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Plus dur avant ? (1ère partie)

Le compagnonnage – Histoires d’hommes, de métiers et de transmission

Grain de Vérité reçoit :

Serge Canet, compagnon peintre en bâtiment, né en 1950.

Dans cette première partie, Serge revient sur ses débuts dans le métier, à une époque où l’apprentissage était exigeant et où les conditions de travail étaient bien différentes d’aujourd’hui. Il raconte sa découverte de la peinture en bâtiment, les difficultés de sa formation et les rencontres qui l’ont conduit vers le compagnonnage. Nous évoquons également ses premières visites de musées, un souvenir particulièrement marquant, ainsi que son arrivée dans le monde compagnonnique, où il découvre que les différentes sociétés ne partagent pas toujours les mêmes visions. À travers son témoignage, c’est toute une époque qui renaît, avec ses méthodes, ses valeurs et son exigence. Un épisode précieux pour comprendre l’évolution des métiers et du compagnonnage au fil des générations. 💬 Selon vous, qu’est-ce que les jeunes générations devraient conserver de l’ancienne façon d’apprendre un métier ?

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Billet du Soutien de l’Union (n°14)

L’assassinat d’Hiram par trois mauvais compagnons – Illustration originale Guépin Belles Lettres

La légende d’Hiram dans le compagnonnage.

Par leurs traditions les compagnons du Tour de France de tous les Devoirs disent que la construction du Temple de Jérusalem est à l’origine des compagnonnages ouvriers. Pour dater leur naissance ils lui donnèrent des origines glorieuses. D’autant qu’il n’y avait aucune trace de ce prestigieux passé, de son illustre promoteur, ni   de ses bâtisseurs émérites.

Dès-lors le mythe prit forme ; se propagea ; se perpétua s’amplifiant d’autant de rêves d’espoirs et de visions collectives, que la condition de ceux qui rêvaient était miséreuse. En dehors de fables consolatrices qui parlaient avec nostalgie d’un passé prétendument meilleur, et du mythe d’un âge d’or qui reviendrait, la condition de ceux qui de leurs mains œuvraient la matière, fut toujours, la condition d’une classe socialement basse. Le mythe du Temple de Jérusalem est ancien. Dans le moyen-âge il était couramment cité. C’est une mémoire qui dure et durera encore et continue de détourner du quotidien qui y consacre un temps d’étude.

Le 26 décembre 537, Justinien Ier, l’empereur byzantin atteint son but : construire un édifice surpassant en splendeur le temple de Salomon à Jérusalem. Lors de la dédicace de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople, dédiée à la Sagesse, Justinien s’écria : «   Je t’ai vaincu Salomon. » C’est dire combien la construction de ce premier temple de Jérusalem aura marqué durablement les esprits de tous ceux, princes ou gueux, qui, de loin ou de près s’engagèrent dans l’acte de bâtir.

Héritier des ruines de Rome, l’occident chrétien favorisa ces fantasmes. Ces chimères enrichirent l’imaginaire des masses populaires bercées par les mythologies païennes, auxquelles s’agrégeait les histoires saintes juive et chrétienne, et enfin l’inconnu musulman. Jérusalem Le mot sonnait clair, il était irréel, inaccessible, légendaire : la terre sainte ! La quête mystique de tout ce qui comptait alors s’achevait à Jérusalem. Chaque période revêtait à la mode de son temps l’histoire de la construction du Temple de Salomon. La première légende que nous observons, celle qui influença et influence encore les compagnonnages de métiers est la légende d’Hiram.

La légende d’Hiram : compagnonale ou pas ?

Au XVIIIe siècle, des seuls milieux franc-maçonniques, une interprétation allégorique fut consacrée à la construction du Temple, et à un mystérieux personnage, jusqu’à lors inconnu : l’architecte du Temple nommé Hiram. Interprétation fabuleuse parce que l’on ne connaît pas d’architecte au 1er Temple de Jérusalem. Cela dit, le personnage d’Hiram est connu pour être Hiram1er Roi de Tyr et de Sidon ; il est cité dans la Bible au premier livre des Rois en 5. 15 : 

« … Hiram roi de la ville de Tyr avait toujours été un ami de David. Quand il apprit que Salomon avait été consacré roi pour succéder à son père David il envoya une délégation lui présenter ses vœux… »

Au second livre des Chroniques en 2. 2 : 

« …Salomon envoya à Hiram roi de la ville de Tyr le message suivant « Tu as fourni du bois de cèdre à mon père David pour qu’il puisse se construire sa résidence. Agis de même envers moi… »

Le personnage d’Hiram est connu aussi pour être un contemporain du roi de Tyr, un fondeur de bronze qui œuvrait sur le chantier du Temple de Jérusalem, et connu lui aussi sous le nom d’Hiram dans le premier livre des Rois en 7. 13 :

« … Il y avait à Tyr un spécialiste du travail du bronze nommé Hiram. Il était tyrien par son père mais originaire de la tribu de Nephtali par sa mère qui était veuve il était très habile et intelligent et il connaissait parfaitement la technique du travail du bronze. C’est pourquoi le roi Salomon le fit venir de Tyr pour fabriquer tous les objets dont il avait besoin… »

Ou encore Hiram-abi au second livre des Chroniques en 2. 12 et 13 : 

« … Eh bien maintenant je t’envoie un spécialiste particulièrement doué Hiram-Abi. Il est tyrien par son père mais originaire de la tribu de Dan par sa mère. Il sait travailler l’or l’argent le bronze le fer la pierre le bois et apprêter les étoffes teintes en rouge en violet ou en cramoisi et celles de lin fin il connaît aussi l’art de la gravure il saura même élaborer n’importe quel projet qu’on lui confiera. Il travaillera avec tes propres spécialistes et avec ceux que ton père le roi David avait désignés… »

Hiram architecte du 1er Temple de Jérusalem est une création littéraire.

La légende qui est soutenue par un fond de vérité dans le récit c’est-à-dire que d’un fait réel un esprit poétique peut enjoliver créer des anachronismes qui transforment l’inspiration du départ en un récit merveilleux. Ce récit de la Légende d’Hiram ne naissait pas de rien il reprenait un certain nombre de thèmes comme ceux : du talent, de la loyauté, de la jalousie, du mérite, de la lâcheté, de la vengeance dont l’on peut dire qu’ils étaient directement inspirés de traditions antiques ou de gestes médiévales. La lecture de ce récit conduit exclusivement à la symbolique et l’ésotérisme franc-maçonniques. Ce qui n’est bien, mais n’est pas l’objet des compagnonnages 

La légende d’Hiram est franc-maçonnique.

Le compagnonnage est français, dès-lors que la tradition franc-maçonnique est anglaise. Ce récit est l’ossature d’une pratique rituelle à compter du troisième grade de cet ordre. La Franc-maçonnerie n’a pas d’origine commune avec les compagnonnages ouvriers français. Les compagnonnages sont français et seulement français. D’autres formes, dans d’autres cultures existent, mais ils n’ont pas la même origine. Comme pour le compagnonnage français ils n’ont pas d’origine commune avec la Franc-maçonnerie. Le croire est une méprise. Un grand nombre des représentations franc-maçonniques : insignes, emblèmes, cérémonies… ressemblent à celles des compagnonnages. Ce qui diffère est plus important, ce ne sont que des apparences qui ont une similitude de forme. Ça en a l’odeur la chanson la couleur…mais ça n’en est pas  La Franc-maçonnerie tire sa tradition des exemples fournis par les métiers du bâtiment des corporations anglaises. Le compagnonnage est une organisation parallèle aux corporations françaises de l’ancien régime : il était opposé à celles-ci. Il tire, pour l’essentiel ses origines sociales, de l’opposition entre les maîtrises et les jurandes et les mouvements de valets qui, dès le 13ème siècle se constituent.

Ces deux traditions tirent leurs origines des mêmes métiers du bâtiment anglais ou français : comment n’y aurait-il pas de représentations utilisant les mêmes images ? Comment échapper au compas, à l’équerre, au maillet, fil-à-plomb, niveau et autre levier ?

Au XVIIIe siècle les légendes médiévales portaient et animaient les traditions des compagnonnages. Elles devinrent désuètes, chargées d’archaïsmes, que l’inspiration fut religieuse ou pas.

Un nouveau monde s’offrait à tous.

Les groupements compagnonaux furent traversés par le siècle. Ils étaient déjà loin les interdits des docteurs de la Sorbonne en 1655 qui condamnaient les compagnonnages de mise en état de pêché mortel. Au XIXème siècle la majorité des compagnonnages découvrirent cette légende qui s’imposait à eux. Elle ne remettait pas en cause celles qui l’avaient précédées : elle jouait de réformisme. Cette apparente nouvelle mouture de ce qu’étaient les légendes précédentes était une aubaine. Elle reprenait un certain nombre de thèmes préexistants dans les légendes antérieures. Preuve s’il en fallait une, selon les compagnons du temps, que la Franc-maçonnerie et les Compagnonnages de métiers avaient une origine commune, et peut-être même le compagnonnage était à l’origine de la Franc-maçonnerie. Ce qui était une blague.  Comme certaines théories qui prétendraient au contraire que la Franc-maçonnerie était à l’origine des compagnonnages. Ce qui était une plus vaste blague encore. 

Le Compagnonnage et la Franc-maçonnerie sont distincts. 

Le XVIIIe siècle fut un siècle durant lequel le compagnonnage fut éprouvé dans ses traditions. Siècle durant lequel il perdit une partie de ses grands usages liés aux influences religieuses et chevaleresques. Influences ne veut pas dire que les compagnonnages aient eu une ascendance religieuse ou chevaleresque ; qu’ils aient été en quelque sorte que ce soit les descendants légitimes ou pas de ces ordres. Cela veut simplement dire que les faits, plus ou moins réels, cités dans les légendes chrétiennes et les gestes médiévales ont inspirés et servis d’ossature aux compagnonnages de métiers pour leurs propres traditions. Les vieilles légendes trop inspirées du catholicisme pour les postrévolutionnaires furent abandonnées. Au XIXème siècle, la transformant, l’adaptant, des compagnonnages trouvèrent la légende d’Hiram prête à porter, pensée, réfléchie, écrite, expérimentée par d’autres : ce fut ainsi qu’ils s’approprièrent Hiram. Dès lors ils purent rester des mouvements actifs parce que renouvelés. Ils préservaient l’essentiel de leur identité et conservaient des pratiques moins restrictives, mieux en accord avec les idées du temps. Le compagnonnage est planté dans le cœur battant de la classe des hommes de métier. Au XVIIIe siècle cette classe subissait les changements dans les modes de production avec les débuts de la mécanisation, et, pareillement à la société qui lui était contemporaine : elle s’ouvrait à des idées nouvelles. Même de plus loin le siècle des lumières brillait aussi pour les ouvriers.

Par quelle voie en eurent-ils connaissance ?

Avec certitude la première fois qu’ils en eurent collectivement connaissance ce fut par la publication en 1801 du « Régulateur du maçon » de 1785 qui dévoilait les rites maçonniques. La deuxième fois avec la publication en 1851 de l’œuvre de Gérard De Nerval « Voyages en orient » dans laquelle le poète donne une version ottomane de la construction du temple de Jérusalem, de la visite de la Reine de Saba, et de sa rencontre avec le fondeur : Adoniram. Une constante cependant Hiram n’appartenait pas aux compagnonnages ; ils ne le citèrent presque jamais, sauf les Compagnons Charpentiers De Liberté qui naquirent en 1804. Ils  se donnaient pour autre nom celui d’Indiens, et se groupaient sous le vocable d’Enfants d’Hiram puisqu’inscrit sur leur diplôme de Maître Initié  « les enfants d’Hiram seront vainqueurs. »

Le XIXe siècle en a fait une légende moralisatrice. Elle n’offre plus d’intérêt ; elle ne répond pas aux élans sociaux ou sociétaux de l’époque : elle est  devenue à son tour désuète, et chargée d’archaïsmes. Sauf, à considérer, que la légende est devenue « La Tradition » ce qui serait un pas à franchir, dont on ne saurait comment revenir.

N’est-ce pas déjà la réalité ?

Légende d’Hiram

Extraite du premier rituel

de l’Union Compagnonnique en 1890.

Lecture en était faite aux nouveaux compagnons à l’occasion des Réceptions.

(Collections PMJESDCEDLA)

C’est en Orient berceau de la civilisation qui fut aussi le berceau des légendes et des fables qu’est né le Compagnonnage. La construction du Temple de Jérusalem l’une des merveilles du monde et la mort tragique d’Hiram son glorieux architecte sont les éléments sur lesquels nos pères ont établi la tradition qui s’est transmise jusqu’à nous. L’architecte du Temple est donc le mythe vers lequel convergent tous les Devoirs comme tous les ordres Compagnonniques malgré les différents noms qui lui ont été donnés. Quel était cet homme ? D’où venait-il ? Son passé était un mystère  Envoyé au roi Salomon par le roi de Tyr ce personnage aussi étrange que sublime avait su dès son arrivée s’imposer à tous son génie audacieux le plaçait au dessus des autres hommes son esprit échappait à l’humanité et chacun s’inclinait devant la volonté et la mystérieuse influence de celui dont le talent dominait tous les autres. La bonté et la tristesse étaient peintes sur son visage assombri et son large front reflétait à la fois l’esprit de la lumière et le génie des ténèbres. Son savoir s’était acquis dans la solitude et n’avait jamais eu d’autres modèles que ceux que le désert lui avait fournis parmi les débris inconnus et les figures colossales de Dieux et d’animaux symboliques espèces évanouies spectres d’un monde ancien et d’une société disparue et morte.

Le pouvoir de celui que les historiens ont tour à tout nommé Hiram Hiram-abi Abiram ou Adhomhiram était grand  il commandait l’immensité des travailleurs réunis à la construction du temple parlait tous les idiomes depuis l’idiome sanscrit de l’Himalaya jusqu’au langage guttural des sauvages Lydiens. La renommée à la voix puissante en avait fait retentir les échos jusqu’aux extrémités du monde. C’est alors que la Reine Balkis renommée par sa beauté résolut de se rendre à Jérusalem pour saluer le grand monarque et se rendre compte par elle même des merveilles qu’il faisait édifier.

Salomon accueille avec enthousiasme la Reine de Saba et lui fait admirer le superbe édifice qu’il fait élever au Dieu mais chaque fois que la Reine demande  Qui l’a conçu ? Qui a exécuté les chefs-d’œuvre admirables qui ornent son palais et les travaux du Temple ? Le Roi répond  « C’est Hiram homme bizarre et farouche que m’a envoyé le Roi de Tyr ». Balkis est impatiente de connaître cet homme ainsi que de voir rassemblée sous ses yeux cette armée innombrable d’ouvriers de toutes sortes. Salomon lui dit que ces ouvriers dispersés de tous cotes seront peut être difficiles à réunir. Mais Hiram s’adosse à un portique extérieur et se faisant un piédestal d’un bloc de granit il jette un regard sur cette foule attentive et sûr d’être vu de toutes parts il fait un signe  le travail s’arrête comme par enchantement tous les visages se tournent vers lui. Le maître lève alors le bras droit et de sa main ouverte trace dans l’air le simulacre d’une équerre à ce signe de ralliement la fourmilière humaine s’agite comme si une trombe de vent l’avait bouleversée les groupes se forment se dessinent en lignes régulières en trois corps  principaux au centre les travailleurs de la pierre à droite ceux qui travaillent le bois et à gauche ceux qui s’adonnent à l’industrie des métaux. Ils sont là par centaines de mille la terre tremble sous leurs pas ils s’approchent semblables aux hautes vagues de la mer prêtes à envahir le rivage  point de cris point de clameurs on n’entend que le roulement lointain précurseur de l’ouragan ou de la tempête qu’un souffle de colère vienne à passer sur ses têtes et ces flots animés emporteraient dans le tourbillon de leur puissance tout ce qui voudrait faire obstacle à leur impétueux passage.

Hiram étend le bras cette armée demeure immobile. Devant cette force inconnue qui s’ignore elle même Salomon a pâli il jette un regard effaré sur le brillant mais faible cortège des prêtres et des courtisans qui l’entourent son trône va-t‑il être broyé et submergé par les flots de cet océan humain ? Non le maître fait un signe cette armée se disperse elle se retire frémissante mais obéissante à l’intelligence qui la domine et qui la dompte. Cette puissance était le Compagnonnage avant que la jalousie ne vint jeter son venin dans les rangs et rendre ennemis irréconciliables des ouvriers qui la veille s’aimaient et s’estimaient en frères. Quand au chef mystérieux qui commandait à ces légions d’hommes son génie devait bientôt soulever contre lui la haine des envieux des lâches et des traîtres il devait succomber et succomba sous les coups de trois mauvais Compagnons qui personnifiaient l’ignorance l’hypocrisie et l’ambition. Chaque soir après le départ des chantiers Hiram avait l’habitude de visiter les travaux pour se rendre compte de leur état d’achèvement et voir si ses ordres avaient été rigoureusement exécutés. Les ouvriers connaissaient ce détail. Aussi les trois mauvais Compagnons qui voulaient la paie des maîtres résolurent de profiter de cette occasion pour obtenir par la force ce qu’ils savaient ne pouvant l’obtenir par la raison. Armés chacun d’un outil ils s’embusquèrent aux trois portes principales sachant bien que le chef ne pourrait sortir que par l’une d’elles. Or ce soir là Hiram ayant fini son inspection sortit par la porte du sud. Il y est arrêté par le traître qui lui dit

« Il y a trop longtemps que vous me retenez dans les rangs inférieurs je veux de l’avancement admettez-moi au rang des maîtres ».

Avec sa bonté ordinaire le chef répond

« Je ne puis de mon autorité te donner ce que tu demandes travaille et lorsque tu auras terminé ton temps je me ferai un devoir de te présenter au conseil ».

« Je suis assez avancé répond le téméraire et je ne vous quitterai pas que vous ne m’ayez donné le mot des initiés ».

« Insensé  répond Hiram ce n’est pas ainsi que je l’ai reçu travaille persévère et tu seras récompensé ».

Le traître insiste menace et sur un nouveau refus il lui assène sur la tête un violent coup de règle qui détourné par le geste du maître ne l’atteint que sur la nuque. Hiram inquiet veut se précipiter par la porte de l’orient mais là il est arrêté de nouveau par le deuxième traître qui fait les mêmes demandes et qui sur son refus lui porte au cœur un terrible coup de l’équerre dont il était armé. Etourdi par ce deuxième coup notre maître se dirige en chancelant vers la troisième porte par laquelle il espère échapper à ses assassins. Vain espoir il est arrêté de nouveau par le troisième conjuré qui lui demande aussi le mot des initiés

« Plutôt mourir s’écrie Hiram que de trahir le secret qui m’a été confié ».

Au même moment le scélérat lui assène sur la tête un violent coup de masse qui l’étend mort à ses pieds. Les trois meurtriers s’étant rejoint se demandèrent réciproquement la parole de l’initié. Voyant qu’ils n’avaient rien pu obtenir ils furent désespérés cachèrent le corps de la victime et s’enfuirent après avoir planté une branche d’acacia sur l’emplacement. Salomon devant un crime aussi odieux résolu de venger Hiram et fit mettre à prix la tête des assassins. Après bien des recherches ils furent découverts. Ramenés devant le roi ils furent condamnés à la mort la plus cruelle  Attaches à des poteaux par les pieds et par le cou les bras liés par derrière on leur ouvrit le corps depuis la poitrine jusqu’au bas ventre et on les laissa ainsi exposés à  l’ardeur du soleil l’espace de huit heures. Leurs plaintes devinrent si lamentables qu’on leur trancha la tête. Chacune d’elles fût exposée sur une pique dans le même ordre qu’ils avaient commis leur crime. 

La légende serait-elle Compagnonale ?

Cette légende s’adressait à un autre public que celui du compagnonnage. Elle correspondait parfaitement aux attentes d’une classe dirigeante et non pas à celles d’un prolétariat. Elle était explicite et très bien écrite, le dirigisme y était très apparent, peut être dans un souci de conformisme pour satisfaire une classe dirigeante  qui enflait les rangs de la franc-maçonnerie. La légende disait clairement que des ouvriers, sous la conduite et aux ordres d’un maître prestigieux, à la culture et aux connaissances universelles, édifièrent pour un encore plus grand et plus prestigieux personnage ; une œuvre remarquable de beauté et d’harmonie au point tel, que l’entièreté  du Monde en avait eu connaissance.

La légende ne dit pas qui sont ces ouvriers sinon qu’ils sont divisés en trois groupes ceux qui œuvrent la pierre ceux qui œuvrent le bois et ceux qui œuvrent les métaux. Pour ces milliers d’ouvriers  c’était l’anonymat ils n’étaient pas au centre de la légende.

Elle disait aussi que ces ouvriers obéissaient « au doigt et à l’œil » et ici plus précisément :

« … le maître fait un signe cette armée se disperse elle se retire frémissante mais obéissante à l’intelligence qui la domine et qui la dompte… »

Ces milliers d’ouvriers ne représentaient qu’une force de travail, des bras pour travailler et des yeux pour obéir à un Maître.

La légende poursuivait par la qualification des trois compagnons assassins : envieux, lâches, et traîtres, puis  ignorants, hypocrites, et ambitieux.

Les mots étaient-ils lâchés par hasard ? 

Un compagnon qui conteste et revendique une augmentation de salaire, puisque c’est ici le cas : « … les trois mauvais Compagnons qui voulaient la paie des maîtres… » Seraient par définition : envieux, lâche, traître, ignorant, hypocrite, et ambitieux ?

Être bon et loyal compagnon, pour les auteurs du récit signifiait : rester à la place attribuée par les Maîtres.

En poursuivant un traître de la légende dit :

« … il y a trop longtemps que vous me retenez dans les rangs inférieurs je veux de l’avancement… »

Le chef répond

« … Travaille et lorsque tu auras terminé ton temps je me ferai un devoir de te présenter au conseil… »

L’avancement était lié au temps plutôt qu’au talent / Qui fixait ce temps ?

Le récit promettait aux contrevenants de les remettre à la place qui était la leur.

Si ce récit n’avait pas influencé les idées et les comportements des compagnons de tous les Devoirs, il n’aurait pas à être commenté ; il est étranger aux compagnonnages de métiers.

C’est l’histoire, celle héritée du XIXe siècle ; ce récit a semé la confusion ; il a façonné l’esprit de nos devanciers ; il a pu participer à dresser les Compagnons contre leurs égaux en condition ; c’est à dire les autres ouvriers.

Il a pu les  conforter dans l’idée d’une sous-classe à la classe la plus basse dont eux-mêmes étaient issus.

Alors pourquoi cette dérive ?

Parce que la légende d’Hiram n’est pas compagnonale ; dans la tradition franc-maçonnique elle conduit à d’autres démarches philosophiques et spirituelles qui ne sont à aucun moment abordées dans les compagnonnages de métiers.

La légende d’Hiram induit dans la tradition franc-maçonnique au grade de maître l’identification de l’impétrant avec l’Hiram assassiné de la légende.

Hiram y meurt ?

Non ! 

Il revit dans le nouveau maître-maçon qui lui est substitué. Hiram ne meurt jamais, il continue à vivre dans tous les maîtres-maçons.

L’initiation est toute contenue dans cette substitution ; la chaîne ne s’interrompt jamais ; il y a toujours un maître pour prendre l’office d’un autre maître ; les travaux se poursuivent ; l’œuvre n’est pas abandonnée ; elle ne sera jamais achevée, mais elle se poursuivra. 

Pour pratiquer et comprendre la légende d’Hiram il faut être Franc-maçon un point c’est tout.

Ce récit n’a pas été écrit par les compagnonnages, parce qu’il leur était contradictoire.

Pour employer une formulation moderne, le compagnonnage est né d’une réaction ouvrière contre le patronat.

Dès son origine il lutta contre l’institution des maîtrises et des jurandes.

De tout temps les compagnonnages ont défendu les compagnons du secteur des métiers, notamment pour le droit d’association, la liberté de circulation, l’instruction professionnelle, la liberté du travail.

Ils étaient organisés en une seule catégorie qui ne comptait que des ouvriers.

Comment, ces ouvriers  devenus compagnons, auraient créé un collège de maîtres et divaguer jusqu’en faire l’objet d’une légende au contenu et au dénouement qui leur était fatal ?

Il faut le redire : ce thème récurrent dans les légendes qui font les compagnonnages de métiers induit continuellement les notions de mérite et d’ordre établi, ce n’est pas la légende d’Hiram qui l’a créé.

Les compagnonnages organisaient la vie dans l’entre-soi des compagnons, ce qui n’était pas  sans brutalité ni férocité.

La légende d’Hiram a été reprise par des compagnonnages en mal de renouvellement.

Ils y ont reconnu ce qu’ils  disaient sur le champ didactique et non pas sur celui du symbolisme.

Symbolisme qui, quoique l’on en dise, au même titre que l’ésotérisme est étranger aux compagnonnages.

Le drame, est la perte partielle de l’identité compagnonale, qui aboutit à ce qu’il faille un dictionnaire maçonnique pour déchiffrer ce qu’est devenu, dans certains cas, le compagnonnage.

Cela dit : la Franc-maçonnerie ambitionnait-elle de circonvenir les Compagnonnages ?

La réponse est trois fois non !

En revanche : quelle était l’intention de l’Union compagnonnique en introduisant la légende d’Hiram ?

Sinon de dissoudre le système compagnonal en montrant que les finalités apparentes du compagnonnage étaient contradictoires avec sa réalité.

(Collections PMJESDCEDLA)

LE RÉGULATEUR DU MAÇON.

Entre 1783 et 1785, publié en 1801 sous l’égide

du Grand Orient de France,

PREMIER GRADE, OU GRADE D’APPRENTI.

SECTION PREMIÈRE.

DES PRÉALABLES.

– Nul Profane ne peut être admis avant l’âge de vingt-un ans ; il doit être de condition libre et non servile, et maître de sa personne.

– Un domestique, quel qu’il soit, ne sera admis qu’au titre de Frère servant.

– On ne doit recevoir aucun homme professant un état vil et abject. Rarement on admettra un artisan, fût-il maître, surtout dans les endroits où les corporations et communautés ne sont pas établies.

– Jamais on n’admettra les ouvriers dénommés compagnons dans les arts et métiers.

– L’admission d’un Profane ne pourra être arrêtée que dans la troisième assemblée, en comptant celle où il aura été proposé.

– L’intervalle entre la proposition et l’initiation sera de trois mois ; mais cet intervalle pourra être réduit à quarante-cinq jours, si les circonstances l’exigent.

Ouvrez le ban !

Jamais on n’admettra les ouvriers dénommés compagnons dans les arts et métiers.

Fermez le ban !

Vive l’instruction !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Le Billet du soutien de l’Union (n°13)

Les légendes qui font les compagnonnages.

La Construction du Temple de Salomon – Flavius – Récits hébraïques – BNF – Ce manuscrit renferme une traduction française, anonyme (autour de 1400) des Antiquitates de Flavius Josèphe (37 apr. J.-C.-vers 95). La miniature du feuillet 163, attribuée à Jean Fouquet, peintre de la cour du roi de France et plus grand enlumineur du 15e siècle, présente la construction du temple de Salomon : au premier plan, une présentation détaillée des différents artisans à l’œuvre, à gauche, en haut, dans une loggia, le roi Salomon, désignant de sa main l’édifice.

Pour communiquer par-delà les temps, ou bien à ses contemporains, le message doit être envoyé, livré, transporté par le moyen d’un véhicule attrayant.

Le choix du véhicule est déterminant : il permet le transport du contenu du message jusqu’à ceux qui doivent le recevoir.

La forme légendaire peut ainsi devenir un véhicule de la tradition.

Retenant dans la légende un certain nombre de points qui servent sa cause, si cela lui était nécessaire, la tradition dénaturerait, ou bien occulterait les autres points qui ne lui seraient pas favorables.

Les légendes prennent ainsi une part importante dans les traditions.

Elles légitiment les traditions (très souvent par l’antériorité des mythes qui les composent) et, à leur tour, les traditions renforcent les légendes.

 Ainsi, un univers très souvent angélisé entoure les sociétés traditionnelles, qui ont pour mérite de communiquer, sur un mode universel, toujours les mêmes questionnements qui se posent à tous les âges de l’humanité.

Le contenu du message adressé, par-delà les temps, aux disciples par les fondateurs génère différentes attitudes et comportements.

La connaissance de ces messages est essentielle à la compréhension (toujours partielle) des distinctions qui persistent entre les familles.

Les légendes étaient à l’origine des choses à lire, du latin legere : lire.

Elles étaient des textes relatant la vie des saints de la chrétienté, lus par un récitant dans les couvents et les monastères, pour que d’autres les entendent à des moments choisis de la journée.

Pour un chrétien, la vie d’un saint est un exemple, une indication qui permet à chacun de trouver son propre chemin, le chemin qui mène à Dieu ; en cela, la légende est un élément essentiellement didactique.

Ces textes sont devenus, par l’érosion (qui est le résultat de la communication orale) des récits dans lesquels l’histoire est défigurée par l’imaginaire populaire.

La construction du Temple de Jérusalem est un fait historique ; ce fait est devenu le début d’une légende qui fonde une culture et une morale au retentissement universel.

La construction du Temple de Jérusalem, et les conditions particulières dans lesquelles celle-ci s’est déroulée, sont retenues par tous les compagnonnages de métiers comme étant la première manifestation de ce qui pourrait être l’antiquité du compagnonnage qui nous intéresse, ou tout du moins l’idée que nous nous en faisons.

Tout en affirmant qu’aucun élément fiable ne permet de considérer que le Temple de Salomon fut la première inspiration qui généra une des légendes « compagnonales ».

Le Temple de Jérusalem (réalisation exceptionnelle) était destiné à abriter l’Arche d’Alliance.

Sa construction fut refusée par Dieu au roi David, et ce fut son fils, le roi Salomon, qui eut la charge de la construction.

Il demanda l’aide d’un roi voisin de la nouvelle nation juive pour mener à bien cette entreprise.

Ce roi se nommait Hiram, et il était le roi de Tyr.

Hiram, roi de Tyr, dépêcha un homme savant sachant fondre l’airin, ainsi que des ouvriers sachant  œuvrer le bois et la pierre.

Là sont les faits historiques relatés avec un soin scrupuleux dans la Bible.

Sur ces événements, les compagnonnages de métiers ont tissé une légende, et cette légende est devenue le fait essentiel des traditions « compagnonales » contemporaines.

L’influence biblique est certes très importante, mais, auparavant, avant l’imprimerie, avant la Réforme luthérienne, qui donc lisait la Bible, sinon les théologiens ? (D’autant que la Bible – Vulgate-  était traduite en latin).

Était-ce seulement indiqué que de la lire ?

Mais la légende orale de la construction du Temple de Jérusalem, telle que nous la connaissons, n’est pas la seule : une autre légende la relate.

C’est de cette légende que je souhaite parler.

Voici un résumé, dont l’original est un texte sacré de la tradition orale du Talmud.

Légende de Salomon,

d’Asmodée et du Chamir

Asmodée prisonnier du roi Salomon révèle où se trouve le Chamir ! Illustration extraite d’une publication hébraïque colorisée par le pays Guépin.

Lorsque le roi Salomon entreprit la construction du Temple de Jérusalem, il devait tailler les pierres sans utiliser d’outils de fer :

(Exode 20 :25 Si tu m’élèves un autel de pierre, tu ne le bâtiras point en pierres taillées ; car en passant ton ciseau sur la pierre, tu la profanerais).

Les sages lui parlèrent alors du Chamir, un mystérieux ver capable de fendre les pierres les plus dures.

Pour découvrir où se trouvait le Chamir, Salomon fit capturer Asmodée, le roi des démons. Son fidèle serviteur Benaïa y parvint grâce à une ruse : il remplaça l’eau du puits d’Asmodée par du vin, l’endormit, puis le maîtrisa à l’aide d’une chaîne portant le nom de Dieu.

Conduit devant Salomon, Asmodée révéla que le Chamir était gardé par un coq de bruyère. Après une nouvelle expédition, Benaïa réussit à s’emparer du précieux ver.

Grâce à lui, les pierres du Temple furent taillées sans fer et, après sept années de travail, l’édifice fut achevé.

Pendant ce temps, Asmodée demeura prisonnier du roi. Désireux d’accroître encore son savoir, Salomon voulut connaître les secrets qui donnaient aux démons leur supériorité sur les hommes. Asmodée lui demanda alors de lui retirer sa chaîne sacrée.

Le roi accepta.

Aussitôt libéré, le démon retrouva sa puissance, saisit Salomon et le projeta au loin, jusqu’aux Indes.

Commencèrent alors de longues années d’errance. Dépouillé de sa richesse et de son pouvoir, Salomon dut vivre comme un simple mendiant. Personne ne croyait qu’il était le véritable roi.

Pendant ce temps, Asmodée avait pris son apparence et régnait à Jérusalem à sa place.

Après bien des épreuves, Salomon revint finalement dans sa capitale. La supercherie fut découverte lorsqu’on remarqua que le faux roi cachait constamment ses pieds de coq, signe de sa nature démoniaque.

Confronté au véritable Salomon, Asmodée poussa un cri terrible, prit une taille gigantesque et disparut. Salomon retrouva alors son trône.

Cette épreuve lui avait enseigné une leçon essentielle : la sagesse ne protège ni de l’orgueil ni de l’erreur. Celui qui veut tout connaître risque de perdre ce qu’il possède déjà. C’est par l’humilité, plus que par le pouvoir ou le savoir, que l’homme s’approche de la véritable sagesse. Cette légende n’est-elle pas tout aussi porteuse de messages et de témoignages ?

Pourquoi n’a-t-elle pas été retenue ?

Peut-être parce qu’elle fait intervenir le surnaturel, la magie, pour expliquer l’inexplicable. Quels discernements conduisent une tradition à conserver certains récits, certains épisodes ou certains symboles, et à en écarter d’autres ?

Cela ayant été dit, le Compagnonnage a été coutumier d’appropriation d’un événement, historique ou pas, dont le thème et le résultat renforçaient ses objectifs.

J’imagine que si la Légende du Chamir était intégrée, elle serait profondément transformée, et rendue méconnaissable : comme qui dirait une tradition en perpétuelle construction.

Une tradition vivante doit-elle se contenter d’hériter, quand bien même cela viendrait en droite ligne du Roi Salomon, de Maître Jacques ou du Père Soubise ? Ou au contraire, ne doit-elle pas choisir, transformer et enrichir sans cesse ce dont elle a hérité ?

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Le Billet du Soutien de l’Union (n°12)

Assemblée Générale Extraordinaire du samedi 7 juillet 2007

(7 7 7 ça ne s’invente pas ! d’aucuns y ont vu un signe)

Dès 14 heures, le samedi 7 juillet 2007, au 19, rue Joseph Pataa à Cognac, s’était ouvert un Chantier de la Chambre Égalitaire d’Angoulême qui réunissait sept femmes et hommes Prétendants à l’Adoption. Le chantier terminé, une Assemblée Générale extraordinaire de la Chambre s’était réunie. A l’ordre du jour était porté le changement de dénomination qui, jusqu’alors, était Société des Compagnons du Tour de France Du Devoir Égalitaire.

Car, sous la menace de poursuites judiciaires, une alliance improbable de l’Association Ouvrière, de la Fédération Compagnonnique, et de la fabuleuse Union Compagnonnique, plutôt que de se battre à mort, les temps étant changés, on ne se cassait pas la gueule à coups de canne : on voulait aller devant les tribunaux.

« Trois Associations Conservatrices se liguent contre Les Egalitaires ». Illustration réalisée par le Pays Guépin (Avec l’aide de l’IA)

Tout ce qui vient d’être rappelé n’est rien d’autre que des événements imprévus, clairement subis, qui ont changé l’état des choses pour parvenir, plus radicalement, à une évolution sans chute, bien au contraire ; en fait, une attaque en règle des trois organisations qui, depuis lors, sont considérées organisations ennemies. Cela dit, elles n’avaient pas toutes les trois les mêmes raisons, les mêmes intérêts, les mêmes objectifs ; celles auxquelles on pouvait penser n’ayant pas été les pires. Ce qui est une toute autre histoire qui répond à la question intéressante : pourquoi ? Il faut bien admettre que cela ne se faisait que pour une fin voulue, déterminée, non ?

Ce sera l’objet d’un autre billet qui sera moins beau que celui-ci.

Le soir même de ces sept cérémonies d’Adoption, et de cette assemblée générale extraordinaire, au cours de laquelle des Compagnons de l’Union qui étaient présents, fidèles à eux-mêmes, se firent remarquer non  pour leur intelligence mais pour leur indigence. Donc, le soir, un repas fraternel avait été servi. Il réunissait plus de 70 convives, compagnons, amis et familles. A la fin du repas, les chansons ayant été poussées, arriva le temps consacré à la chaîne d’alliance. Chaîne d’alliance qui, selon les usages, ne devait rassembler que les membres des compagnonnages présents. Or, chez les Égalitaires, les choses ne sont pas toujours celles que l’on attend qu’elles soient.

Quelques semaines avant cette journée je m’étais ouvert, auprès d’un Compagnon en qui j’avais confiance, de mon désir de retenir une chanson populaire révélatrice de ce que nous souhaitions que notre compagnonnage devienne. Chanson que je voyais comme une sorte de texte fondateur, et je lui en avais communiqué le texte et le timbre. Ce Compagnon, un Pays plus courageux que les autres, prit à cœur d’apprendre les paroles, et de retenir l’air de cette chanson, d’autant qu’il occupait la fonction ô combien nécessaire de Rôleur pour cette journée mémorable qui nous faisait changer de dénomination.

Ainsi, le repas parvenu à la formation de la Chaîne, notre rôleur en Pays convaincu, de toute sa hauteur avait commandé à l’ensemble des convives, Compagnons, amis et familles, de se lever et de se donner les mains les uns aux autres pour former une grande ronde de plus de 70 personnes. Puis, se positionnant au centre de la ronde, à la grande surprise des participants, il entonna la chanson. Bien sûr, les refrains furent repris, mais la ronde resta immobile ; nous n’étions pas dans la singerie.

De nombreuses années auparavant, cette chanson du répertoire populaire français contemporain, je l’avais imaginée pour célébrer les Compagnons Peintres. Voici le texte de cette chanson que tous les enfants des écoles de France ont chantée.

Cette chanson dit le Devoir Égalitaire dans son essence.

LES COULEURS DU TEMPS

Guy Béart 1973

La mer est en bleu entre deux rochers bruns.
Je l’aurais aimée en orange
Ou même en arc-en-ciel comme les embruns
Étrange.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

J’ai brossé les rues et les bancs
Paré les villes de rubans
Peint la Tour Eiffel rose chair
Marié le métro à la mer.

Le ciel est de fer entre deux cheminées
Je l’aurais aimé violine
Ou même en arc-en-ciel comme les fumées
De Chine.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

Je suis de toutes les couleurs
Et surtout de celles qui pleurent
La couleur que je porte c’est
Surtout celle qu’on veut effacer
Et tes cheveux noirs étouffés par la nuit
Je les voudrais multicolores

Comme un arc-en-ciel qui enflamme la pluie
D’aurore.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Les mots que j’entends seront éclatants
Et nous danserons une ronde
Une ronde brune rouge et safran
Et blonde.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Le billet du Soutien de l’Union (n°11)

Pèlerinage au musée du Compagnonnage de Tours le 18 mai 2012.

Hier, 17 mai 2012, jour de l’Ascension, la coterie Bernard Dugas et moi nous sommes rendus au Musée du Compagnonnage à Tours

Il y a 40 ans, « Basque La Fermeté » et moi, nous arrivions à Tours le vendredi 5 mai 1972, après plus de 600 km effectués à pied depuis Genève, passant par Bourg-en-Bresse, Chalon-sur-Saône, Nevers, Bourges et Châteauroux : nous étions tous deux Aspirants

Dès le lendemain de notre arrivée, le conservateur du Musée du Compagnonnage, qui était alors monsieur Roger Lecotté, voulut qu’un article de presse illustré d’une photographie parût dans le journal local. Article intitulé : Le Compagnonnage toujours vivant !

Ce qui, en ces périodes, n’était pas aussi évident qu’aujourd’hui, si tant est que ce le soit pour une population qui, depuis fort longtemps a perdu, en dehors des grandes villes de passage, la proximité avec les usages publics du compagnonnage.

Nous avions posé devant les grands chefs-d’œuvre historiques des Compagnons Charpentiers en tenue de route — ce qui, à la réflexion, ne pouvait qu’alimenter le fantasme folklorique.

Le journaliste avait écrit :

« Accueillis en Touraine par le Compagnon Boulay et le Compagnon Petit, de la Fédération Compagnonnique ainsi que par M. Poisson, moniteur des cours de charpente, les deux aspirants compagnons ont rencontrés dans la plus parfaite tradition du Tour de France, de nombreux amis chez la dame-hôtesse de la maison des compagnons rue de la Serpe à Tours. »

Bertrand Boulay était feu « Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs » un Compagnon Passant Couvreur.

Elie Petit était feu « Marchois la Fidélité de Lestrerps » un Compagnon Maçon tailleur de pierre Des Devoirs.

La Dame Hôtesse était feu Madame Larrey.

Feu le Compagnon Poisson, dont je ne me souviens plus du nom de Compagnon était un homme de valeur. Pendant 20 ou 30 ans il assura les cours du soir de trait pour les charpentiers.

■■■

Hier, 18 mai 2012 nous y sommes retournés pour y faire une photographie aux pieds des mêmes grands chefs-d’œuvre des Compagnons Charpentiers, comme nous l’avions fait quarante ans auparavant.

En vrai, outre le fait de nous retrouver et de faire une sorte de remémoration de cette période heureuse de notre vie, les choses avaient terriblement changé.

Presque quarante ans que nous n’y étions retournés ni l’un ni l’autre.

Notre automobile stationnée sur la place des Halles, nous n’avons pas trouvé un seul bar où se faire servir deux verres de Vouvray demi-sec comme celui que nous avions bu en 1972 : ils n’en servaient pas !

Sur la place, les vieilles halles sont détruites.

Au café Breton, à l’hôtel Saint-Jean, qui était le siège historique des Compagnons du Devoir depuis bon nombre de générations, l’on ne fait plus restaurant, et l’hôtel est référencé deux étoiles.

Le siège des Compagnons de la rue de la Serpe — où nous logions en 1972 — est fermé, et ce quartier, qui était un quartier très populaire, aujourd’hui l’est beaucoup moins.

Comble de tout, place des Halles, qui était le fief des Compagnons de tous les Devoirs du Tour de France, il n’y a qu’un genre de restaurant qui est ouvert, tenu par des asiatiques (très aimables).

Le nom du restaurant : « Cosmic Bar » ; ça, tu ne peux pas l’inventer.

Là, toujours pas de Vouvray demi-sec.

Nous déjeunons d’une entrecôte nerveuse, d’une poignée de frites, d’un margotin de haricots verts et d’une bouteille de vin de Bourgueil.

Le Musée est toujours très beau, les ouvrages sont bien entretenus, et de nombreux nouveaux documents viennent compléter des collections qui étaient déjà très conséquentes.

Le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir de Tours, réalisé par le Compagnon Philippe Leroux : Tourangeau-La-Clef-Des-Cœurs, y est exposé.

Il y a 40 ans, c’était le chef-d’œuvre des Compagnons Menuisiers du Devoir, réalisé par François Roux : François Le Champagne, qui l’était.

C’était alors une année sur deux que les chefs-d’œuvre des Menuisiers et des Charrons du Devoir étaient exposés à chacun leur tour.

Peut-être est-ce aujourd’hui la même pratique.

Le chef-d’œuvre qui n’est pas exposé au Musée l’est à la Maison des Compagnons du Devoir.

Dans tous les cas, c’est la première fois que je vois en réalité le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir.

Il est très beau ; amputé de deux statuettes, il est malgré tout un peu sale : c’est le seul qui le soit.

En une heure, le Musée se remplit de touristes débarqués de plusieurs autocars — ce qui est pénible — ; ils ne cessent d’être surpris et de s’esbaudir devant ce qu’ils voient.

Mais aucun d’entre eux, me semble-t-il, ne ressemble de près ou de loin à un artisan ou à un ouvrier.

Nous faisons ce qu’entre autres choses nous sommes venus faire : nos photographies. Nous les faisons avec l’aide d’un membre du personnel du musée.

Musée qui est aujourd’hui, comme tous les autres musées, doté d’une boutique ; l’on y fait un peu de commerce pour vivre mieux

En revenant du Musée vers la place des Halles où est toujours stationnée notre automobile, nous traversons la très belle place Plumereau.

Ici, comme ailleurs, que des bars et des terrasses où, sur des chaises, des consommateurs attablés goûtent au plaisir d’un rafraîchissement à l’ombre portée des hautes maisons médiévales qui entournent la place.

C’est une belle journée, il fait même un peu chaud

Décidément non !

C’est l’impression que peut avoir un visiteur lorsque, plusieurs années après son premier voyage, il retourne à Rome.

Le nettoyage des fresques de la Chapelle Sixtine ayant été fait entre-temps :

« On lui a volé sa Chapelle Sixtine ! »

Elle n’est plus la même, toute proprette, bien fringuée et bien amidonnée.

Et bien :

« On m’a volé mon Musée ! »

Ce n’est plus le même, les touristes ont remplacé les Compagnons, il y a de plus en plus de choses nouvelles exposées, entassées, on comprend que chacun veut en être, ça sent le contentement d’y être

En 40 ans, tout change, tout est changé, et surtout nous : 40 ans, ça commence à compter

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Le billet du Soutien de l’Union (N°10)

Illustration originale réalisée avec l’aide de l’IA

Séance du Bureau d’Angoulême le samedi 24 juin  2028.

La Chambre Égalitaire d’Angoulême compte 27 membres actifs, Compagnons et Aspirants, dont 16 pour les Bureaux de passage de Jarnac ; Cognac ; Saintes ; Barbezieux.

Sont réunis en séance du Bureau de la Chambre les Pays élus à cette fonction :

L’Ancien : Urbain Ladeveze.

Le Deuxième : Henri Lécuyer.

Le Troisième : Maurice Mauduit.

La Secrétaire : Armelle Galodé.

Le Secrétaire-Adjoint : Raymond Besson.

La Trésorière : Rose Guilhem.

Le Trésorier adjoint : Tonin Vitrac.

La 1re Rôleuse : Edmée Royer (maternité).

La 2e : Vivianne Boisdron (Tour de France).

La 3e : Renée Combret (excusée).

Ladeveze : Angoumois La-Bonne-Conduite.

Lécuyer : Saintonge La-Fierté.

Mauduit : Limousin Marche-A-Terre.

Galodé : Poitevine Cœur-Joyeux.

Besson : Périgord L’Amour-Du-Travail.

Guilhem : Île-de-France L’Amie-Fidèle.

Vitrac : Aunis La-Victoire.

Ladeveze : Tailleur d’habits.

Lécuyer : Menuisier.

Mauduit : Maçon-Constructeur.

Galodé : Chirurgienne de la main.

Besson : Peintre-en-bâtiments.

Guilhem : Masseuse réparatrice.

Vitrac : Maçon-Constructeur.

La séance se tient dans une salle fermée, assez spacieuse pour contenir une longue et large table de bois et de nombreuses chaises.

Le silence est celui d’une réunion qui commence tôt un jour de repos.

Une décision doit être prise.

Le nom AUDE apparaît sur un dossier posé au centre de la table.

Personne ne parle immédiatement.

Le silence est un peu frais, ça regarde les montres : il est 9 heures.

— Pays, la séance du Bureau est ouverte.

Ladeveze, un homme juste et Premier Ancien, ouvre le dossier qui est sur la table.

Prenant son temps il vérifie l’objet de la séance.

La chose faite, il prend la parole :

— Nous avons tous lu le dossier ?

Constatant que chacun opine, il poursuit :

— Je vous écoute.

— Je vais être direct.

Qui présente cette jeune femme ? Demande Lécuyer, un homme très fraternel, qui a un caractère et des goûts sélectifs.

— Je présente cette jeune femme, répond Ladeveze, pourquoi cette question ?

— Je ne suis pas certain qu’elle soit faite pour notre Chambre… ailleurs peut-être… je ne dis pas, ici… je doute.

— A cause de quoi ? Questionne Armelle Galodé qui emballe toujours ses remarques dans un sourire.

— A cause de quoi ? Mais de ses difficultés, et puis… ne le négligeons pas… son handicap.

— Je préfère que l’on en parle plus tard, répond Ladeveze.

— C’est pourtant l’objet de cette réunion et de nos réflexions ; autrement, il n’y aurait pas de sujet.

On pense tous la même chose, mais personne n’ose le dire clairement ; à un moment, il faut être lucide, nous avons des exigences, rajoute-t-il, la Réception n’est pas une promenade.

— Ce sont des exigences… ou des habitudes ?

— C’est la même chose, ou est-ce que je me trompe ?

— Eh bien, transformons la Réception en promenade, et l’affaire sera réglée une fois pour toutes, conclut la souriante Armelle.

— Il ne faut pas non plus se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir les réalités.

Si tu veux t’inscrire dans un club de football, si tu ne peux pas courir derrière le ballon, tu ne joueras pas au football, dit le fraternel Mauduit et  réaliste Limousin.

Chacun a ses limites, il faut l’admettre.

— Le compagnonnage n’est pas un sport, ou bien c’est moi qui me trompe, fait remarquer Ladeveze.

— S’il n’est pas un sport, il est très sélectif ; tout groupe choisit ses membres, sinon il ne transmet plus rien, poursuit le maçon constructeur Mauduit.

— Par expérience, les Chambres meurent plus souvent de dureté que d’ouverture.

— Là est la question, ne pas trop ouvrir sans trop fermer la porte ; où placer le curseur, je vous le demande ? Résume Ladeveze qui a réfléchi à cette question.

— C’est facile à dire quand on a déjà sa place depuis longtemps.

— Tu crois ?

— Je souhaite surtout que l’on ne confonde pas la générosité fraternelle et la faiblesse.

Pour la première fois, Rose Guilhem qui  comprend, et parle peu prend la parole.

— Et dureté et valeur, on peut les confondre ?

— Personne ici ne veut humilier cette femme.

Mais enfin… nous savons comment fonctionne le monde.

Certaines choses demandent des capacités particulières, je ne veux pas revenir sur la Réception… mais tout de même… ! Dit Besson, le courageux, le fraternel, l’artisan peintre-en-bâtiments périgourdin.

— Justement, parlons du monde.

Il me rappelle chaque jour que je ne suis pas assez conforme, ou trop différente, est-ce que c’est mieux ?

— Nous devons l’ignorer ?

— Non.

Mais nous n’avons pas à reproduire les mêmes erreurs, parce que ce sont des erreurs, rien que des erreurs, termine Rose qui se contrôle pour ne pas aller trop loin dans ses propos.

— Je peux me tromper, mais depuis des années nous parlons de transmission : de quelle transmission parle-t-on ? Des rites ? Pour quoi faire si nous ne changeons pas de manière de voir les gens et les choses?

— Tu parles comme si nous étions responsables de leurs souffrances.

— Dans ces cas-là, crois-le ou pas, personne n’est innocent, c’est une responsabilité collective ! répond Vitrac, l’entrepreneur médaillé,

— Moi, j’ai travaillé pour être ici, personne ne m’a fait de cadeau, c’est vrai je n’en demandais pas non plus.

— C’est justement la question Henri : peux-tu tendre ta main avant la Réception, oui ou non ? Il n’y a pas d’autre question à se poser, dit Galodé Cœur-Joyeux.

— Ce ne sont pas toujours les plus anciens qui deviennent les plus sévères.

— Ni les derniers reçus.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que celui qui a longtemps dû prouver sa valeur peut finir par barrer la porte qu’on lui a ouverte, voilà ce que ça veut dire.

— Nos exigences changent avec les années ; ce qui hier paraissait quelconque devient maintenant remarquable, ça aussi, ça change ; alors dire que nous ne changeons pas de manière de voir est plus que faux, dit calmement Ladeveze.

— Et si nous nous trompions ?

— Nous nous tromperons forcément, comme avec certains que nous avons acceptés, et d’autres que nous avons refusés, lui répond Galodé.

— Alors, dis-moi Armelle, à quoi ça sert d’être aussi exigeants ?

— A se raconter une belle histoire, pas davantage, et quand on y arrive, on est contents de soi, répond Armelle en souriant.

— Une personne qui frappe à notre porte ne vient pas seulement chercher des symboles ou des connaissances.

Mais nous pouvons être sûrs qu’elle ne vient pas pour se retrouver réduite à ses faiblesses : n’est-ce pas ?

— C’est vrai Armelle, à force d’être regardée comme insuffisante… on finirait par le devenir.

— J’ai connu ça, ne me regardez pas comme ça, je ne parle pas du handicap.

Mais de cette espèce de sensation d’être toujours déplacée, jamais à la bonne place.

Tu apprends à parler moins fort, à demander moins, à espérer moins, à respirer moins.

— Rose a raison, je reconnais que, d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre, nous avons tous connu ça, dit Lécuyer La-Fierté qui commence à réfléchir autrement.

— Le vrai danger est peut-être de laisser résonner dans la Chambre ce qui se passe en dehors.

— Je ne sais pas comment vous le voyez, mais pour moi, ce soir, il y a plus de choses écoutées et réfléchies que d’action.

— La parole est libératoire, affirme Rose, toujours douce et compatissante.

— Personne ne regarde plus le dossier ?

On pourrait jeter un autre coup d’œil, non ?

— J’ai lu qu’elle avait fait un apprentissage chez la Georgette Bontemps de la rue de Rochefort, c’était un bon atelier, très réputé.

— Pourquoi emploies-tu ce ton méprisant : « la Georgette » ?

— Méprisant, sûrement pas, comment peux-tu penser ça Armelle ? Georgette habitait dans ma rue, elle allait à l’école avec ma sœur, son frère jouait du bugle, et moi de l’alto au patronage ! Mais si tu veux, je ne le redirai plus, dit Besson L’Amour-Du-Travail qui accuse le coup.

— Tout ça, c’est fini : le sur-mesure, la corsetterie, la gainerie ; j’en ai un sur moi ! Avec mon métier, j’ai encore besoin de mon dos.

— Je lis qu’elle a eu ses examens avec mention très bien, plus de 18/20 ; en voilà une chose qui devrait être reconnue, non ? demande Vitrac La-Victoire.

— Elle est toujours célibataire ? Quel âge a-t-elle donc ?

— Je ne sais ce que vous en pensez, Aspirant corsetière, ça se tient, dit Mauduit Marche-A-Terre, ce que je peux dire, mes Pays, c’est qu’une femme qui fait un métier comme ça ne peut pas être une mauvaise personne.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? As-tu vu les clients ? Des cabossés, des tordus qu’il faut redresser ! Pour faire ça chaque jour, il faut avoir l’âme chevillée au corps, ce n’est pas donné à tout le monde.

— Et puis, dit Ladeveze, handicapée, oui c’est sûr, mais elle n’est pas invalide.

— Nous en avons la preuve, puisqu’elle gagne sa vie en travaillant dans son métier ! Renchérit Mauduit Marche-A-Terre.

Ladeveze La-Bonne-Conduite porte un regard confiant  sur les Compagnons qui sont assis autour de la table.

Ce sont les mêmes personnes mais les visages   changent.

Il faut l’admettre : pas tous dans le même sens. Cela dit, aucun n’est resté ce qu’il était.

Ladeveze referme lentement le dossier.

Il rappelle que le Bureau n’a qu’un avis à donner : favorable ou pas, seul le vote de la Chambre est déterminant.

— L’important a été dit, le reste, c’est du règlement, de la procédure.

Après un silence, Ladeveze ajoute, selon cette vieille habitude qui consiste à résumer en quelques mots ce qui vient de se vivre :

— Certains se trompent peut-être… ou bien ce sont les autres qui se trompent, mais nous avons tous parlé pour protéger ce que nous aimons.

Après une pause nécessaire, Ladeveze lâche :

— Je crois… que ce matin, nous n’avons pas seulement parlé de cette jeune femme.

La secrétaire le mentionnera.

Puis, reprenant son souffle, il dit :

— Bien.

Nous allons procéder au vote.

■■■

— Bien.

Procédons au dépouillement.

Le nombre de votants étant limité à sept, Ladeveze proclame les résultats ; sans triomphe il dit :

— A la question « Êtes-vous favorable ? » il a été répondu par sept réponses positives, ainsi le Bureau est favorable à l’Adoption de la candidate qui, dès à présent, prend le statut de Prétendante.

Après une seconde pause il dit :

— Pays, nous avons travaillé, et le temps du repos est venu.

« Hauts les cœurs » donnons-nous l’Accolade Fraternelle avant de nous séparer.

Il ajoute :

— Sept Pays visionnaires font avancer le compagnonnage sur la voie de l’égalité : nous n’avons pas parlé sans prendre de décision.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

■■■

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Le billet du Soutien de l’Union (N°9)

« Il y avait jadis, outre les droits d’entrée, une autre barrière qui repoussait le paysan des villes et l’empêchait de se faire ouvrier. Cette barrière était la difficulté d’entrer dans un métier. La longueur de l’apprentissage, l’esprit d’exclusion des confréries et des corporations. Les familles industrielles prenaient peu d’apprentis. Le plus souvent c’étaient leurs enfants qu’elles échangeaient entre elles. Aujourd’hui de nouveaux métiers sont créés, qui ne demandent guère d’apprentissage, et reçoivent un homme quelconque.  Le véritable ouvrier, dans ces métiers, c’est la machine, l’homme n’a pas besoin de beaucoup de force, ni d’adresse, il est là seulement pour surveiller, aider cet ouvrier de fer.»

Jules Michelet — Le peuple — Chapitre 2 — Bruxelles 1846.

Jules Michelet, est un historien français, né le 5 fructidor an VI (22 août 1798) à Paris et mort le 9 février 1874 à Hyères (Var)

Billet du Soutien de L’Union (N°9)

Toute société repose sur des règles. Celles-ci ouvrent des chemins à certains et les ferment à d’autres. Qui fait la loi organise les rapports humains, distribue les places, décide des permissions comme des exclusions.

A partir de la fin du XIIIe siècle, les Communautés de métiers imposèrent leurs conditions. Pour entrer en apprentissage, il fallait être né d’un mariage légitime et pouvoir payer son temps d’apprentissage au Maître qui enseignait le métier. Le contrat était surveillé par les Jurés et reçu devant notaire. On y fixait les obligations de chacun, le temps du service, les modalités du travail et parfois même la conduite attendue.

Pour beaucoup, ces conditions suffisaient à fermer la porte. Or sans apprentissage, il devenait impossible, dans cette période, d’accéder à la Maîtrise et de travailler légalement pour son propre compte. Ceux qui demeuraient hors des métiers n’étaient pourtant pas condamnés à l’inaction. Ils vendaient leur force de travail. On les embauchait à la journée, à la saison, au chantier. On les appelait ouvriers. Lors son temps d’apprentissage fait, l’apprenti devenait « Valet » ; à partir de ce moment, il était émancipé (et encore que dans certaines corporations il devait un temps de travail au Maître qui l’avait instruit).

Les ouvriers vivaient d’accords fragiles, souvent conclus sur parole. Cette parole engageait moins les Maîtres que ceux qui dépendaient d’eux pour manger. Les ateliers avaient besoin de bras, mais les bras restaient remplaçables. Peu à peu, les Maîtres s’entendirent sur les prix de journée afin d’éviter la concurrence entre ateliers et le débauchage des ouvriers les plus utiles.

Pourtant, ces hommes apprenaient. Même sans appartenir pleinement aux métiers dans lesquels ils servaient, ils observaient les gestes, retenaient des pratiques, circulaient d’un chantier à l’autre. Certains portaient la pierre sans savoir la tailler ; d’autres savaient déjà dresser un mur, ferrer un cheval ou réparer une charpente. Ils accumulaient des savoirs incomplets, fragmentaires, souvent sans reconnaissance. Ils allaient de ville en ville pour chercher leur travail comme le troupeau cherche son herbage. Ils dormaient sous des halles, dans des granges, près des ports, autour des chantiers. Ils connaissaient les routes, les foires, les saisons, les lieux où l’on pouvait trouver du travail et ceux où l’on risquait les coups, la prison ou la faim.

L’errance transmet difficilement une tradition véritable. L’errant passe plus qu’il ne demeure. Mais la route conserve malgré tout certaines choses :
des habitudes ; des récits ; des chansons ; des manières de se reconnaître dans l’entre-soi des trimards ; des prudences communes, et parfois quelques gestes appris à force de regarder les autres travailler dans le métier. De cette mobilité purent naître non pas encore des institutions, mais des proximités. Des hommes de mêmes conditions se retrouvaient sur les mêmes chemins, autour des mêmes travaux, soumis aux mêmes duretés. Ils partageaient le pain, le feu, les nouvelles des villes et parfois aussi la méfiance envers les Maîtres et les règlements qui les maintenaient dans une position inférieure. Peut-être faut-il chercher là une des terres possibles d’où émergèrent des formes anciennes qui annonçaient le compagnonnage.

Non pas une origine pure ni une fondation unique, mais une lente transformation. Car l’errant n’est pas encore le compagnon. L’errant survit. Le compagnon commence à appartenir à une continuité. Peu à peu, la circulation put devenir parcours ; les rencontres, habitudes ; les gestes dispersés, savoir-faire ; l’entraide précaire, et la reconnaissance mutuelle. Des ateliers accueillirent plus régulièrement ces travailleurs itinérants. Des règles apparurent. Des recommandations circulèrent d’une ville à l’autre. Certains anciens commencèrent peut-être à transmettre davantage que des astuces de survie : des manières de travailler, de se conduire, d’habiter un métier. Le métier transformait alors moins l’homme qu’il ne stabilisait son geste. Un individu violent, instable ou dispersé ne devenait pas soudain vertueux parce qu’il entrait dans un atelier.

Mais le travail imposait des rythmes. Il fallait revenir, recommencer, poursuivre une tâche jusqu’à son terme. Peu à peu, la répétition rendait possible l’achèvement. Et l’objet achevé changeait quelque chose. Une pièce bien taillée, une charpente juste, un cuir correctement tendu, un assemblage solide : ces choses donnaient à celui qui les avait produites une preuve visible de sa capacité. Non une rédemption, mais une forme de dignité concrète. Le merveilleux n’était peut-être pas ailleurs. Il ne résidait ni dans les secrets, ni dans les légendes prestigieuses, ni dans les filiations imaginaires. Il pouvait naître dans la découverte lente du monde ordinaire : le son juste d’un outil, la lumière sur un bois raboté, la chaleur d’une forge au matin, le silence attentif d’un atelier au travail. Le métier apprenait peut-être d’abord à regarder. Alors seulement purent survenir d’autres influences : les villes, les confréries religieuses, les récits héroïques, les symboles, les règles morales, les figures légendaires.

Ce qui naquit démuni et en constant mouvement se transforma lentement au contact d’autres corps sociaux.

Cela dit, sous les récits glorieux demeurait peut-être encore quelque chose des premiers errants : la fatigue des routes, la fragilité des hommes, les fréquentations funestes ; le besoin d’être reconnu par ses semblables : et une  volonté obstinée de produire malgré tout une forme durable dans leur monde instable.

Le repas des Paysans par Louis le Nain

Le repas des ouvriers par Pedro Lira

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°8)

Quelques unes des Pays du Devoir Egalitaire

Madame Virginie Tostain, Conservatrice et Directrice du musée du Compagnonnage à Tours sollicitait le Pays Jean-Michel Mathonière pour lui poser la question du nombre de femmes reçues dans notre Compagnonnage Egalitaire.

Il la priait donc de s’adresser directement au Pays Serge Canet.

Voici les échanges et la réponse du Pays Canet :

  • – Objet : Femmes reçues compagnons Égalitaires

Bonjour Virginie,

Je te remercie pour ton message. Oui, je vais bien malgré la fatigue des déplacements et conférences qui ne cessent guère en ce moment. J’espère que tout va bien de ton côté. En ce qui concerne les femmes reçues compagnon chez les Égalitaires, le mieux serait de poser la question au Pays Canet en personne, que je mets en copie de ce courriel. Je n’en possède pas la liste.

Bien à toi.

Jean-Michel MATHONIÈRE

  • Virginie TOSTAIN
  • Merci Jean-Michel pour cette mise en relation.
  • Serge CANET

À : Cher Monsieur CANET,

Comme je l’expliquais donc à Jean-Michel, je cherche à connaître le nombre exacte de femmes reçues dans chaque société en France et ce chiffre me manque actuellement chez les Egalitaires. J’en ai recensé quatre sur votre site internet mais j’imagine qu’elles sont plus nombreuses.

Vous remerciant par avance. Bien respectueusement

Virginie TOSTAIN

Directrice du musée du Compagnonnage – Tours.fr

Cognac le 15 mai 2026

Bonjour madame,

Pour répondre à votre question : sur environ 110 Aspirants au total (2020) environ 25% sont des femmes, pour l’essentiel dans des métiers dévolus aux hommes. Bien sûr il y en eut aussi dans les métiers de : Dentelière, Coiffeuse, céramiste, et un bon nombre dans le métier de peintre en bâtiments. Dans les métiers de bouche il y en eut une (éphémère) à Bordeaux. Depuis 2020 d’autres femmes ont intégré à Bordeaux, Bergerac, et Apt : je n’en sais pas le nombre.

La 1ère femme fut : Évelyne (Ève) Gantcheguy : « Bordelaise Cœur Joyeux » qui était tailleuse de pierre reçue par la Chambre d’Angoulême.  Le compte est fait en pourcentage du nombre d’Aspirants : au Devoir Egalitaire les Aspirants sont électeurs donc éligibles à tous les postes et fonctions.  Dès lors les droits et devoirs étant les mêmes, il n’y a pas de course pour être reçu Compagnon.  La condition d’Aspirant n’est pas une étape transitoire entre celle de Prétendant est celle de Compagnon.  S’il vous fallait d’autres précisions pour lesquelles je pourrais vous renseigner je le ferai volontiers.

Cordialement.

Serge Canet

Puis le Pays Canet a souhaité compléter et étoffer son propos pour les Pays qui suivent notre site :

« Comment en suis-je venu à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons ? »

C’était en 1971.

Le 23 mai, j’étais admis Aspirant par les Compagnons Des Devoirs Unis de la Cayenne de Nantes. Après certaines péripéties, somme toute assez bénignes dues à ma jeunesse, quelques jours après, je quittai Nantes à pied pour rejoindre Fougères. Ma première étape fut chez le Compagnon Charpentier Des Devoirs : Bernard Houdusse, qui, à cette période, travaillait pour son propre compte à Senonnes-Pouancé dans le département de la Mayenne.

La deuxième étape fut à Châteaubriant où demeurait le Compagnon peintre Des Devoirs Unis : Pierre Mainguet. Il m’hébergea ; ce fut à cette occasion que je fis connaissance de son épouse et de leurs deux enfants. Madame Mainguet fut la première femme que j’entendis dire qu’elle voulait que sa fille ait un métier, qu’elle gagne sa vie pour ne pas être dépendante de son mari. Ce qui, à cette période, n’était pas (dans les milieux que je fréquentais) à l’ordre du jour des conversations. D’autant que chez les Compagnons, des femmes : il n’y en avait pas. Madame Mainguet exerçait la vocation d’institutrice ; par ses paroles, elle déposa, sans le savoir, une semence dans mon crâne.

En 1972, je fus reçu Compagnon à Fougères.

En 1973, un Compagnon peintre de l’Union Compagnonnique de Surgères, qui était 3 fois (trois) Meilleur Ouvrier de France (Peintre en bâtiments ; Peintre en décors ; Laqueur d’art). Le Compagnon Yves Derval défraya la chronique du microcosme de l’Union Compagnonnique. Il créa une séparation d’avec l’Union dénommée :

« Les Compagnons Œuvriers Du Tour de France ».

Ce groupement se donnait entre autres particularités : la Réception des femmes. Depuis ma rencontre avec madame Mainguet, la graine qu’elle avait déposée dans mon crâne avait germé, sans que je m’en rende compte.

Plus tard, en 1989, madame Yvette Mainguet devint la première Mère des Compagnons de la Cayenne Des Devoirs Unis de Rennes.

Son nom : « Castelbriantaise La Sagesse ».

Je n’ai jamais connu madame Mainguet dans sa charge de Mère. Conjuguant l’idée qui avait germé et ce que le Pays Yves Derval : « Aunis L’Ami Des Arts » avait créé, j’en vins à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons, à rang égal avec les hommes.

En 1978, je quittai l’Union Compagnonnique pour créer l’Ère Nouvelle avec dans l’idée d’intégrer des femmes. Ère Nouvelle au même nom qu’un mouvement de 1854 qui regroupait des Compagnons Cordonniers progressistes issus du Devoir de Maître-Jacques. Cela restait malgré tout assez abstrait, jusqu’au jour où je rencontrai, au détour d’un chantier, une femme qui exerçait le métier de peintre en bâtiments depuis de nombreuses années : elle avait assuré la succession de son père, lui-même peintre en bâtiments. Ce ne fut pas une candidate possible. Il y en eut d’assez nombreuses qui ne le furent pas. Il ne s’agissait pas de recruter des femmes qui n’exerçaient pas leur métier pour s’assurer le pain quotidien. Ni des artistes. Je devais trouver des ouvrières comme moi j’étais ouvrier, comme tous les Compagnons l’étaient ou l’avaient été. Ce ne fut pas facile, d’autant que de l’intérieur et de l’extérieur du nouveau groupement, les critiques s’abattaient sur nous. Et puis il y eut ma rencontre avec la femme qui devint la première femme Compagnon Égalitaire. Elle était tailleuse de pierre0 Reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême.

Son nom : « Bordelaise Cœur-Joyeux ».

La dernière reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême est ébéniste.

Son nom : « Provençale La-Victoire ».

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Le billet du Soutien de l’Union (N°7)

Souvenirs du Tour de France : Le géant d’Airoux

C’était il y a plus de cinquante ans, entre Toulouse et Carcassonne. Au départ de Toulouse, nous marchions de compagnie : Vincent Canot, un maçon originaire de Varennes, « Mâconnais Bon Accord » au caractère facile pour faire le chemin. J’étais fraîchement libéré de mon service militaire. Nous espérions joindre Carcassonne en trois journées de marche. Nous étions convenus d’accomplir notre tour de France en marchant, quand bien même ce ne seraient que des étapes de proche en proche. Ce fut la raison pour laquelle, après un repas très raisonnable, nous partîmes de Toulouse, le sac au dos, pour rejoindre Carcassonne : il était minuit (c’était maintenant ou jamais) heure étrange pour entreprendre un voyage.

Le plus pénible et difficile fut de sortir de Toulouse pour rejoindre la grande route. Après une heure dans la nuit, le trafic des automobiles et des camions se calma, nous permettant d’atteindre Baziège, commune où nous ferions halte, ainsi que nous l’avions prévu. Nous avions déjà fait quinze kilomètres lorsque nous traversâmes Rivel, où rien n’était ouvert. A Baziège, cinq kilomètres plus loin, ce fut jour de fête ; l’odeur sacrée du pain qui empesait l’air nous guida (il était presque six heures) le boulanger nous servit, et, sans attendre, nous attaquâmes le pain sorti du four par les deux bouts : à chacun son « crouston ». Contentés, nous prenions un repos sous les petits arbres de la banquette, en attendant de reprendre la route, quand l’un et l’autre nous avons cédé à un sommeil salutaire et bienvenu.

L’odeur du pain, le désir de pain, le besoin de pain ne sont pas à confondre avec la nécessité de se nourrir : c’est sur un autre registre que la chose s’exprime. Ce besoin est une compagnie « J’ai besoin de toi ; je ne suis pas seul quand tu es là !. » Un pain dans sa musette, et c’est fait ! Le monde est à soi, toutes les peurs disparaissent, l’esprit est rasséréné, l’estomac réfléchit, les intestins, les jambes et les pieds avancent. Au petit matin, la sexualité confiante resurgit : le pain chaud appelle la sexualité qui va de l’avant la croûte qui craque pousse sa race !

Le soir de la première journée, nous faisions halte dans un établissement à l’entrée de Castelnaudary. En attendant qu’une place se libérât, d’un rapide coup d’œil, je fis l’inventaire de la grande salle aux murs peints « vert anis », avec des soubassements en formica « tête de nègre ». Je lus des affiches de bals, de matchs, des petites annonces de vente d’automobiles ou de motoculteurs ; un baromètre Byrrh ; une pendule : « Midi… 7 heures… l’heure du Berger » ; des cendriers de réclame ; un baby-foot ; un jukebox ; et, sur deux étagères distinctes, des coupes et des fanions pour le club de foot, et des trophées pour celui de pétanque venaient compléter un décor sans originalité. Avec, au plafond, un faux lustre de la conquête de l’Ouest, et, accrochées sur les murs, des appliques électriques assorties. Des banquettes en similicuir « fauve » et des tables à piètements métalliques recouvertes d’un formica jaune bordé de noir, élimé, aux arêtes épaufrées, se suivaient autour de la salle. Un nuage de fumée emplissait la salle ; presque tous les hommes fumaient des cigarettes. Je les contemplai ; au fond, tous se ressemblaient ; ils avaient de grandes oreilles, des tignasses touffues, mal peignées, la peau tannée, de ceux qui sont à la glèbe, dans les carrières et les chantiers.

Après le repas, l’établissement, somme toute assez sordide, se remplit de valets de ferme et d’ouvriers des environs. L’un d’eux, un homme grand de deux mètres, fort de trois cents livres (un pauvre hère qui se louait de ferme en ferme) se laissait provoquer. Ainsi il faisait l’animation, et gagnait sa boisson : en montrant sa force.

— Je suis le géant d’Airoux ! proclamait-il, le simplet.

— Venez à moi ! Vous saurez votre force !

D’un geste, l’autre il prit le Mâconnais à partie, et il lui fit embrasser la sciure du parquet, sans qu’il l’eût défié en aucune façon. Je ne comptais pas en rester là, mais l’homme était rompu à la lutte ; alors je fus plus malin que celui qui voulait me baiser. J’offris à boire au géant autant qu’il pouvait en boire ; il était fin saoul quand il sortit de l’établissement pour satisfaire un besoin naturel. Je prétextai la même nécessité, et je suivis l’homme jusqu’à une forme d’enclos bordé de haies épineuses, où tout un chacun venait soulager ses boyaux. L’homme se dirigea vers un angle de l’endroit qui était abrité sous les branches d’un châtaignier centenaire. Je me dirigeai vers un autre coin, encore mieux dissimulé par un gros néflier d’Allemagne.

Profitant de la pénombre, je m’avançai traîtreusement vers l’homme ; dès lors, celui-ci, accroupi et les culottes tombées, geignait pour satisfaire ses besoins : à l’aide d’une branche, je le poussai pour qu’il tombât. Son peu d’équilibre fit basculer l’homme en arrière : la culotte baissée, la blouse relevée, le cul et les reins dans une merde sans consistance. L’homme hurlait ; il appelait à l’aide. Perfidement, je m’avançai, feignant de vouloir le secourir ; lorsqu’au prix d’un grand effort l’homme souleva la masse de son corps, je lâchai méchamment sa main, prétextant la mauvaise prise et le manque de forces. L’homme retomba de cul, là d’où il s’était péniblement soulevé. Je cherchai du secours à l’auberge. Attirée par les hurlements de l’homme, la bande des garçons le trouva le cul dans la merde. Ils se mirent trois ou quatre, s’y prirent à maintes reprises pour le relever. Non sans avoir glissé plusieurs fois dans les déliquescences intestinales.

Nous sommes allés dormir, très heureux de voir le géant d’Airoux détrôné. Qu’est devenu cet homme ? Je ne sais pas ; je ne l’ai jamais revu.

Un jour, trente ans après cette soirée à Castelnaudary, à l’époque où j’étais à Bordeaux, j’ai vu, à la foire, un artiste forain qui me fit repenser à cet homme. Sur une estrade, il y avait un homme couché, torse nu, en culotte de tissu façon léopard. Avec une masse, un comparse cassait de grosses pierres sur le ventre de l’homme. Après cette démonstration de force, les deux saltimbanques faisaient la quête. Ce spectacle me laissa perplexe. La ressemblance avec le géant d’Airoux était quasi certaine. Cela me faisait mal au cœur pour cet homme, car au passage du chapeau, l’assistance se défila, prétextant que le tour de force était truqué, ce qui, était une manière de justifier le manque de générosité et de moquer d’un malheureux.

Jusqu’à aujourd’hui, après cette anecdote, somme toute assez banale, me souvenant de ce fameux soir d’il y a cinquante ans à Castelnaudary, je regrette de m’être vengé de l’homme : du géant d’Airoux, qui, peut-être, n’avait-il que cette marchandise à vendre :

son corps était son travail.

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Le Billet du soutien de l’Union (N°6)

« Et moi, j’attends que tu reviennes. Chaque jour, je reviens voir si tu es là. Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous. Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici. Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti. Mon Pays. Mon jumeau. Mon égal. Mon frère. »

(Origine photo : rosada.net – Avec l’aimable autorisation de Rosada Remo Alexandre)

LE TRAVAIL

Je compare le laborieux à l’otage qui, à force de captivité, en vient à s’attacher à son geôlier.

Il s’habitue, il compose, il finit par aimer ce qui le tient.

Qu’on ne me parle pas alors de progrès de l’humanité.
Il est étrange de voir les mêmes hommes défendre la dignité partout — dans les discours, dans les ligues, dans les causes — et, sans ciller, consacrer le culte d’un travail prétendument émancipateur.

Pour ces raisons je me tiens à distance.

Étranger à ma propre culture, je ne reconnais plus ni le politique, ni le syndicaliste, ni le prêtre : et parfois même plus le compagnon.

Depuis toujours, pourtant, les Compagnons célèbrent le travail : un effort libre, consenti, presque joyeux.

C’est une constante.

Mais le monde autour a changé.

Les formes, les besoins, les organisations, les moyens : tout s’est déplacé.

Ce qui faisait règle s’efface ou se délite.

Et pourtant, la célébration demeure.
Intacte.
Comme si rien n’avait bougé.

Comme les hommes et les femmes de mon temps, je revendique du temps.

Je n’accepte plus que le travail en dispose à ma place.

Produire sans fin n’a jamais suffi à réussir une vie.

On dit que le travail affranchit : j’en doute.

Pour m’émanciper, je veux du temps.

Du temps à moi.

En user comme je l’entends.

J’ai manqué de jugement, j’ai proclamé :

« Gloire au travail ».

Gloire au tourment, au supplice, à la torture :  le reste suit.

Puis-je encore me dire « humaniste ? »

Ma vie est rude.

La charge, lourde.

Je suis un travailleur de force.

J’attends qu’on me paie, rien d’autre.
Je ne travaille que pour ça.

Et pendant ce temps, ma vie passe.

Elle disparaît.

Et j’aime une cage.

Dans ma soumission, je dore la cage qui m’enferme.
Je l’embellis.

Et je dis : « Vive ma cage ! »

Qu’elle soit plus brillante, plus soignée : elle n’en reste pas moins une cage.

Je sais aussi me dissimuler ce que je refuse de voir. Ce que je ne veux pas entendre.

Je respecte celui qui m’exhibe, qui m’enchaîne, qui me tient enfermé.

Il verrouille les issues : et m’assure que la liberté n’est qu’une chimère.

Que la cage, elle, est la gloire.

Je fais de mon travail une arme.

Une arme tournée contre l’autre.

Je m’en sers pour me distinguer, pour prendre l’avantage : pour l’écraser, s’il le fallait.

Le travail s’exhibe.

Son résultat aussi.

Tout devient démonstration.

Mais alors : contre qui est dirigée cette arme ?

Qui est-ce que je veux abattre ?

Quel adversaire exige de moi tant d’efforts, tant d’acharnement : jusqu’à la virtuosité, peut-être même jusqu’à cette perfection que je feins de mépriser?

Est-ce ainsi que j’existe ?

Le travail ne serait-il que jalousie ?

Jalousie de l’homme envers son semblable :  
habileté comprise.

Vanité.
Poursuite du vent.

Mieux vaudrait alors une main pleine, dans le repos, que les deux pleines à force de travail : non ?

On dit souvent : pour être heureux au travail, il faut aimer son métier.

Le métier élève.

Par l’apprentissage, par la pratique des arts, des sciences, des techniques.

Par une discipline aussi, des règles qui structurent et orientent.

Pourquoi aime-t-on un métier ?

Parce qu’il est choisi.

Parce qu’il répond à quelque chose en nous : un mouvement, une inclination.

Mais le travail, lui… y répond-il ?

ll est vrai que pour le travail, il ne s’agit pas d’amour.
Il s’agit de gloire.

Pour le métier : l’amour.

Pour le travail : la gloire.

Deux registres distincts, deux logiques qui ne se rencontrent pas.

 « Ne te relâche pas dans ton travail, de peur de devenir frère de celui qui détruit. »

Assez d’intimidation.

Assez de soumission.

Puis-je vraiment accéder au bonheur et au bien-être par le fruit de mon travail ?

Dans quel état, le chagrin de ne pas atteindre ce bien-être, me plonge-t-il ?

Et moi qui ai presque consacré ma vie au travail… vers quoi cela me mène-t-il ?

Le travail n’apparaît plus que comme le signe d’un chagrin ancien, qui précède le désespoir.

Qui décide que je dois travailler ?

Que deviennent alors les philosophies ?

Les arts ?

Les voyages, lorsqu’ils sont eux-mêmes absorbés par le travail ?

La joie de vivre est-elle encore là ?

Je ne suis pas fait pour le repos.

Mais ai-je seulement le choix ?

Puisque je veux progresser, je me vois résigné à une vie de travail et de fatigue.

Est-ce pour autant une vertu ?

On ne parle plus que de travail : encore du travail comme d’une religion.

Comme d’autres parlent de Dieu.

Dois-je croire que cette fidélité m’associe à une forme de gloire ?

Mais que celui qui veut travailler travaille.
Qu’il le fasse.

Et qu’il se taise.

Que cela reste son affaire, son intimité.

Qu’il ne l’exhibe pas, qu’il ne l’impose pas.

Je sens peu à peu s’éteindre le feu qui m’animait.
L’abattement me gagne, puis le découragement, et déjà le désespoir.

Comment reprendre courage quand les forces manquent pour atteindre ce but ?

Le voyage est trop long pour que le travail en donne le bénéfice.

Et je ne trouve plus de consolation à ce chagrin de n’avoir pas abouti.

Le chemin ne s’aplanit pas. Il ne devient ni plus doux, ni plus juste sous mes sandales.

Mémoire des amertumes.

Obsession de la douleur.

Temps perdu.

Et l’œuvre demeure inachevée.

Quelle est donc cette chose cachée derrière la glorification du travail ?

Chose cachée.

Qui m’obsède et me poursuit qui me protège du désespoir.

Le travail agit-il alors comme l’Art ?

En force d’illusion et d’apaisement ?

Venant distraire l’obsession qui me traverse ?

Et puis, au détour de ces incertitudes, je rencontre l’ennemi.

Je le reconnais.

Je vois vers quoi son arme est tournée.
Je vois qu’il veut m’abattre.

Sans relâche, je lui ai livré bataille.

Dans un combat quotidien.

Singulier.

Interminable.

Combattre pour se distraire.

Travailler pour se distraire.

Combattre pour vivre.

Travailler pour vivre.

C’est cette chose cachée que je cherche, douloureusement, à découvrir.

Celle qui m’obsède, me hante, et désormais m’oblige à poursuivre.

Pour rester en paix, pour maintenir une forme d’harmonie, je m’engage sur une voie déjà tracée.

Par devoir, par habitude, par ce que l’on dit être un sort enviable : celui de cultiver son métier.

Alors le métier agit.

Il charme.

Il transforme.

Il adoucit.

Une lente métamorphose, patiente, régulière, presque imperceptible.

Et pourtant : le travail ne me dévorera pas d’un seul coup.

Il viendra autrement.

Plus tard.

Quand je serai confiant.

Et ce sera suffisant.

Une seule faille.

Et tout bascule.

Angoumois Sans-Regret est tombé de son échafaudage.

Il a rebondi sur la palissade.

Mort sur le coup.

Les peintres crient contre le patron : « Salaud de patron ! A bas les rendements ! Nous voulons de la sécurité ! »

Moi, je ne crie pas ces choses-là.

Seul, j’enrage.

Contre le politique qui dit : « Et bien qu’ils souffrent. »

Contre le syndicaliste, allié du système qui rend supportable ce qui ne l’est pas.

Contre ceux qui, dans leurs loges, dans leurs discours, dans leurs conforts, répètent :

« Gloire au travail. »

Boutiquiers. Serviteurs dociles.

Engrenages d’une société qui se nourrit d’elle-même.

J’enrage contre le curé, qui dans son église parle de malédiction et de faute : comme si la souffrance était une dette à payer.

J’enrage contre le géniteur, le parent, pris dans la chaîne qu’il reproduit sans fin.

Et je pense : que cessent les naissances de nouveaux ouvriers, de nouveaux maçons, de nouveaux couvreurs, de nouveaux peintres en bâtiments.
Et peut-être cesseraient ces morts répétées.

Que cessent les apprentissages, les formations professionnelles, et les constructions.

Et peut-être cesserait cette logique du travail comme destin.

Je ne supporte pas la destinée : je lui préfère la rencontre.

Nous ne sommes pas nés pour mourir au travail, qu’il manque ou qu’il excède.

Que chacun construise sa hutte, choisisse sa grotte.
Les princes, les ministres — et même Dieu — qu’ils se logent eux-mêmes.

Sur ces thèmes anciens, on écrit des mots nouveaux.
Mais toujours les mêmes larmes, répandues sur des sujets usés, décrépits, déjà vécus.

Du ressassé.

Encore et encore.

Cette étrange vocation à répéter, à reformuler, à revenir, par tiédeur, par fatigue de l’âme.

Comme dans un spectacle d’illusionniste, tu es là, dans une caisse.

« Ce n’est pas grand-chose un homme : ça tient dans une boîte. »

Mon ami, mon frère, mon vieux compagnon.

Je t’y ai vu couché, endormi.

La caisse est fermée.

Le rideau s’ouvre.

Elle est roulée au fond d’un long couloir.

Le rideau se referme.

Le four se met en marche.

Et moi, j’attends que tu reviennes.

Chaque jour, je reviens voir si tu es là.

Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous.

Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici.

Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti.

Mon Pays.

Mon jumeau.

Mon égal.

Mon frère.