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Le Billet du Soutien de l’Union (N°8)

Quelques unes des Pays du Devoir Egalitaire

Madame Virginie Tostain, Conservatrice et Directrice du musée du Compagnonnage à Tours sollicitait le Pays Jean-Michel Mathonière pour lui poser la question du nombre de femmes reçues dans notre Compagnonnage Egalitaire.

Il la priait donc de s’adresser directement au Pays Serge Canet.

Voici les échanges et la réponse du Pays Canet :

  • – Objet : Femmes reçues compagnons Égalitaires

Bonjour Virginie,

Je te remercie pour ton message. Oui, je vais bien malgré la fatigue des déplacements et conférences qui ne cessent guère en ce moment. J’espère que tout va bien de ton côté. En ce qui concerne les femmes reçues compagnon chez les Égalitaires, le mieux serait de poser la question au Pays Canet en personne, que je mets en copie de ce courriel. Je n’en possède pas la liste.

Bien à toi.

Jean-Michel MATHONIÈRE

  • Virginie TOSTAIN
  • Merci Jean-Michel pour cette mise en relation.
  • Serge CANET

À : Cher Monsieur CANET,

Comme je l’expliquais donc à Jean-Michel, je cherche à connaître le nombre exacte de femmes reçues dans chaque société en France et ce chiffre me manque actuellement chez les Egalitaires. J’en ai recensé quatre sur votre site internet mais j’imagine qu’elles sont plus nombreuses.

Vous remerciant par avance. Bien respectueusement

Virginie TOSTAIN

Directrice du musée du Compagnonnage – Tours.fr

Cognac le 15 mai 2026

Bonjour madame,

Pour répondre à votre question : sur environ 110 Aspirants au total (2020) environ 25% sont des femmes, pour l’essentiel dans des métiers dévolus aux hommes. Bien sûr il y en eut aussi dans les métiers de : Dentelière, Coiffeuse, céramiste, et un bon nombre dans le métier de peintre en bâtiments. Dans les métiers de bouche il y en eut une (éphémère) à Bordeaux. Depuis 2020 d’autres femmes ont intégré à Bordeaux, Bergerac, et Apt : je n’en sais pas le nombre.

La 1ère femme fut : Évelyne (Ève) Gantcheguy : « Bordelaise Cœur Joyeux » qui était tailleuse de pierre reçue par la Chambre d’Angoulême.  Le compte est fait en pourcentage du nombre d’Aspirants : au Devoir Egalitaire les Aspirants sont électeurs donc éligibles à tous les postes et fonctions.  Dès lors les droits et devoirs étant les mêmes, il n’y a pas de course pour être reçu Compagnon.  La condition d’Aspirant n’est pas une étape transitoire entre celle de Prétendant est celle de Compagnon.  S’il vous fallait d’autres précisions pour lesquelles je pourrais vous renseigner je le ferai volontiers.

Cordialement.

Serge Canet

Puis le Pays Canet a souhaité compléter et étoffer son propos pour les Pays qui suivent notre site :

« Comment en suis-je venu à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons ? »

C’était en 1971.

Le 23 mai, j’étais admis Aspirant par les Compagnons Des Devoirs Unis de la Cayenne de Nantes. Après certaines péripéties, somme toute assez bénignes dues à ma jeunesse, quelques jours après, je quittai Nantes à pied pour rejoindre Fougères. Ma première étape fut chez le Compagnon Charpentier Des Devoirs : Bernard Houdusse, qui, à cette période, travaillait pour son propre compte à Senonnes-Pouancé dans le département de la Mayenne.

La deuxième étape fut à Châteaubriant où demeurait le Compagnon peintre Des Devoirs Unis : Pierre Mainguet. Il m’hébergea ; ce fut à cette occasion que je fis connaissance de son épouse et de leurs deux enfants. Madame Mainguet fut la première femme que j’entendis dire qu’elle voulait que sa fille ait un métier, qu’elle gagne sa vie pour ne pas être dépendante de son mari. Ce qui, à cette période, n’était pas (dans les milieux que je fréquentais) à l’ordre du jour des conversations. D’autant que chez les Compagnons, des femmes : il n’y en avait pas. Madame Mainguet exerçait la vocation d’institutrice ; par ses paroles, elle déposa, sans le savoir, une semence dans mon crâne.

En 1972, je fus reçu Compagnon à Fougères.

En 1973, un Compagnon peintre de l’Union Compagnonnique de Surgères, qui était 3 fois (trois) Meilleur Ouvrier de France (Peintre en bâtiments ; Peintre en décors ; Laqueur d’art). Le Compagnon Yves Derval défraya la chronique du microcosme de l’Union Compagnonnique. Il créa une séparation d’avec l’Union dénommée :

« Les Compagnons Œuvriers Du Tour de France ».

Ce groupement se donnait entre autres particularités : la Réception des femmes. Depuis ma rencontre avec madame Mainguet, la graine qu’elle avait déposée dans mon crâne avait germé, sans que je m’en rende compte.

Plus tard, en 1989, madame Yvette Mainguet devint la première Mère des Compagnons de la Cayenne Des Devoirs Unis de Rennes.

Son nom : « Castelbriantaise La Sagesse ».

Je n’ai jamais connu madame Mainguet dans sa charge de Mère. Conjuguant l’idée qui avait germé et ce que le Pays Yves Derval : « Aunis L’Ami Des Arts » avait créé, j’en vins à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons, à rang égal avec les hommes.

En 1978, je quittai l’Union Compagnonnique pour créer l’Ère Nouvelle avec dans l’idée d’intégrer des femmes. Ère Nouvelle au même nom qu’un mouvement de 1854 qui regroupait des Compagnons Cordonniers progressistes issus du Devoir de Maître-Jacques. Cela restait malgré tout assez abstrait, jusqu’au jour où je rencontrai, au détour d’un chantier, une femme qui exerçait le métier de peintre en bâtiments depuis de nombreuses années : elle avait assuré la succession de son père, lui-même peintre en bâtiments. Ce ne fut pas une candidate possible. Il y en eut d’assez nombreuses qui ne le furent pas. Il ne s’agissait pas de recruter des femmes qui n’exerçaient pas leur métier pour s’assurer le pain quotidien. Ni des artistes. Je devais trouver des ouvrières comme moi j’étais ouvrier, comme tous les Compagnons l’étaient ou l’avaient été. Ce ne fut pas facile, d’autant que de l’intérieur et de l’extérieur du nouveau groupement, les critiques s’abattaient sur nous. Et puis il y eut ma rencontre avec la femme qui devint la première femme Compagnon Égalitaire. Elle était tailleuse de pierre0 Reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême.

Son nom : « Bordelaise Cœur-Joyeux ».

La dernière reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême est ébéniste.

Son nom : « Provençale La-Victoire ».

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Le billet du Soutien de l’Union (N°7)

Souvenirs du Tour de France : Le géant d’Airoux

C’était il y a plus de cinquante ans, entre Toulouse et Carcassonne. Au départ de Toulouse, nous marchions de compagnie : Vincent Canot, un maçon originaire de Varennes, « Mâconnais Bon Accord » au caractère facile pour faire le chemin. J’étais fraîchement libéré de mon service militaire. Nous espérions joindre Carcassonne en trois journées de marche. Nous étions convenus d’accomplir notre tour de France en marchant, quand bien même ce ne seraient que des étapes de proche en proche. Ce fut la raison pour laquelle, après un repas très raisonnable, nous partîmes de Toulouse, le sac au dos, pour rejoindre Carcassonne : il était minuit (c’était maintenant ou jamais) heure étrange pour entreprendre un voyage.

Le plus pénible et difficile fut de sortir de Toulouse pour rejoindre la grande route. Après une heure dans la nuit, le trafic des automobiles et des camions se calma, nous permettant d’atteindre Baziège, commune où nous ferions halte, ainsi que nous l’avions prévu. Nous avions déjà fait quinze kilomètres lorsque nous traversâmes Rivel, où rien n’était ouvert. A Baziège, cinq kilomètres plus loin, ce fut jour de fête ; l’odeur sacrée du pain qui empesait l’air nous guida (il était presque six heures) le boulanger nous servit, et, sans attendre, nous attaquâmes le pain sorti du four par les deux bouts : à chacun son « crouston ». Contentés, nous prenions un repos sous les petits arbres de la banquette, en attendant de reprendre la route, quand l’un et l’autre nous avons cédé à un sommeil salutaire et bienvenu.

L’odeur du pain, le désir de pain, le besoin de pain ne sont pas à confondre avec la nécessité de se nourrir : c’est sur un autre registre que la chose s’exprime. Ce besoin est une compagnie « J’ai besoin de toi ; je ne suis pas seul quand tu es là !. » Un pain dans sa musette, et c’est fait ! Le monde est à soi, toutes les peurs disparaissent, l’esprit est rasséréné, l’estomac réfléchit, les intestins, les jambes et les pieds avancent. Au petit matin, la sexualité confiante resurgit : le pain chaud appelle la sexualité qui va de l’avant la croûte qui craque pousse sa race !

Le soir de la première journée, nous faisions halte dans un établissement à l’entrée de Castelnaudary. En attendant qu’une place se libérât, d’un rapide coup d’œil, je fis l’inventaire de la grande salle aux murs peints « vert anis », avec des soubassements en formica « tête de nègre ». Je lus des affiches de bals, de matchs, des petites annonces de vente d’automobiles ou de motoculteurs ; un baromètre Byrrh ; une pendule : « Midi… 7 heures… l’heure du Berger » ; des cendriers de réclame ; un baby-foot ; un jukebox ; et, sur deux étagères distinctes, des coupes et des fanions pour le club de foot, et des trophées pour celui de pétanque venaient compléter un décor sans originalité. Avec, au plafond, un faux lustre de la conquête de l’Ouest, et, accrochées sur les murs, des appliques électriques assorties. Des banquettes en similicuir « fauve » et des tables à piètements métalliques recouvertes d’un formica jaune bordé de noir, élimé, aux arêtes épaufrées, se suivaient autour de la salle. Un nuage de fumée emplissait la salle ; presque tous les hommes fumaient des cigarettes. Je les contemplai ; au fond, tous se ressemblaient ; ils avaient de grandes oreilles, des tignasses touffues, mal peignées, la peau tannée, de ceux qui sont à la glèbe, dans les carrières et les chantiers.

Après le repas, l’établissement, somme toute assez sordide, se remplit de valets de ferme et d’ouvriers des environs. L’un d’eux, un homme grand de deux mètres, fort de trois cents livres (un pauvre hère qui se louait de ferme en ferme) se laissait provoquer. Ainsi il faisait l’animation, et gagnait sa boisson : en montrant sa force.

— Je suis le géant d’Airoux ! proclamait-il, le simplet.

— Venez à moi ! Vous saurez votre force !

D’un geste, l’autre il prit le Mâconnais à partie, et il lui fit embrasser la sciure du parquet, sans qu’il l’eût défié en aucune façon. Je ne comptais pas en rester là, mais l’homme était rompu à la lutte ; alors je fus plus malin que celui qui voulait me baiser. J’offris à boire au géant autant qu’il pouvait en boire ; il était fin saoul quand il sortit de l’établissement pour satisfaire un besoin naturel. Je prétextai la même nécessité, et je suivis l’homme jusqu’à une forme d’enclos bordé de haies épineuses, où tout un chacun venait soulager ses boyaux. L’homme se dirigea vers un angle de l’endroit qui était abrité sous les branches d’un châtaignier centenaire. Je me dirigeai vers un autre coin, encore mieux dissimulé par un gros néflier d’Allemagne.

Profitant de la pénombre, je m’avançai traîtreusement vers l’homme ; dès lors, celui-ci, accroupi et les culottes tombées, geignait pour satisfaire ses besoins : à l’aide d’une branche, je le poussai pour qu’il tombât. Son peu d’équilibre fit basculer l’homme en arrière : la culotte baissée, la blouse relevée, le cul et les reins dans une merde sans consistance. L’homme hurlait ; il appelait à l’aide. Perfidement, je m’avançai, feignant de vouloir le secourir ; lorsqu’au prix d’un grand effort l’homme souleva la masse de son corps, je lâchai méchamment sa main, prétextant la mauvaise prise et le manque de forces. L’homme retomba de cul, là d’où il s’était péniblement soulevé. Je cherchai du secours à l’auberge. Attirée par les hurlements de l’homme, la bande des garçons le trouva le cul dans la merde. Ils se mirent trois ou quatre, s’y prirent à maintes reprises pour le relever. Non sans avoir glissé plusieurs fois dans les déliquescences intestinales.

Nous sommes allés dormir, très heureux de voir le géant d’Airoux détrôné. Qu’est devenu cet homme ? Je ne sais pas ; je ne l’ai jamais revu.

Un jour, trente ans après cette soirée à Castelnaudary, à l’époque où j’étais à Bordeaux, j’ai vu, à la foire, un artiste forain qui me fit repenser à cet homme. Sur une estrade, il y avait un homme couché, torse nu, en culotte de tissu façon léopard. Avec une masse, un comparse cassait de grosses pierres sur le ventre de l’homme. Après cette démonstration de force, les deux saltimbanques faisaient la quête. Ce spectacle me laissa perplexe. La ressemblance avec le géant d’Airoux était quasi certaine. Cela me faisait mal au cœur pour cet homme, car au passage du chapeau, l’assistance se défila, prétextant que le tour de force était truqué, ce qui, était une manière de justifier le manque de générosité et de moquer d’un malheureux.

Jusqu’à aujourd’hui, après cette anecdote, somme toute assez banale, me souvenant de ce fameux soir d’il y a cinquante ans à Castelnaudary, je regrette de m’être vengé de l’homme : du géant d’Airoux, qui, peut-être, n’avait-il que cette marchandise à vendre :

son corps était son travail.

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Le Billet du soutien de l’Union (N°6)

« Et moi, j’attends que tu reviennes. Chaque jour, je reviens voir si tu es là. Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous. Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici. Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti. Mon Pays. Mon jumeau. Mon égal. Mon frère. »

(Origine photo : rosada.net – Avec l’aimable autorisation de Rosada Remo Alexandre)

LE TRAVAIL

Je compare le laborieux à l’otage qui, à force de captivité, en vient à s’attacher à son geôlier.

Il s’habitue, il compose, il finit par aimer ce qui le tient.

Qu’on ne me parle pas alors de progrès de l’humanité.
Il est étrange de voir les mêmes hommes défendre la dignité partout — dans les discours, dans les ligues, dans les causes — et, sans ciller, consacrer le culte d’un travail prétendument émancipateur.

Pour ces raisons je me tiens à distance.

Étranger à ma propre culture, je ne reconnais plus ni le politique, ni le syndicaliste, ni le prêtre : et parfois même plus le compagnon.

Depuis toujours, pourtant, les Compagnons célèbrent le travail : un effort libre, consenti, presque joyeux.

C’est une constante.

Mais le monde autour a changé.

Les formes, les besoins, les organisations, les moyens : tout s’est déplacé.

Ce qui faisait règle s’efface ou se délite.

Et pourtant, la célébration demeure.
Intacte.
Comme si rien n’avait bougé.

Comme les hommes et les femmes de mon temps, je revendique du temps.

Je n’accepte plus que le travail en dispose à ma place.

Produire sans fin n’a jamais suffi à réussir une vie.

On dit que le travail affranchit : j’en doute.

Pour m’émanciper, je veux du temps.

Du temps à moi.

En user comme je l’entends.

J’ai manqué de jugement, j’ai proclamé :

« Gloire au travail ».

Gloire au tourment, au supplice, à la torture :  le reste suit.

Puis-je encore me dire « humaniste ? »

Ma vie est rude.

La charge, lourde.

Je suis un travailleur de force.

J’attends qu’on me paie, rien d’autre.
Je ne travaille que pour ça.

Et pendant ce temps, ma vie passe.

Elle disparaît.

Et j’aime une cage.

Dans ma soumission, je dore la cage qui m’enferme.
Je l’embellis.

Et je dis : « Vive ma cage ! »

Qu’elle soit plus brillante, plus soignée : elle n’en reste pas moins une cage.

Je sais aussi me dissimuler ce que je refuse de voir. Ce que je ne veux pas entendre.

Je respecte celui qui m’exhibe, qui m’enchaîne, qui me tient enfermé.

Il verrouille les issues : et m’assure que la liberté n’est qu’une chimère.

Que la cage, elle, est la gloire.

Je fais de mon travail une arme.

Une arme tournée contre l’autre.

Je m’en sers pour me distinguer, pour prendre l’avantage : pour l’écraser, s’il le fallait.

Le travail s’exhibe.

Son résultat aussi.

Tout devient démonstration.

Mais alors : contre qui est dirigée cette arme ?

Qui est-ce que je veux abattre ?

Quel adversaire exige de moi tant d’efforts, tant d’acharnement : jusqu’à la virtuosité, peut-être même jusqu’à cette perfection que je feins de mépriser?

Est-ce ainsi que j’existe ?

Le travail ne serait-il que jalousie ?

Jalousie de l’homme envers son semblable :  
habileté comprise.

Vanité.
Poursuite du vent.

Mieux vaudrait alors une main pleine, dans le repos, que les deux pleines à force de travail : non ?

On dit souvent : pour être heureux au travail, il faut aimer son métier.

Le métier élève.

Par l’apprentissage, par la pratique des arts, des sciences, des techniques.

Par une discipline aussi, des règles qui structurent et orientent.

Pourquoi aime-t-on un métier ?

Parce qu’il est choisi.

Parce qu’il répond à quelque chose en nous : un mouvement, une inclination.

Mais le travail, lui… y répond-il ?

ll est vrai que pour le travail, il ne s’agit pas d’amour.
Il s’agit de gloire.

Pour le métier : l’amour.

Pour le travail : la gloire.

Deux registres distincts, deux logiques qui ne se rencontrent pas.

 « Ne te relâche pas dans ton travail, de peur de devenir frère de celui qui détruit. »

Assez d’intimidation.

Assez de soumission.

Puis-je vraiment accéder au bonheur et au bien-être par le fruit de mon travail ?

Dans quel état, le chagrin de ne pas atteindre ce bien-être, me plonge-t-il ?

Et moi qui ai presque consacré ma vie au travail… vers quoi cela me mène-t-il ?

Le travail n’apparaît plus que comme le signe d’un chagrin ancien, qui précède le désespoir.

Qui décide que je dois travailler ?

Que deviennent alors les philosophies ?

Les arts ?

Les voyages, lorsqu’ils sont eux-mêmes absorbés par le travail ?

La joie de vivre est-elle encore là ?

Je ne suis pas fait pour le repos.

Mais ai-je seulement le choix ?

Puisque je veux progresser, je me vois résigné à une vie de travail et de fatigue.

Est-ce pour autant une vertu ?

On ne parle plus que de travail : encore du travail comme d’une religion.

Comme d’autres parlent de Dieu.

Dois-je croire que cette fidélité m’associe à une forme de gloire ?

Mais que celui qui veut travailler travaille.
Qu’il le fasse.

Et qu’il se taise.

Que cela reste son affaire, son intimité.

Qu’il ne l’exhibe pas, qu’il ne l’impose pas.

Je sens peu à peu s’éteindre le feu qui m’animait.
L’abattement me gagne, puis le découragement, et déjà le désespoir.

Comment reprendre courage quand les forces manquent pour atteindre ce but ?

Le voyage est trop long pour que le travail en donne le bénéfice.

Et je ne trouve plus de consolation à ce chagrin de n’avoir pas abouti.

Le chemin ne s’aplanit pas. Il ne devient ni plus doux, ni plus juste sous mes sandales.

Mémoire des amertumes.

Obsession de la douleur.

Temps perdu.

Et l’œuvre demeure inachevée.

Quelle est donc cette chose cachée derrière la glorification du travail ?

Chose cachée.

Qui m’obsède et me poursuit qui me protège du désespoir.

Le travail agit-il alors comme l’Art ?

En force d’illusion et d’apaisement ?

Venant distraire l’obsession qui me traverse ?

Et puis, au détour de ces incertitudes, je rencontre l’ennemi.

Je le reconnais.

Je vois vers quoi son arme est tournée.
Je vois qu’il veut m’abattre.

Sans relâche, je lui ai livré bataille.

Dans un combat quotidien.

Singulier.

Interminable.

Combattre pour se distraire.

Travailler pour se distraire.

Combattre pour vivre.

Travailler pour vivre.

C’est cette chose cachée que je cherche, douloureusement, à découvrir.

Celle qui m’obsède, me hante, et désormais m’oblige à poursuivre.

Pour rester en paix, pour maintenir une forme d’harmonie, je m’engage sur une voie déjà tracée.

Par devoir, par habitude, par ce que l’on dit être un sort enviable : celui de cultiver son métier.

Alors le métier agit.

Il charme.

Il transforme.

Il adoucit.

Une lente métamorphose, patiente, régulière, presque imperceptible.

Et pourtant : le travail ne me dévorera pas d’un seul coup.

Il viendra autrement.

Plus tard.

Quand je serai confiant.

Et ce sera suffisant.

Une seule faille.

Et tout bascule.

Angoumois Sans-Regret est tombé de son échafaudage.

Il a rebondi sur la palissade.

Mort sur le coup.

Les peintres crient contre le patron : « Salaud de patron ! A bas les rendements ! Nous voulons de la sécurité ! »

Moi, je ne crie pas ces choses-là.

Seul, j’enrage.

Contre le politique qui dit : « Et bien qu’ils souffrent. »

Contre le syndicaliste, allié du système qui rend supportable ce qui ne l’est pas.

Contre ceux qui, dans leurs loges, dans leurs discours, dans leurs conforts, répètent :

« Gloire au travail. »

Boutiquiers. Serviteurs dociles.

Engrenages d’une société qui se nourrit d’elle-même.

J’enrage contre le curé, qui dans son église parle de malédiction et de faute : comme si la souffrance était une dette à payer.

J’enrage contre le géniteur, le parent, pris dans la chaîne qu’il reproduit sans fin.

Et je pense : que cessent les naissances de nouveaux ouvriers, de nouveaux maçons, de nouveaux couvreurs, de nouveaux peintres en bâtiments.
Et peut-être cesseraient ces morts répétées.

Que cessent les apprentissages, les formations professionnelles, et les constructions.

Et peut-être cesserait cette logique du travail comme destin.

Je ne supporte pas la destinée : je lui préfère la rencontre.

Nous ne sommes pas nés pour mourir au travail, qu’il manque ou qu’il excède.

Que chacun construise sa hutte, choisisse sa grotte.
Les princes, les ministres — et même Dieu — qu’ils se logent eux-mêmes.

Sur ces thèmes anciens, on écrit des mots nouveaux.
Mais toujours les mêmes larmes, répandues sur des sujets usés, décrépits, déjà vécus.

Du ressassé.

Encore et encore.

Cette étrange vocation à répéter, à reformuler, à revenir, par tiédeur, par fatigue de l’âme.

Comme dans un spectacle d’illusionniste, tu es là, dans une caisse.

« Ce n’est pas grand-chose un homme : ça tient dans une boîte. »

Mon ami, mon frère, mon vieux compagnon.

Je t’y ai vu couché, endormi.

La caisse est fermée.

Le rideau s’ouvre.

Elle est roulée au fond d’un long couloir.

Le rideau se referme.

Le four se met en marche.

Et moi, j’attends que tu reviennes.

Chaque jour, je reviens voir si tu es là.

Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous.

Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici.

Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti.

Mon Pays.

Mon jumeau.

Mon égal.

Mon frère.

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°5)

Une équipe de Compagnons Peintres et Badigeonneurs dans les années 1950 – Photo Personnelle Pays S Canet.

Les peintres en bâtiments.

Le métier

Il y a trois peintres, celui des bâtiments, celui des enseignes, celui des équipages. Les trois peintres sont artisans, aucun n’est artiste. Il y a deux peintres, celui qui vit pour le travail, celui qui vit pour le métier. Le premier calcule et compte, le second rêve et paye.

C’est quelque chose de joyeux qui vous prend au cœur, qui vous met la gaieté dans les yeux. De valorisant, d’agréable comme une révélation sur les siens : des milliers de femmes et d’hommes de toutes les couleurs emportés par la passion de leur métier, lui aussi de toutes les couleurs.

S’accordant avec le bleu infini du ciel — chantier des peintres morts, réveillés, et remis au travail — dans une impression de liberté — oui de liberté — la peinture en bâtiment vient rythmée aux chants d’amour, et d’une irrépressible indépendance.

Il ne s’agit pas la probité habituelle — qui dure aussi ailleurs depuis des âges — mais quelque chose de plus ample, de profond, dont il ne se sait pas quoi écrire sur le fait, si ce n’est, le regarder, s’en réjouir et s’interroger : pourquoi les peintres en bâtiment sont-ils propres ?

Le dire soigne l’image parfois affaiblie que renvoient ceux qui du dehors les regardent, s’imaginant — les infirmes — comme les ignorants parlant d’un Picasso dire « tout le monde peut le faire. »

La fiction poétique, toujours étrange que l’on se fait de soi et des siens autorise au rêve du bouquet de fleurs pour le coup de balai, pour la poubelle vidée, pour la moindre serpillière passée.

Quoiqu’il en soit, c’est ainsi : nous sommes propres. La liberté commence par l’hygiène, elle se poursuit par la propreté dans le travail : comment peut-on faire salement un métier propre ?

Le poète le dit.

« C’est un métier de gentillesse. L’odeur des badigeons, des encaustiques, des vernis a toujours réjoui mon odorat et mon esprit comme une odeur de commencement de renouveau de décrassage. Le peintre vient le dernier de l’équipe, il chante pour annoncer qu’il va laisser le monde en ordre. Et derrière lui la vie s’installe avec ses exigences, ses difficultés infinies. »

Il ne faut ni plaisanter, ni moquer le métier, il faut l’aimer comme un dieu multicolore qui sent toujours le propre. 

Le métier appartient à ceux qui le respectent, si tu en es incapable, change de métier, va vendre ta force de travail ailleurs, redonne ce métier à qui s’est égaré en te le confiant.

Épilogue

Le propre n’est pas absence de vie, mais continuité ordonnée même quand personne ne regarde.

La résistance fait partie du métier, pas son contraire.

Les mains cherchent les brosses,

les brosses prennent la peinture,

la peinture cherche le mur.

Rien ne s’accorde.

Tout doit être repris, ajusté, recommencé.

C’est ainsi que le travail tient.

Blason des Egalitaires Peintres et Vitriers

« La palette du peintre-en décors. Le marteau de vitrier aux huit facettes. Les quatre losanges des Anciens Vitriers. L’équerre et le compas à 90°. »

Photo Pays Serge Canet

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°4)

LES COULEURS DES COMPAGNONNAGES
Pourquoi les Compagnons portent-ils des Couleurs : symbolique, tradition ? Est-ce un moyen d’identification, un signe d’appartenance à un groupe, un métier ?
A quelque Devoir qu’ils appartiennent, les Compagnons Du Tour De France arborent ce qu’il est convenu de désigner sous le nom de : Couleurs. C’est un très ancien attribut d’une grande efficacité. Il identifie les Compagnons entr’eux. En un regard il dit à qui l’on a à faire :

Du Devoir de Maître-Jacques ;

Du Devoir de Soubise ;

Du Devoir De Liberté ;

Des Devoirs ;

Des Devoirs Unis ;

Du Devoir Égalitaire ;

Et de quelques autres encore.


Les Couleurs n’ont pas toujours été chargées de symboles, et leur origine est un mélange d’histoire, et de traditions corporatives. Il est possible que des rubans colorés soient apparus vers les XVIIe ou XVIIIe siècles.
Chaque groupement de Compagnons adopta sans doute une couleur qui le faisait reconnaître, et qui disait qui il était, et sa position dans son groupe (Compagnon, responsable, vétéran etc.) Par exemple, dès le XIXème siècle, les Compagnons Charpentiers Bons-Drilles étaient reconnus pour porter leurs couleurs bleu ciel nouées au sommet de leur chapeau à haut de forme, la laissant retomber sur l’épaule gauche.
Les Couvreurs Bons-Drilles portaient la Couleur blanche flottant dans le dos (couleur blanche des vêtements liturgiques de l’Ascension qui est le jour joyeux et solennel qui voit naître les nouveaux Compagnons Couvreurs).
Les Plâtriers qui formaient la trinité Soubise devaient porter leur couleur jaune au bas du chapeau et flottant dans le dos. Couleur jaune qui entre parenthèse était la couleur liturgique de la Trinité catholique qui se fête le 8ème dimanche après Pâques, jour pendant la nuit duquel les Plâtriers Bons Drilles recevaient les nouveaux Compagnons.
Je l’ai déjà dit plus haut les Couleurs n’ont pas toujours été chargées de symboles, or depuis le XIXème siècle elles le furent.
Hormis les Tailleurs de Pierre qui conservaient l’ancien usage de porter leurs Couleurs fleuries au chapeau, pour les Compagnons Du Devoir dans leur ensemble, les Couleurs se garnirent d’une profusion de signes catholiques, gaufrés à chaud sur les rubans en soie qui formaient leurs Couleurs (ce qui s’amplifia par un pèlerinage devenus fréquent à la Sainte Baume en Provence).
Pour les Compagnons Du Devoir De Liberté, il faut considérer deux groupements distincts l’un de l’autre : celui des Enfants de Salomon, et celui plus tardif des Enfants d’Hiram. Les premiers étaient le mouvement historique des menuisiers et serruriers surnommés : Gavots. Les seconds étaient des Compagnons Charpentiers qui se surnommaient eux-mêmes Indiens. Les Gavots étaient sobres. Leurs Couleurs étaient faites d’un ruban bleu, garni ou pas de franges dorées, qui signifiait la position dans leur société. Les Indiens arboraient trois Couleurs verte ; rouge et blanche à la boutonnière du veston.
Au grade supérieur, devenant Maître initié ; dès le XXème siècle, ils portaient une écharpe qui allait de l’épaule gauche à la hanche droite.
Cette Couleur était sur une face de couleur blanche, et sur l’autre face de couleur noire. Sur la face blanche et sur la face noire de cette Couleur réversible, venaient brodés des symboles. Ces symboles étaient très largement inspirés par la franc-maçonnerie, d’où leur définition inscrite sur le diplôme de ce grade, en haut à gauche sur un gonfanon rouge : « Gloire au grand architecte de l’univers » Les enfants d’Hiram seront les vainqueurs, faisant pendant à un autre gonfanon bleu qui dit : « nous marchons vers l’infini. »
On peut dire : les Couleurs permettent de se reconnaître entre Compagnons ; d’afficher son appartenance à un groupe ; de se distinguer les uns des autres, et de créer de la différence dans l’univers des compagnonnages, et qu’on l’admette ou pas de jouer : « a qui aura les plus belles. »
Dans tous les cas : les Couleurs ne sont pas de simples décorations.
Elles sont remises lors des passages d’Adoption ou de Réception, et portées lors de cérémonies, fêtes, funérailles, commémorations etc.
Elles sont souvent modifiées selon les niveaux d’instruction compagnonnique : d’Aspirant, d’Aspirant à Compagnon etc.
En fait elles rendent visibles un parcours intérieur, et aussi un parcours hiérarchique.
Le mot Couleurs n’a pas le même sens selon le contexte, mais l’idée centrale reste la même : « représenter une identité qui n’est pas sienne. » Quand on dit : « défendre les couleurs de… »
On parle, dans l’hippisme des couleurs du propriétaire de l’écurie. Le cheval ne “court pas pour lui-même”, mais au nom de son propriétaire.

En France, les élus locaux arborent une écharpe tricolore aux couleurs de la République.

Dans le contexte militaire, les Couleurs désignent les drapeaux et étendards militaires.
Chaque régiment possède ses couleurs : son drapeau.
Ces drapeaux sont l’honneur du régiment, son histoire, ses batailles ; défendre les couleurs c’est protéger le drapeau du régiment et son honneur.
Couleurs signifie une identité du régiment symbolique et historique que l’on représente et que l’on doit honorer.

Vieille tradition chevaleresque, les Compagnies d’Archers changent de couleur en fonction de leur grade.

Peut-on rapprocher ces divers concepts ?
Si le Compagnon agissait comme représentant d’une entité plus grande que lui, il pourrait être vu comme représentant une tradition ; une corporation, ou un idéal d’exigences éthiques et professionnelle.
Dans ce sens large, le compagnon ne travaille pas seulement pour lui, mais pour l’idée qu’il se fait du travail ; d’un métier ; un héritage.
Dans le compagnonnage la logique est plutôt celle de la transmission et de l’identité.
Le travail est d’abord un accomplissement du métier lui-même, pour parvenir à celui de l’Être moral.
Au-delà de soi, le bien faire est plus éthique et traditionnel ; il y a le respect des règles du métier dans la communauté des artisans.
Ce n’est pas : travailler pour quelqu’un, mais plutôt travailler selon une règle, un art, des exigences.
Si le Compagnon était la représentation d’un métier, d’une excellence, d’une tradition ; il ne s’exprimerait pas seulement comme personne, mais comme porteur d’une identité collective.
Depuis 1978, dès la création des Égalitaires, ce fut le choix la simplicité qui définit les Couleurs. La Couleur des Aspirants fut faite d’un simple ruban de rayonne verte redoublé. Aux deux bouts de ce ruban, une frange verte identique au ruban fut ajoutée. Une cocarde de même étoffe, de la même teinte accrochait le ruban à la boutonnière. La Couleur des Compagnons variait seulement par la teinte : le rouge se substituait au vert. Pour le degré de Compagnon-Fini, les franges devinrent dorées sur une Couleur rouge.
Vint plus tard se rajouter une faveur rouge frangée d’or pour honorer les Compagnons qui avaient occupé la fonction élective de Premier Ancien pendant trois années, consécutives ou pas. Cette faveur vient boutonnée sur la Couleur en dessous de la cocarde. Dès l’origine il y eut la fabrication d’une couleur noire pour le deuil, dépouillée d’ornements. Sur les Couleurs d’Aspirants ou de Compagnons le timbre de la Chambre vient se frapper.

Les couleurs des Egalitaires : Vert pour l’Aspirant ; Rouge pour le Compagnon ; Noire pour le Deuil.


Cela étant dit, un questionnement subsiste.
Le Compagnon Chamoiseur Jean-François Piron Vendôme La-Clé-Des-Cœurs dans la chanson L’abeille dont il est l’auteur exprime les vers suivants :


L’abeille suit la même loi
Qu’ont toujours suivie ses ancêtres,
Et, toujours fidèle à son roi,
Ne reconnaît point d’autres maîtres.
Comme l’abeille nous n’avons
Qu’un maître sur le Tour de France,
Et la règle que nous suivons
N’est point soumise à l’inconstance.


Quel est ce maître sur le Tour de France dont l’auteur parle ?
 » Si Vendôme La Clé Des Cœurs a retenu ce vers c’est qu’il devait le retenir pour servir sa poésie. »


Vive le Compagnonnage,
Vive les Compagnons,
Vive les Egalitaires !

Joseph Voisin Dit Angoumois l’Ami-du-Trait (1848 – 1940) – Photo Musée du Compagnonnage

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Billet du Soutien de l’Union (N°3)

Sur les remparts de Rhodes, le grand maîtres des Hospitaliers pour la Réception rituelle des Compagnons. (Document BNF)

LES NOMS DES COMPAGNONS SONT OPERANTS !

Les noms de Compagnons sont d’un usage ancien, tout en est dit sans que, pour autant, les auteurs en soient assurés : ils interprètent. D’aucuns résument le surnom donné fraternellement à une renaissance, cela fait plus riche, plus prétentieux, plus ésotérico-maçonnique. D’autres y voient un stratagème pour cacher l’identité des compagnons pourchassés par l’Autorité dans les siècles passés. Toutes ces explications sentent leur XIXe siècle, chacun y va selon son goût et ce qu’il veut démontrer. Après tout, pourquoi pas.

Généralement, le nom de compagnon unit le nom de la province de naissance à une qualité particulière de la personne souvent dénommée : nom de vertu.

De nombreux compagnons sont nommés de façon générique, par exemple

• Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs,

• Nantais Le-Bien-Décidé,

• Provençal Le-Résolu,

• Basque La-Fermeté.

Les Compagnons Cordonniers du Devoir de l’ancienne mode, d’avant 1863, portaient le nom de la ville de naissance, suivi du nom de vertu, par exemple

• Villefranche La-Parfaite-Union,

• Pontivy La-Justice,

• Carcassonne-Le-Bien-Aimé,

• Châlons La-Jolie-Conduite.

Dans les compagnonnages corporatistes, les choses étaient et sont toujours fidèles à ce qu’elles étaient. La plupart des corporations portent des noms génériques unissant le nom de la province de naissance à un nom de vertu. Avec quelques différences notoires, comme celles des métiers de la pierre, du plâtre et de la maçonnerie. Celles-ci font valoir en premier lieu la vertu, et ensuite le lieu de la naissance, par exemple

• La-Fidélité d’Argenteuil,

• La-Bonne-Volonté-d ’Angoulême,

• La Clé-Des-Cœurs de Tours,

• La-Constance de Bordeaux.

Une autre différence est celle des Menuisiers et des Serruriers du Devoir, qui unissent le prénom à la province, par exemple

• Robert Le Berry,

• Pierre Le Saintonge,

• Étienne Le Poitevin,

• Georges Le Guépin.

Ce dont on peut être assuré lorsque l’on effectue des recherches sur les surnoms, est que l’attribution d’un surnom, d’un sobriquet dans le compagnonnage, comme ailleurs, est un acte opérant.

Substituer à l’identité propre d’une personne une autre identité donnée, et non pas choisie par l’intéressé, est la plus sûre manière de s’approprier la personne en question. Donner un nom à une personne, comme à un animal ou une chose, c’est en être le créateur ou le recréateur. Il s’agit de ne pas reconnaître la personne comme elle est dans son entièreté. Cela porte un nom : « essentialiser.» qui signifie : réduire la personne à un seul aspect de sa profondeur. En quelque sorte, à un seul élément, et sans son accord. Ce sont les pratiques, conscientes ou pas de l’essentiel des compagnonnages. Ils ne se suffisent pas de ce que sont les personnes, ils se les approprient en les marquant « à vie » d’un surnom qui leur convient. La plupart attribuent des noms composés du nom de la province de naissance, suivi du nom d’une vertu, qui, selon eux est acquise par le nouveau membre, au moment donné de sa Réception. Le temps passant, est-ce que ce surnom aura encore un sens ?

D’autres compagnonnages, peu en vérité, attribuent le nom d’une vertu à acquérir.

C’est une autre façon de penser l’attribution des surnoms de Compagnons qui n’est pas inintéressante, bien au contraire. Cela exprime le souhait implicite de changement de comportement, ce qui n’est pas anodin. L’attribution du surnom de Compagnon est pensée comme un signe efficace de changement de l’impétrant par la Réception. Ce que d’aucuns voient comme une renaissance à une vie passée. Cela veut changer le monde, changer les couleurs du monde, ce qui se suffit en soi pour être de valeur.

Depuis sa création, à l’Union Compagnonnique (1889), il est d’usage de demander (avant sa réception) à l’Aspirant, en lui causant sans en parler, quel serait le surnom éventuel qu’il voudrait porter.

Forts de cette information, les Compagnons qui entreprennent d’expliquer ce qu’il y a de merveilleux dans la Réception et de donner un sens pratique et moral aux choses mystérieuses : s’organisent. Ainsi, le surnom donné est, au hasard d’un tirage au sort, celui que l’Aspirant souhaitait porter.

Les Égalitaires, depuis leur création en 1978, procèdent différemment. Tout est simplifié.

Le surnom est choisi par l’Aspirant, tant pour la province de naissance que pour le nom de la vertu. Pour le lieu de naissance, puisque très peu naissent à la maison, naturellement, sans le concours de l’art, que l’accouchement se fait à la maternité, quoique la plus proche peut être située dans une autre province, ou tout simplement il peut y avoir un attachement à une culture familiale. L’Aspirant a le libre choix de se choisir le nom de province qu’il veut porter. Pour le nom de vertu, les choses vont dans le même sens du choix personnel. Ainsi au Devoir Égalitaire, les Compagnons ne s’approprient pas la personne de l’Aspirant qu’ils reçoivent. Ce qui ne signifie pas que l’Aspirant est entièrement libre de ses choix : il n’y a pas de noms de naissance ou de vertu fantaisistes qui soient acceptés.

Vive le Compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Egalitaires !

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Le billet du Soutien de l’Union (N°1)

Un groupe d’égalitaires, en 1980, à La Rochefoucault (16). Debout, à droite, Le Pays Serge Canet avec cinq aspirants et accroupis, six prétendants.

VOILÀ UNE HISTOIRE, C’EST CELLE DES EGALITAIRES !

Un Compagnon de ma génération affidé à un compagnonnage officiel ne peut pas la dire, ni la raconter. Il le pourrait si, comme je l’ai fait, il s’était extrait de ce compagnonnage officiel. Compagnonnage officiel qui dans cette période, reproduisait avec succès c’est vrai, les mêmes choses, les mêmes caricatures, en peu de mots, il préparait les personnes pour qu’elles fussent conformes à un modèle idéalisé.

Depuis le début du siècle les Compagnons et les Aspirants, enfermés dans leur clôture, écoutaient ce qui leur était dit, avec le petit doigt posé sur la couture du pantalon, comme dans un régiment. On nous racontait une histoire à laquelle il fallait croire, au risque d’être moqué, marginalisé, voire refoulé. C’était la méthode choisie pour créer un esprit de corps et maintenir la cohésion du groupe. Méthode qui correspondait, encore pour un temps, à une génération et à un contexte.

Même une communauté religieuse qui est au désert reste adossée au monde ; elle résonne du monde, elle vibre au monde. Mais voilà les Compagnons ont souvent cru, et parfois propagé l’idée qu’ils étaient d’un monde à part : ils le croyaient sincèrement. Il ne faut donc pas s’étonner que les écrits des Compagnons aient relayé si souvent la même chose : le travail, le métier, le voyage ; le voyage, le métier le travail, comme un socle, et peut-être aussi comme un alibi. C’est que ça rencontrait peu de personnes différentes ; ça marinait dans son propre jus ; se reproduisait dans l’entre-soi, sans faire le pas de côté salvateur. La règle, la tradition et d’autres justifications disaient :

« On ne sait pas faire », ce qui pouvait aussi signifier :

« On ne veut pas faire. »

Parce que pour faire il eut fallu travailler sur l’entièreté du sujet, ce qui aurait pu être schismatique, avec ce genre de propos : « Les Compagnons n’accepteront jamais ! » Ils n’accepteront pas quoi ? Aucune réponse ne venait répondre à cette question. La nécessité de faire un pas de côté pour voir ce que l’épaule du Compagnon qui précédait sur le rang pouvait cacher n’apparaissait pas toujours.

La méthode avait la prétention de prendre en compte, et sans doute de solutionner, tous les aspects de la vie de l’ouvrier en devenir d’être Compagnon. Or, ce n’était pas en côtoyant seulement des personnes, certes égales entre elles, qui n’avaient jamais, du fait de l’enfermement, vécu de choses différentes, et qui souvent ni ne cherchaient, ni ne souhaitaient connaître ce qui se vivait dans cet ailleurs imaginé, qu’était le monde, et que cela pouvait évoluer.

Ce fut aussi ce que pouvait laisser penser, vu de l’extérieur, que le compagnonnage fonctionnait comme une forme de secte : un monde fermé, avec ses usages, son vocabulaire, et cette pratique de ne pas se nommer par son prénom, ni son nom, mais par le nom de sa province de naissance. Ce qui pouvait donner le sentiment d’une appropriation des personnes par le groupe. Le résultat fut tel qu’au début des années soixante-dix, la méthode, qui avait été efficace, ne l’était plus autant ; elle était contestée : au sens propre on changeait de population. Était-ce mieux ou pas ? Chacun en conscience y répondra.

Dans ce contexte, cela avait nourri dans des compagnonnages devenus inadaptés pour ma génération : le refus, la contestation, la séparation, parfois appelée scission. Et pourtant, pour la scission, il y aurait eu à redire. On ne voyait pas clairement où elle se situait. Les séparatistes, parce que nous sommes des « frères séparés », ne remettaient en question que l’organisation — parfois lourde — née de l’Après-guerre, ou héritée de l’Entre-deux-guerres, voire du XIXe siècle. Nous voulions « le pas de côté ». Un compagnonnage « hors les murs ». Pour le restant des usages, on ne pouvait pas voir là de rupture profonde ; c’était même parfois le contraire. Mais les sources ne pouvaient être dans certaines formes prises par l’Association Ouvrière, la Fédération Compagnonnique, ou dans certains archaïsmes de l’Union Compagnonnique ; il y aurait eu un risque à copier des modèles devenus inadaptés.

Notre séparation, pour l’essentiel, allait vers une clarification et une simplification des choses. Et dans cette simplification, outre l’abolition des corporations et l’égalité entre les métiers, déjà acquises par l’Union Compagnonnique, il y avait l’égalité entre les Compagnons et les Aspirants, pour que ceux-ci fussent électeurs et donc éligibles à toutes les fonctions. Puis vint l’égalité entre femmes et hommes de métiers. Dès les tous débuts elle fut inscrite à tous les ordres du jour : elle était devenue une obsession. Quelques années auparavant, dès 1973, un Compagnon de l’Union Compagnonnique de la Cayenne de Surgères, je veux citer le Pays Yves Derval « Aunis L’Ami-Des-Arts » qui avait été reçu par la Cayenne de Brive quand il faisait son Tour de France, avait lancé un nouveau compagnonnage dénommé :

« Les Compagnons Œuvriers Du Tour De France. »

Ce compagnonnage avait pour particularité de recevoir des femmes exerçant les métiers manuels. Il intégrait seulement des détenteurs du titre de Meilleur Ouvrier de France, ce qui n’était pas seulement sélectif comme le compagnonnage l’était, mais élitiste. Et bien le seul commentaire sur cette création, fait par le Président Général de l’Union de cette période fut de dire : « Le Pays Derval est un intellectuel, les Compagnons ne le sont pas » Fermez le ban. Quand on sait que le Pays Yves Derval détenait trois titres de Meilleur Ouvrier de France dont : Peintre-en-bâtiments ; Peintre-en-décors, et Laqueur d’Art, la sortie du Président Général était pour le moins particulière, et disait ce qu’il pensait des Compagnons. La difficulté fut de recenser les femmes qui exerçaient des métiers manuels œuvrant et transformant la matière. Il faut le reconnaître que ce ne fut pas une chose simple.

La volonté ayant été là, cela prit un plus long temps pour aboutir à la Réception de la première femme : « Bordelaise Cœur-Joyeux » qui exerçait le métier de tailleur-de pierres. Aujourd’hui il faut le dire, nos regards se portent vers ces masses d’ouvriers et d’artisans, pas tous français ni d’origine ni de culture qui exercent et vivent des métiers manuels qui transforment et mettent en œuvre la matière. Il faut le dire tous les compagnonnages sont plutôt mauvais pour répondre à cette situation à laquelle ils sont, une fois encore inadaptés. Quel échec si le compagnonnage ne pouvait pas répondre, par une organisation ou une autre à ce défi, parce qu’il s’’agirait bien de cela ; un échec. Pourrait-on rechercher dans les rites d’autres signaux que ceux hérités de huit siècles d’histoire.

« La véritable tradition n’est pas de refaire ce que les autres ont fait, mais de retrouver l’esprit qui a fait ces grandes choses et qui en ferait de toutes autres en d’autres temps. » 

Paul Valéry-Regards sur le monde actuel- 1931

Vive le Compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Binioux et Explosifs !

Photo générée par IA – Guépin – 2026

La cayenne de Fougères comptait des artisans d’élite, des syndicalistes, mais jamais aucun artiste.

Des hommes pleins la main, ouvriers instruits, et pétris de convictions, sans entregent de quelque sorte que ce fût, la composaient. S’ils s’engageaient, il n’y avait pas pour autant d’édiles municipaux de premier plan. Il y en avait, à vrai dire, peu qui étaient fortement marqués par des positions politiques radicales, ils n’avaient aucune influence sur le cours de la cayenne. Les Compagnons de Fougères étaient partagés entre une gauche et une droite républicaine, modérée, et surtout ouvrière. Ils ne cherchaient pas à renverser l’ordre établi pour le remplacer par celui qui leur était propre. D’aucuns, toujours minoritaires, se parfumaient d’être libertaires ; en réalité, loin d’être libertaires, ils voulaient simplement obtenir la justice sociale.

De 1999 à 2004, un Compagnon de Fougères avait risqué sa vie comme prisonnier politique dans les prisons française. Perdu de vue depuis quarante ans, il s’était éloigné de la cayenne de Fougères et de l’Union Compagnonnique. Or, pour écrire ce roman, il fallait me souvenir des Compagnons présents à ma Réception. En scrutant la photographie de la Fête de l’Union tirée pour l’occasion, il n’y avait qu’un seul visage dont j’avais oublié le nom. Après plusieurs jours, s’extirpant de je ne sais quel tréfonds, le nom de ce Compagnon me revint. Le Compagnon Alain Solé avait été reçu Compagnon typographe des Devoirs Unis dans la nuit du 25 au 26 septembre 1971. Un an avant moi. « Coutances L’Ami-Des-Arts » était son nom. J’en étais resté à un Compagnon gentil, serviable, aux yeux grands ouverts, remplis de tendresse. Ce nom retrouvé, j’effectuai une recherche sur Internet pour y trouver des informations qui me bouleversèrent. Depuis ce jour, je découvris la vie engagée menée par Solé L’Ami-Des-Arts, depuis l’époque où nous étions tous deux Compagnons de la cayenne de Fougères, lui ouvrier typographe, et moi ouvrier peintre en bâtiment.

A la lecture d’un article du journal Libération, du 7 août 2004, j’appris : Solé L’Ami-Des-Arts était incarcéré à la prison de la Santé depuis 1999. Condamné par la cour d’assises spéciale de Paris à six ans de prison pour avoir commis trois attentats en 1998 et 1999, et également poursuivi pour un vol d’explosifs à Plévin dans les Côtes-d’Armor. Sur la décision de la cour d’appel spéciale, Solé L’Ami-Des-Arts fut remis en liberté conditionnelle, le juge d’application des peines ayant abrégé l’échéance pour des raisons de santé. Solé souffrait d’un diabète, et il avait subi un triple pontage coronarien.

Qu’avait fait ce père d’une famille de trois enfants, plusieurs fois grand-père, pour mériter la notoriété de la cour spéciale ? Il était militant indépendantiste breton, affidé à l’Armée Révolutionnaire Bretonne soupçonnée de dix-sept attentats, dont celui contre le McDonald’s de Quévert, le seul qui fut meurtrier. Solé L’Ami-Des-Arts, le militant breton, décéda des suites d’un coma le samedi 1er octobre 2011 à Laval. Ses obsèques eurent lieu le mercredi 5 octobre 2011 à Mayenne. Il était né le 26 janvier 1952 à Coutances. Il mourut comme il vécut, dès lors qu’il n’avait pas 59 ans.

De Pontcallec et sa république aristocratique, jusqu’à l’Armée Révolutionnaire Bretonne, les indépendantistes bretons ont l’âme chevillée au corps, solides et constants, comme la pierre de leur pays. Une histoire qui dure et durera encore. Je cherchais des héros ordinaires, et l’un d’eux était sous mes yeux, incontestable, dès lors que l’on observe les choses d’un autre point de vue que celui de la bien-pensance pour lui préférer le chemin de l’épique, je veux dire : le regard sur soi, et l’action.

Le compagnonnage fut et sera toujours un entretien de famille sur le tour-de-France. A ce titre, les Compagnons n’échappent pas à la dissimulation, à l’hypocrisie, à l’omission toujours coupable. Cela peut sentir le mesquin, le bourgeois, et renifler le louis-philippard. Souvent négligeant leurs contemporains, les Compagnons ont leur panthéon (exclusivement d’ouvriers ayant connu la Justice pour des faits relevant de la défense ouvrière ; ici, ce n’était pas le cas, cela relève de la politique, et de la remise en cause de la République).

Sans doute préférons-nous les champions et les révolutionnaires du XIXe siècle, nous flatter et tirer orgueil des luttes des Compagnons du passé. Il est plus confortable d’attendre que les braves d’aujourd’hui soient morts, exhumés et reconnus comme tels par quelque historien… Mais du futur.

Une des rares photos de clandestins bretons. On peut imaginer que le Pays Alain Solé était peut-être de cette équipe ! Ce cliché avait été envoyé à diverses rédactions au début des années 1990. Collection particulière Erwan Chartier.

Source : https://bcd.bzh/becedia/fr/

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La Conduite de Grenoble

L’exclusion définitive, avec la canne brisée, les Couleurs brûlées et le nom rayé du Grand Livre a  été pratiquée par les compagnonnages.

Actuellement elle fait mémoire d’un récit dans « Le Livre du Compagnonnage » d’Agricol Perdiguier publié en 1841, de ce que les Compagnons nomment depuis : « la conduite de Grenoble. »

Cet épisode des années 1830 relate le châtiment infligé, au moment de son exclusion, à un Compagnon qui s’était rendu coupable de vol.

Voici le texte :

« Cette conduite se fait dans une société à un de ses membres qui a volé ou escroqué ; c’est le châtiment qu’on lui inflige, dans une chambre ou sur les champs. Celui qui a reçu la conduite de Grenoble est flétri moralement ; il ne peut plus se présenter devant la Société qui l’a chassé comme indigne d’elle. Quand on a vu faire cette conduite, on n’est pas tenté de la mériter ; elle n’attaque pas le physique brutalement, mais rien n’est si humiliant : il y a de quoi mourir de honte. »

« J’ai vu, au milieu d’une grande salle peuplée de Compagnons, un des leurs à genoux ; tous les autres Compagnons buvaient du vin à l’exécration des voleurs et des scélérats ; celui-là buvait de l’eau et, quand son estomac n’en pouvait plus d’en recevoir, on la lui jetait par le visage. Puis on brisa le verre dans lequel il avait bu, on brûla ses Couleurs à ses yeux ; le Rouleur le fit relever, le prit par la main et le promena dans la salle ; chaque membre de la Société lui donna un léger soufflet ; enfin la porte fut ouverte, il fut renvoyé et, quand il sortit, il y eut un pied qui le toucha au derrière. Cet homme avait volé. »

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Que pensaient les Anciens …

Illustration produite par Guépin B.L. qui attire votre attention : Saint-Paul à l’air de s’amuser à cause de trois apôtres dissimulés dans l’auditoire, deux avec des tablettes électroniques et le troisième avec des lunettes… petite note d’humour, évidemment, pour rendre hommage à Sempé.

Que pensaient les Grecs, les Romains et les premiers Chrétiens au sujet des travailleurs manuels ?

Les Grecs et les Romains eurent pour le travail une profonde horreur, à laquelle ils donnèrent habilement la forme d’un profond mépris.

« Tous ceux qui vivent d’un travail mercenaire font un métier dégradant, disait le bon Cicéron. Jamais un sentiment noble ne peut naître dans une boutique. »

Sénèque va plus loin :

« L’invention des arts appartient aux plus vils esclaves. La sagesse habite des régions plus hautes : elle ne forme pas ses mains au travail. »

Telles étaient les doctrines des plus grands penseurs ; tout un peuple y applaudissait… et voilà ce qu’il s’agissait de détruire.

Que pensaient les premiers Chrétiens à propos des travailleurs manuels ?

« … Saint Paul … protesta par ses actes autant que par ses paroles contre les excès de cette paresse.

Lorsqu’il vint habiter chez le corroyeur Aquilas … il travailla de ses propres mains au métier de son hôte et prit part avec lui à la fabrication des tentes pour l’armée romaine.

Il écrivit aux Corinthiens V :

« Nous travaillons de nos mains.

LABORAMUS, OPERANTES MANIBUS NOSTRIS. »

Les prêtres mêmes et les évêques des premiers siècles apprenaient d’ordinaire un de ces métiers que l’orgueil romain abandonnait aux esclaves.

Dans les Constitutions apostoliques, page 67, est un texte attribué à saint Clément :

« Travaillez à votre état en toute sainteté, afin de pouvoir secourir vos frères malheureux et de ne pas être à charge à l’Église.

Nous-mêmes, qui prêchons la parole évangélique, nous ne négligeons pas les travaux d’un autre ordre ; parmi nous, les uns sont pêcheurs, les autres artisans, d’autres enfin agriculteurs.

Jamais nous ne restons oisifs. »

Ce que saint Ignace et saint Justin reproduisent en d’autres termes :

« Quand nous avons peur d’être considérés comme des misérables dénués de toute ressource, parce que nous travaillons de nos mains, nous éprouvons une mauvaise honte, et cette honte est un vice. »

Le quatrième concile de Carthage (Chapitre IV. Article. LI, LII, III.) décrète solennellement :

« Qu’il était bon que tout clerc gagnât son pain à l’aide d’un métier ou en cultivant la terre. Tous les clercs qui sont assez forts pour travailler doivent non-seulement apprendre les belles-lettres, mais encore un métier. »

Chapitre IV. Concile de Carthage. Article. LI, LII, III.

Source :

Léon Gautier, Histoire des corporations ouvrières.

Pages  21, 22, 23, 24, 25. Bibliothèque à 25 centimes.

Paris. Librairie de la Société Bibliographique, 35, rue de Grenelle. 1877.