Aragon nous lègue, une fois traduit dans l’équation du siècle présent, n’est pas une incantation poétique ou une complainte moralisatrice.
C’est un théorème d’une rigueur absolue. L’approche extractiviste, celle de « celui qui ne croyait pas au ciel », repose sur un postulat mathématiquement intenable : l’illusion qu’un sous-système (l’économie humaine) peut croître indéfiniment en détruisant le système global qui le contient (la biosphère).
Le slogan relevant d’un parisianisme productiviste : « Pas d’engrais, pas de blé, pas de pain » n’est pas une loi de la Nature, c’est l’aveu d’une dépendance technique que l’on a confondue avec une vérité agronomique. A l’inverse, l’approche franciscaine, celle de « celui qui croyait au ciel » n’est pas une régression médiévale ; elle est l’expression la plus avancée de la thermodynamique et de la pensée complexe.
Elle reconnaît que la thermodynamique du vivant est à somme positive : le soleil donne l’énergie, le sol la transforme, la biodiversité la maximise et la rend métabolisante au genre humain. Dès lors, la démonstration est close : Dans un monde fini, la guerre contre le vivant est un suicide logique. L’agroécologie n’est pas une option idéologique parmi d’autres, elle est la condition sine qua non de la perpétuation du blé et du pain.
Pour que l’homme soit, il faut que le milieu permette son être. Ce que l’un nomme le Ciel et que l’autre nomme le Climax n’est qu’une seule et même réalité physique : la matrice de notre propre survie.