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Le Billet du soutien de l’Union (n°13)

Les légendes qui font les compagnonnages.

La Construction du Temple de Salomon – Flavius – Récits hébraïques – BNF – Ce manuscrit renferme une traduction française, anonyme (autour de 1400) des Antiquitates de Flavius Josèphe (37 apr. J.-C.-vers 95). La miniature du feuillet 163, attribuée à Jean Fouquet, peintre de la cour du roi de France et plus grand enlumineur du 15e siècle, présente la construction du temple de Salomon : au premier plan, une présentation détaillée des différents artisans à l’œuvre, à gauche, en haut, dans une loggia, le roi Salomon, désignant de sa main l’édifice.

Pour communiquer par-delà les temps, ou bien à ses contemporains, le message doit être envoyé, livré, transporté par le moyen d’un véhicule attrayant.

Le choix du véhicule est déterminant : il permet le transport du contenu du message jusqu’à ceux qui doivent le recevoir.

La forme légendaire peut ainsi devenir un véhicule de la tradition.

Retenant dans la légende un certain nombre de points qui servent sa cause, si cela lui était nécessaire, la tradition dénaturerait, ou bien occulterait les autres points qui ne lui seraient pas favorables.

Les légendes prennent ainsi une part importante dans les traditions.

Elles légitiment les traditions (très souvent par l’antériorité des mythes qui les composent) et, à leur tour, les traditions renforcent les légendes.

 Ainsi, un univers très souvent angélisé entoure les sociétés traditionnelles, qui ont pour mérite de communiquer, sur un mode universel, toujours les mêmes questionnements qui se posent à tous les âges de l’humanité.

Le contenu du message adressé, par-delà les temps, aux disciples par les fondateurs génère différentes attitudes et comportements.

La connaissance de ces messages est essentielle à la compréhension (toujours partielle) des distinctions qui persistent entre les familles.

Les légendes étaient à l’origine des choses à lire, du latin legere : lire.

Elles étaient des textes relatant la vie des saints de la chrétienté, lus par un récitant dans les couvents et les monastères, pour que d’autres les entendent à des moments choisis de la journée.

Pour un chrétien, la vie d’un saint est un exemple, une indication qui permet à chacun de trouver son propre chemin, le chemin qui mène à Dieu ; en cela, la légende est un élément essentiellement didactique.

Ces textes sont devenus, par l’érosion (qui est le résultat de la communication orale) des récits dans lesquels l’histoire est défigurée par l’imaginaire populaire.

La construction du Temple de Jérusalem est un fait historique ; ce fait est devenu le début d’une légende qui fonde une culture et une morale au retentissement universel.

La construction du Temple de Jérusalem, et les conditions particulières dans lesquelles celle-ci s’est déroulée, sont retenues par tous les compagnonnages de métiers comme étant la première manifestation de ce qui pourrait être l’antiquité du compagnonnage qui nous intéresse, ou tout du moins l’idée que nous nous en faisons.

Tout en affirmant qu’aucun élément fiable ne permet de considérer que le Temple de Salomon fut la première inspiration qui généra une des légendes « compagnonales ».

Le Temple de Jérusalem (réalisation exceptionnelle) était destiné à abriter l’Arche d’Alliance.

Sa construction fut refusée par Dieu au roi David, et ce fut son fils, le roi Salomon, qui eut la charge de la construction.

Il demanda l’aide d’un roi voisin de la nouvelle nation juive pour mener à bien cette entreprise.

Ce roi se nommait Hiram, et il était le roi de Tyr.

Hiram, roi de Tyr, dépêcha un homme savant sachant fondre l’airin, ainsi que des ouvriers sachant  œuvrer le bois et la pierre.

Là sont les faits historiques relatés avec un soin scrupuleux dans la Bible.

Sur ces événements, les compagnonnages de métiers ont tissé une légende, et cette légende est devenue le fait essentiel des traditions « compagnonales » contemporaines.

L’influence biblique est certes très importante, mais, auparavant, avant l’imprimerie, avant la Réforme luthérienne, qui donc lisait la Bible, sinon les théologiens ? (D’autant que la Bible – Vulgate-  était traduite en latin).

Était-ce seulement indiqué que de la lire ?

Mais la légende orale de la construction du Temple de Jérusalem, telle que nous la connaissons, n’est pas la seule : une autre légende la relate.

C’est de cette légende que je souhaite parler.

Voici un résumé, dont l’original est un texte sacré de la tradition orale du Talmud.

Légende de Salomon,

d’Asmodée et du Chamir

Asmodée prisonnier du roi Salomon révèle où se trouve le Chamir ! Illustration extraite d’une publication hébraïque colorisée par le pays Guépin.

Lorsque le roi Salomon entreprit la construction du Temple de Jérusalem, il devait tailler les pierres sans utiliser d’outils de fer :

(Exode 20 :25 Si tu m’élèves un autel de pierre, tu ne le bâtiras point en pierres taillées ; car en passant ton ciseau sur la pierre, tu la profanerais).

Les sages lui parlèrent alors du Chamir, un mystérieux ver capable de fendre les pierres les plus dures.

Pour découvrir où se trouvait le Chamir, Salomon fit capturer Asmodée, le roi des démons. Son fidèle serviteur Benaïa y parvint grâce à une ruse : il remplaça l’eau du puits d’Asmodée par du vin, l’endormit, puis le maîtrisa à l’aide d’une chaîne portant le nom de Dieu.

Conduit devant Salomon, Asmodée révéla que le Chamir était gardé par un coq de bruyère. Après une nouvelle expédition, Benaïa réussit à s’emparer du précieux ver.

Grâce à lui, les pierres du Temple furent taillées sans fer et, après sept années de travail, l’édifice fut achevé.

Pendant ce temps, Asmodée demeura prisonnier du roi. Désireux d’accroître encore son savoir, Salomon voulut connaître les secrets qui donnaient aux démons leur supériorité sur les hommes. Asmodée lui demanda alors de lui retirer sa chaîne sacrée.

Le roi accepta.

Aussitôt libéré, le démon retrouva sa puissance, saisit Salomon et le projeta au loin, jusqu’aux Indes.

Commencèrent alors de longues années d’errance. Dépouillé de sa richesse et de son pouvoir, Salomon dut vivre comme un simple mendiant. Personne ne croyait qu’il était le véritable roi.

Pendant ce temps, Asmodée avait pris son apparence et régnait à Jérusalem à sa place.

Après bien des épreuves, Salomon revint finalement dans sa capitale. La supercherie fut découverte lorsqu’on remarqua que le faux roi cachait constamment ses pieds de coq, signe de sa nature démoniaque.

Confronté au véritable Salomon, Asmodée poussa un cri terrible, prit une taille gigantesque et disparut. Salomon retrouva alors son trône.

Cette épreuve lui avait enseigné une leçon essentielle : la sagesse ne protège ni de l’orgueil ni de l’erreur. Celui qui veut tout connaître risque de perdre ce qu’il possède déjà. C’est par l’humilité, plus que par le pouvoir ou le savoir, que l’homme s’approche de la véritable sagesse. Cette légende n’est-elle pas tout aussi porteuse de messages et de témoignages ?

Pourquoi n’a-t-elle pas été retenue ?

Peut-être parce qu’elle fait intervenir le surnaturel, la magie, pour expliquer l’inexplicable. Quels discernements conduisent une tradition à conserver certains récits, certains épisodes ou certains symboles, et à en écarter d’autres ?

Cela ayant été dit, le Compagnonnage a été coutumier d’appropriation d’un événement, historique ou pas, dont le thème et le résultat renforçaient ses objectifs.

J’imagine que si la Légende du Chamir était intégrée, elle serait profondément transformée, et rendue méconnaissable : comme qui dirait une tradition en perpétuelle construction.

Une tradition vivante doit-elle se contenter d’hériter, quand bien même cela viendrait en droite ligne du Roi Salomon, de Maître Jacques ou du Père Soubise ? Ou au contraire, ne doit-elle pas choisir, transformer et enrichir sans cesse ce dont elle a hérité ?

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