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Le Billet du Soutien de l’Union (n°12)

Assemblée Générale Extraordinaire du samedi 7 juillet 2007

(7 7 7 ça ne s’invente pas ! d’aucuns y ont vu un signe)

Dès 14 heures, le samedi 7 juillet 2007, au 19, rue Joseph Pataa à Cognac, s’était ouvert un Chantier de la Chambre Égalitaire d’Angoulême qui réunissait sept femmes et hommes Prétendants à l’Adoption. Le chantier terminé, une Assemblée Générale extraordinaire de la Chambre s’était réunie. A l’ordre du jour était porté le changement de dénomination qui, jusqu’alors, était Société des Compagnons du Tour de France Du Devoir Égalitaire.

Car, sous la menace de poursuites judiciaires, une alliance improbable de l’Association Ouvrière, de la Fédération Compagnonnique, et de la fabuleuse Union Compagnonnique, plutôt que de se battre à mort, les temps étant changés, on ne se cassait pas la gueule à coups de canne : on voulait aller devant les tribunaux.

« Trois Associations Conservatrices se liguent contre Les Egalitaires ». Illustration réalisée par le Pays Guépin (Avec l’aide de l’IA)

Tout ce qui vient d’être rappelé n’est rien d’autre que des événements imprévus, clairement subis, qui ont changé l’état des choses pour parvenir, plus radicalement, à une évolution sans chute, bien au contraire ; en fait, une attaque en règle des trois organisations qui, depuis lors, sont considérées organisations ennemies. Cela dit, elles n’avaient pas toutes les trois les mêmes raisons, les mêmes intérêts, les mêmes objectifs ; celles auxquelles on pouvait penser n’ayant pas été les pires. Ce qui est une toute autre histoire qui répond à la question intéressante : pourquoi ? Il faut bien admettre que cela ne se faisait que pour une fin voulue, déterminée, non ?

Ce sera l’objet d’un autre billet qui sera moins beau que celui-ci.

Le soir même de ces sept cérémonies d’Adoption, et de cette assemblée générale extraordinaire, au cours de laquelle des Compagnons de l’Union qui étaient présents, fidèles à eux-mêmes, se firent remarquer non  pour leur intelligence mais pour leur indigence. Donc, le soir, un repas fraternel avait été servi. Il réunissait plus de 70 convives, compagnons, amis et familles. A la fin du repas, les chansons ayant été poussées, arriva le temps consacré à la chaîne d’alliance. Chaîne d’alliance qui, selon les usages, ne devait rassembler que les membres des compagnonnages présents. Or, chez les Égalitaires, les choses ne sont pas toujours celles que l’on attend qu’elles soient.

Quelques semaines avant cette journée je m’étais ouvert, auprès d’un Compagnon en qui j’avais confiance, de mon désir de retenir une chanson populaire révélatrice de ce que nous souhaitions que notre compagnonnage devienne. Chanson que je voyais comme une sorte de texte fondateur, et je lui en avais communiqué le texte et le timbre. Ce Compagnon, un Pays plus courageux que les autres, prit à cœur d’apprendre les paroles, et de retenir l’air de cette chanson, d’autant qu’il occupait la fonction ô combien nécessaire de Rôleur pour cette journée mémorable qui nous faisait changer de dénomination.

Ainsi, le repas parvenu à la formation de la Chaîne, notre rôleur en Pays convaincu, de toute sa hauteur avait commandé à l’ensemble des convives, Compagnons, amis et familles, de se lever et de se donner les mains les uns aux autres pour former une grande ronde de plus de 70 personnes. Puis, se positionnant au centre de la ronde, à la grande surprise des participants, il entonna la chanson. Bien sûr, les refrains furent repris, mais la ronde resta immobile ; nous n’étions pas dans la singerie.

De nombreuses années auparavant, cette chanson du répertoire populaire français contemporain, je l’avais imaginée pour célébrer les Compagnons Peintres. Voici le texte de cette chanson que tous les enfants des écoles de France ont chantée.

Cette chanson dit le Devoir Égalitaire dans son essence.

LES COULEURS DU TEMPS

Guy Béart 1973

La mer est en bleu entre deux rochers bruns.
Je l’aurais aimée en orange
Ou même en arc-en-ciel comme les embruns
Étrange.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

J’ai brossé les rues et les bancs
Paré les villes de rubans
Peint la Tour Eiffel rose chair
Marié le métro à la mer.

Le ciel est de fer entre deux cheminées
Je l’aurais aimé violine
Ou même en arc-en-ciel comme les fumées
De Chine.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde.

Je suis de toutes les couleurs
Et surtout de celles qui pleurent
La couleur que je porte c’est
Surtout celle qu’on veut effacer
Et tes cheveux noirs étouffés par la nuit
Je les voudrais multicolores

Comme un arc-en-ciel qui enflamme la pluie
D’aurore.

Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Les mots que j’entends seront éclatants
Et nous danserons une ronde
Une ronde brune rouge et safran
Et blonde.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Le billet du Soutien de l’Union (n°11)

Pèlerinage au musée du Compagnonnage de Tours le 18 mai 2012.

Hier, 17 mai 2012, jour de l’Ascension, la coterie Bernard Dugas et moi nous sommes rendus au Musée du Compagnonnage à Tours

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Il y a 40 ans, « Basque La Fermeté » et moi, nous arrivions à Tours le vendredi 5 mai 1972, après plus de 600 km effectués à pied depuis Genève, passant par Bourg-en-Bresse, Chalon-sur-Saône, Nevers, Bourges et Châteauroux : nous étions tous deux Aspirants

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Dès le lendemain de notre arrivée, le conservateur du Musée du Compagnonnage, qui était alors monsieur Roger Lecotté, voulut qu’un article de presse illustré d’une photographie parût dans le journal local. Article intitulé : Le Compagnonnage toujours vivant !

Ce qui, en ces périodes, n’était pas aussi évident qu’aujourd’hui, si tant est que ce le soit pour une population qui, depuis fort longtemps a perdu, en dehors des grandes villes de passage, la proximité avec les usages publics du compagnonnage.

Nous avions posé devant les grands chefs-d’œuvre historiques des Compagnons Charpentiers en tenue de route — ce qui, à la réflexion, ne pouvait qu’alimenter le fantasme folklorique.

Le journaliste avait écrit :

« Accueillis en Touraine par le Compagnon Boulay et le Compagnon Petit, de la Fédération Compagnonnique ainsi que par M. Poisson, moniteur des cours de charpente, les deux aspirants compagnons ont rencontrés dans la plus parfaite tradition du Tour de France, de nombreux amis chez la dame-hôtesse de la maison des compagnons rue de la Serpe à Tours. »

Bertrand Boulay était feu « Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs » un Compagnon Passant Couvreur.

Elie Petit était feu « Marchois la Fidélité de Lestrerps » un Compagnon Maçon tailleur de pierre Des Devoirs.

La Dame Hôtesse était feu Madame Larrey.

Feu le Compagnon Poisson, dont je ne me souviens plus du nom de Compagnon était un homme de valeur. Pendant 20 ou 30 ans il assura les cours du soir de trait pour les charpentiers.

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Hier, 18 mai 2012 nous y sommes retournés pour y faire une photographie aux pieds des mêmes grands chefs-d’œuvre des Compagnons Charpentiers, comme nous l’avions fait quarante ans auparavant.

En vrai, outre le fait de nous retrouver et de faire une sorte de remémoration de cette période heureuse de notre vie, les choses avaient terriblement changé.

Presque quarante ans que nous n’y étions retournés ni l’un ni l’autre.

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Notre automobile stationnée sur la place des Halles, nous n’avons pas trouvé un seul bar où se faire servir deux verres de Vouvray demi-sec comme celui que nous avions bu en 1972 : ils n’en servaient pas !

Sur la place, les vieilles halles sont détruites.

Au café Breton, à l’hôtel Saint-Jean, qui était le siège historique des Compagnons du Devoir depuis bon nombre de générations, l’on ne fait plus restaurant, et l’hôtel est référencé deux étoiles.

Le siège des Compagnons de la rue de la Serpe — où nous logions en 1972 — est fermé, et ce quartier, qui était un quartier très populaire, aujourd’hui l’est beaucoup moins.

Comble de tout, place des Halles, qui était le fief des Compagnons de tous les Devoirs du Tour de France, il n’y a qu’un genre de restaurant qui est ouvert, tenu par des asiatiques (très aimables).

Le nom du restaurant : « Cosmic Bar » ; ça, tu ne peux pas l’inventer.

Là, toujours pas de Vouvray demi-sec.

Nous déjeunons d’une entrecôte nerveuse, d’une poignée de frites, d’un margotin de haricots verts et d’une bouteille de vin de Bourgueil.

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Le Musée est toujours très beau, les ouvrages sont bien entretenus, et de nombreux nouveaux documents viennent compléter des collections qui étaient déjà très conséquentes.

Le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir de Tours, réalisé par le Compagnon Philippe Leroux : Tourangeau-La-Clef-Des-Cœurs, y est exposé.

Il y a 40 ans, c’était le chef-d’œuvre des Compagnons Menuisiers du Devoir, réalisé par François Roux : François Le Champagne, qui l’était.

C’était alors une année sur deux que les chefs-d’œuvre des Menuisiers et des Charrons du Devoir étaient exposés à chacun leur tour.

Peut-être est-ce aujourd’hui la même pratique.

Le chef-d’œuvre qui n’est pas exposé au Musée l’est à la Maison des Compagnons du Devoir.

Dans tous les cas, c’est la première fois que je vois en réalité le chef-d’œuvre des Compagnons Charrons du Devoir.

Il est très beau ; amputé de deux statuettes, il est malgré tout un peu sale : c’est le seul qui le soit.

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En une heure, le Musée se remplit de touristes débarqués de plusieurs autocars — ce qui est pénible — ; ils ne cessent d’être surpris et de s’esbaudir devant ce qu’ils voient.

Mais aucun d’entre eux, me semble-t-il, ne ressemble de près ou de loin à un artisan ou à un ouvrier.

Nous faisons ce qu’entre autres choses nous sommes venus faire : nos photographies. Nous les faisons avec l’aide d’un membre du personnel du musée.

Musée qui est aujourd’hui, comme tous les autres musées, doté d’une boutique ; l’on y fait un peu de commerce pour vivre mieux

■

En revenant du Musée vers la place des Halles où est toujours stationnée notre automobile, nous traversons la très belle place Plumereau.

Ici, comme ailleurs, que des bars et des terrasses où, sur des chaises, des consommateurs attablés goûtent au plaisir d’un rafraîchissement à l’ombre portée des hautes maisons médiévales qui entournent la place.

C’est une belle journée, il fait même un peu chaud

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Décidément non !

C’est l’impression que peut avoir un visiteur lorsque, plusieurs années après son premier voyage, il retourne à Rome.

Le nettoyage des fresques de la Chapelle Sixtine ayant été fait entre-temps :

« On lui a volé sa Chapelle Sixtine ! »

Elle n’est plus la même, toute proprette, bien fringuée et bien amidonnée.

Et bien :

« On m’a volé mon Musée ! »

Ce n’est plus le même, les touristes ont remplacé les Compagnons, il y a de plus en plus de choses nouvelles exposées, entassées, on comprend que chacun veut en être, ça sent le contentement d’y être

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En 40 ans, tout change, tout est changé, et surtout nous : 40 ans, ça commence à compter

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Le billet du Soutien de l’Union (N°10)

Illustration originale réalisée avec l’aide de l’IA

Séance du Bureau d’Angoulême le samedi 24 juin  2028.

La Chambre Égalitaire d’Angoulême compte 27 membres actifs, Compagnons et Aspirants, dont 16 pour les Bureaux de passage de Jarnac ; Cognac ; Saintes ; Barbezieux.

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Sont réunis en séance du Bureau de la Chambre les Pays élus à cette fonction :

L’Ancien : Urbain Ladeveze.

Le Deuxième : Henri Lécuyer.

Le Troisième : Maurice Mauduit.

La Secrétaire : Armelle Galodé.

Le Secrétaire-Adjoint : Raymond Besson.

La Trésorière : Rose Guilhem.

Le Trésorier adjoint : Tonin Vitrac.

La 1re Rôleuse : Edmée Royer (maternité).

La 2e : Vivianne Boisdron (Tour de France).

La 3e : Renée Combret (excusée).

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Ladeveze : Angoumois La-Bonne-Conduite.

Lécuyer : Saintonge La-Fierté.

Mauduit : Limousin Marche-A-Terre.

Galodé : Poitevine Cœur-Joyeux.

Besson : Périgord L’Amour-Du-Travail.

Guilhem : Île-de-France L’Amie-Fidèle.

Vitrac : Aunis La-Victoire.

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Ladeveze : Tailleur d’habits.

Lécuyer : Menuisier.

Mauduit : Maçon-Constructeur.

Galodé : Chirurgienne de la main.

Besson : Peintre-en-bâtiments.

Guilhem : Masseuse réparatrice.

Vitrac : Maçon-Constructeur.

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La séance se tient dans une salle fermée, assez spacieuse pour contenir une longue et large table de bois et de nombreuses chaises.

Le silence est celui d’une réunion qui commence tôt un jour de repos.

Une décision doit être prise.

■

Le nom AUDE apparaît sur un dossier posé au centre de la table.

Personne ne parle immédiatement.

Le silence est un peu frais, ça regarde les montres : il est 9 heures.

■

— Pays, la séance du Bureau est ouverte.

Ladeveze, un homme juste et Premier Ancien, ouvre le dossier qui est sur la table.

Prenant son temps il vérifie l’objet de la séance.

La chose faite, il prend la parole :

— Nous avons tous lu le dossier ?

Constatant que chacun opine, il poursuit :

— Je vous écoute.

— Je vais être direct.

Qui présente cette jeune femme ? Demande Lécuyer, un homme très fraternel, qui a un caractère et des goûts sélectifs.

— Je présente cette jeune femme, répond Ladeveze, pourquoi cette question ?

— Je ne suis pas certain qu’elle soit faite pour notre Chambre… ailleurs peut-être… je ne dis pas, ici… je doute.

— A cause de quoi ? Questionne Armelle Galodé qui emballe toujours ses remarques dans un sourire.

— A cause de quoi ? Mais de ses difficultés, et puis… ne le négligeons pas… son handicap.

— Je préfère que l’on en parle plus tard, répond Ladeveze.

— C’est pourtant l’objet de cette réunion et de nos réflexions ; autrement, il n’y aurait pas de sujet.

On pense tous la même chose, mais personne n’ose le dire clairement ; à un moment, il faut être lucide, nous avons des exigences, rajoute-t-il, la Réception n’est pas une promenade.

— Ce sont des exigences… ou des habitudes ?

— C’est la même chose, ou est-ce que je me trompe ?

— Eh bien, transformons la Réception en promenade, et l’affaire sera réglée une fois pour toutes, conclut la souriante Armelle.

— Il ne faut pas non plus se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir les réalités.

Si tu veux t’inscrire dans un club de football, si tu ne peux pas courir derrière le ballon, tu ne joueras pas au football, dit le fraternel Mauduit et  réaliste Limousin.

Chacun a ses limites, il faut l’admettre.

— Le compagnonnage n’est pas un sport, ou bien c’est moi qui me trompe, fait remarquer Ladeveze.

— S’il n’est pas un sport, il est très sélectif ; tout groupe choisit ses membres, sinon il ne transmet plus rien, poursuit le maçon constructeur Mauduit.

— Par expérience, les Chambres meurent plus souvent de dureté que d’ouverture.

— Là est la question, ne pas trop ouvrir sans trop fermer la porte ; où placer le curseur, je vous le demande ? Résume Ladeveze qui a réfléchi à cette question.

— C’est facile à dire quand on a déjà sa place depuis longtemps.

— Tu crois ?

— Je souhaite surtout que l’on ne confonde pas la générosité fraternelle et la faiblesse.

Pour la première fois, Rose Guilhem qui  comprend, et parle peu prend la parole.

— Et dureté et valeur, on peut les confondre ?

— Personne ici ne veut humilier cette femme.

Mais enfin… nous savons comment fonctionne le monde.

Certaines choses demandent des capacités particulières, je ne veux pas revenir sur la Réception… mais tout de même… ! Dit Besson, le courageux, le fraternel, l’artisan peintre-en-bâtiments périgourdin.

— Justement, parlons du monde.

Il me rappelle chaque jour que je ne suis pas assez conforme, ou trop différente, est-ce que c’est mieux ?

— Nous devons l’ignorer ?

— Non.

Mais nous n’avons pas à reproduire les mêmes erreurs, parce que ce sont des erreurs, rien que des erreurs, termine Rose qui se contrôle pour ne pas aller trop loin dans ses propos.

— Je peux me tromper, mais depuis des années nous parlons de transmission : de quelle transmission parle-t-on ? Des rites ? Pour quoi faire si nous ne changeons pas de manière de voir les gens et les choses?

— Tu parles comme si nous étions responsables de leurs souffrances.

— Dans ces cas-là, crois-le ou pas, personne n’est innocent, c’est une responsabilité collective ! répond Vitrac, l’entrepreneur médaillé,

— Moi, j’ai travaillé pour être ici, personne ne m’a fait de cadeau, c’est vrai je n’en demandais pas non plus.

— C’est justement la question Henri : peux-tu tendre ta main avant la Réception, oui ou non ? Il n’y a pas d’autre question à se poser, dit Galodé Cœur-Joyeux.

— Ce ne sont pas toujours les plus anciens qui deviennent les plus sévères.

— Ni les derniers reçus.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que celui qui a longtemps dû prouver sa valeur peut finir par barrer la porte qu’on lui a ouverte, voilà ce que ça veut dire.

— Nos exigences changent avec les années ; ce qui hier paraissait quelconque devient maintenant remarquable, ça aussi, ça change ; alors dire que nous ne changeons pas de manière de voir est plus que faux, dit calmement Ladeveze.

— Et si nous nous trompions ?

— Nous nous tromperons forcément, comme avec certains que nous avons acceptés, et d’autres que nous avons refusés, lui répond Galodé.

— Alors, dis-moi Armelle, à quoi ça sert d’être aussi exigeants ?

— A se raconter une belle histoire, pas davantage, et quand on y arrive, on est contents de soi, répond Armelle en souriant.

— Une personne qui frappe à notre porte ne vient pas seulement chercher des symboles ou des connaissances.

Mais nous pouvons être sûrs qu’elle ne vient pas pour se retrouver réduite à ses faiblesses : n’est-ce pas ?

— C’est vrai Armelle, à force d’être regardée comme insuffisante… on finirait par le devenir.

— J’ai connu ça, ne me regardez pas comme ça, je ne parle pas du handicap.

Mais de cette espèce de sensation d’être toujours déplacée, jamais à la bonne place.

Tu apprends à parler moins fort, à demander moins, à espérer moins, à respirer moins.

— Rose a raison, je reconnais que, d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre, nous avons tous connu ça, dit Lécuyer La-Fierté qui commence à réfléchir autrement.

— Le vrai danger est peut-être de laisser résonner dans la Chambre ce qui se passe en dehors.

— Je ne sais pas comment vous le voyez, mais pour moi, ce soir, il y a plus de choses écoutées et réfléchies que d’action.

— La parole est libératoire, affirme Rose, toujours douce et compatissante.

— Personne ne regarde plus le dossier ?

On pourrait jeter un autre coup d’œil, non ?

— J’ai lu qu’elle avait fait un apprentissage chez la Georgette Bontemps de la rue de Rochefort, c’était un bon atelier, très réputé.

— Pourquoi emploies-tu ce ton méprisant : « la Georgette » ?

— Méprisant, sûrement pas, comment peux-tu penser ça Armelle ? Georgette habitait dans ma rue, elle allait à l’école avec ma sœur, son frère jouait du bugle, et moi de l’alto au patronage ! Mais si tu veux, je ne le redirai plus, dit Besson L’Amour-Du-Travail qui accuse le coup.

— Tout ça, c’est fini : le sur-mesure, la corsetterie, la gainerie ; j’en ai un sur moi ! Avec mon métier, j’ai encore besoin de mon dos.

— Je lis qu’elle a eu ses examens avec mention très bien, plus de 18/20 ; en voilà une chose qui devrait être reconnue, non ? demande Vitrac La-Victoire.

— Elle est toujours célibataire ? Quel âge a-t-elle donc ?

— Je ne sais ce que vous en pensez, Aspirant corsetière, ça se tient, dit Mauduit Marche-A-Terre, ce que je peux dire, mes Pays, c’est qu’une femme qui fait un métier comme ça ne peut pas être une mauvaise personne.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? As-tu vu les clients ? Des cabossés, des tordus qu’il faut redresser ! Pour faire ça chaque jour, il faut avoir l’âme chevillée au corps, ce n’est pas donné à tout le monde.

— Et puis, dit Ladeveze, handicapée, oui c’est sûr, mais elle n’est pas invalide.

— Nous en avons la preuve, puisqu’elle gagne sa vie en travaillant dans son métier ! Renchérit Mauduit Marche-A-Terre.

Ladeveze La-Bonne-Conduite porte un regard confiant  sur les Compagnons qui sont assis autour de la table.

Ce sont les mêmes personnes mais les visages   changent.

Il faut l’admettre : pas tous dans le même sens. Cela dit, aucun n’est resté ce qu’il était.

Ladeveze referme lentement le dossier.

Il rappelle que le Bureau n’a qu’un avis à donner : favorable ou pas, seul le vote de la Chambre est déterminant.

— L’important a été dit, le reste, c’est du règlement, de la procédure.

Après un silence, Ladeveze ajoute, selon cette vieille habitude qui consiste à résumer en quelques mots ce qui vient de se vivre :

— Certains se trompent peut-être… ou bien ce sont les autres qui se trompent, mais nous avons tous parlé pour protéger ce que nous aimons.

Après une pause nécessaire, Ladeveze lâche :

— Je crois… que ce matin, nous n’avons pas seulement parlé de cette jeune femme.

La secrétaire le mentionnera.

Puis, reprenant son souffle, il dit :

— Bien.

Nous allons procéder au vote.

■■■

— Bien.

Procédons au dépouillement.

Le nombre de votants étant limité à sept, Ladeveze proclame les résultats ; sans triomphe il dit :

— A la question « Êtes-vous favorable ? » il a été répondu par sept réponses positives, ainsi le Bureau est favorable à l’Adoption de la candidate qui, dès à présent, prend le statut de Prétendante.

Après une seconde pause il dit :

— Pays, nous avons travaillé, et le temps du repos est venu.

« Hauts les cœurs » donnons-nous l’Accolade Fraternelle avant de nous séparer.

Il ajoute :

— Sept Pays visionnaires font avancer le compagnonnage sur la voie de l’égalité : nous n’avons pas parlé sans prendre de décision.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Le billet du Soutien de l’Union (N°9)

« Il y avait jadis, outre les droits d’entrée, une autre barrière qui repoussait le paysan des villes et l’empêchait de se faire ouvrier. Cette barrière était la difficulté d’entrer dans un métier. La longueur de l’apprentissage, l’esprit d’exclusion des confréries et des corporations. Les familles industrielles prenaient peu d’apprentis. Le plus souvent c’étaient leurs enfants qu’elles échangeaient entre elles. Aujourd’hui de nouveaux métiers sont créés, qui ne demandent guère d’apprentissage, et reçoivent un homme quelconque.  Le véritable ouvrier, dans ces métiers, c’est la machine, l’homme n’a pas besoin de beaucoup de force, ni d’adresse, il est là seulement pour surveiller, aider cet ouvrier de fer.»

Jules Michelet — Le peuple — Chapitre 2 — Bruxelles 1846.

Jules Michelet, est un historien français, né le 5 fructidor an VI (22 août 1798) à Paris et mort le 9 février 1874 à Hyères (Var)

Billet du Soutien de L’Union (N°9)

Toute société repose sur des règles. Celles-ci ouvrent des chemins à certains et les ferment à d’autres. Qui fait la loi organise les rapports humains, distribue les places, décide des permissions comme des exclusions.

A partir de la fin du XIIIe siècle, les Communautés de métiers imposèrent leurs conditions. Pour entrer en apprentissage, il fallait être né d’un mariage légitime et pouvoir payer son temps d’apprentissage au Maître qui enseignait le métier. Le contrat était surveillé par les Jurés et reçu devant notaire. On y fixait les obligations de chacun, le temps du service, les modalités du travail et parfois même la conduite attendue.

Pour beaucoup, ces conditions suffisaient à fermer la porte. Or sans apprentissage, il devenait impossible, dans cette période, d’accéder à la Maîtrise et de travailler légalement pour son propre compte. Ceux qui demeuraient hors des métiers n’étaient pourtant pas condamnés à l’inaction. Ils vendaient leur force de travail. On les embauchait à la journée, à la saison, au chantier. On les appelait ouvriers. Lors son temps d’apprentissage fait, l’apprenti devenait « Valet » ; à partir de ce moment, il était émancipé (et encore que dans certaines corporations il devait un temps de travail au Maître qui l’avait instruit).

Les ouvriers vivaient d’accords fragiles, souvent conclus sur parole. Cette parole engageait moins les Maîtres que ceux qui dépendaient d’eux pour manger. Les ateliers avaient besoin de bras, mais les bras restaient remplaçables. Peu à peu, les Maîtres s’entendirent sur les prix de journée afin d’éviter la concurrence entre ateliers et le débauchage des ouvriers les plus utiles.

Pourtant, ces hommes apprenaient. Même sans appartenir pleinement aux métiers dans lesquels ils servaient, ils observaient les gestes, retenaient des pratiques, circulaient d’un chantier à l’autre. Certains portaient la pierre sans savoir la tailler ; d’autres savaient déjà dresser un mur, ferrer un cheval ou réparer une charpente. Ils accumulaient des savoirs incomplets, fragmentaires, souvent sans reconnaissance. Ils allaient de ville en ville pour chercher leur travail comme le troupeau cherche son herbage. Ils dormaient sous des halles, dans des granges, près des ports, autour des chantiers. Ils connaissaient les routes, les foires, les saisons, les lieux où l’on pouvait trouver du travail et ceux où l’on risquait les coups, la prison ou la faim.

L’errance transmet difficilement une tradition véritable. L’errant passe plus qu’il ne demeure. Mais la route conserve malgré tout certaines choses :
des habitudes ; des récits ; des chansons ; des manières de se reconnaître dans l’entre-soi des trimards ; des prudences communes, et parfois quelques gestes appris à force de regarder les autres travailler dans le métier. De cette mobilité purent naître non pas encore des institutions, mais des proximités. Des hommes de mêmes conditions se retrouvaient sur les mêmes chemins, autour des mêmes travaux, soumis aux mêmes duretés. Ils partageaient le pain, le feu, les nouvelles des villes et parfois aussi la méfiance envers les Maîtres et les règlements qui les maintenaient dans une position inférieure. Peut-être faut-il chercher là une des terres possibles d’où émergèrent des formes anciennes qui annonçaient le compagnonnage.

Non pas une origine pure ni une fondation unique, mais une lente transformation. Car l’errant n’est pas encore le compagnon. L’errant survit. Le compagnon commence à appartenir à une continuité. Peu à peu, la circulation put devenir parcours ; les rencontres, habitudes ; les gestes dispersés, savoir-faire ; l’entraide précaire, et la reconnaissance mutuelle. Des ateliers accueillirent plus régulièrement ces travailleurs itinérants. Des règles apparurent. Des recommandations circulèrent d’une ville à l’autre. Certains anciens commencèrent peut-être à transmettre davantage que des astuces de survie : des manières de travailler, de se conduire, d’habiter un métier. Le métier transformait alors moins l’homme qu’il ne stabilisait son geste. Un individu violent, instable ou dispersé ne devenait pas soudain vertueux parce qu’il entrait dans un atelier.

Mais le travail imposait des rythmes. Il fallait revenir, recommencer, poursuivre une tâche jusqu’à son terme. Peu à peu, la répétition rendait possible l’achèvement. Et l’objet achevé changeait quelque chose. Une pièce bien taillée, une charpente juste, un cuir correctement tendu, un assemblage solide : ces choses donnaient à celui qui les avait produites une preuve visible de sa capacité. Non une rédemption, mais une forme de dignité concrète. Le merveilleux n’était peut-être pas ailleurs. Il ne résidait ni dans les secrets, ni dans les légendes prestigieuses, ni dans les filiations imaginaires. Il pouvait naître dans la découverte lente du monde ordinaire : le son juste d’un outil, la lumière sur un bois raboté, la chaleur d’une forge au matin, le silence attentif d’un atelier au travail. Le métier apprenait peut-être d’abord à regarder. Alors seulement purent survenir d’autres influences : les villes, les confréries religieuses, les récits héroïques, les symboles, les règles morales, les figures légendaires.

Ce qui naquit démuni et en constant mouvement se transforma lentement au contact d’autres corps sociaux.

Cela dit, sous les récits glorieux demeurait peut-être encore quelque chose des premiers errants : la fatigue des routes, la fragilité des hommes, les fréquentations funestes ; le besoin d’être reconnu par ses semblables : et une  volonté obstinée de produire malgré tout une forme durable dans leur monde instable.

Le repas des Paysans par Louis le Nain

Le repas des ouvriers par Pedro Lira

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°8)

Quelques unes des Pays du Devoir Egalitaire

Madame Virginie Tostain, Conservatrice et Directrice du musée du Compagnonnage à Tours sollicitait le Pays Jean-Michel Mathonière pour lui poser la question du nombre de femmes reçues dans notre Compagnonnage Egalitaire.

Il la priait donc de s’adresser directement au Pays Serge Canet.

Voici les échanges et la réponse du Pays Canet :

  • – Objet : Femmes reçues compagnons Égalitaires

Bonjour Virginie,

Je te remercie pour ton message. Oui, je vais bien malgré la fatigue des déplacements et conférences qui ne cessent guère en ce moment. J’espère que tout va bien de ton côté. En ce qui concerne les femmes reçues compagnon chez les Égalitaires, le mieux serait de poser la question au Pays Canet en personne, que je mets en copie de ce courriel. Je n’en possède pas la liste.

Bien à toi.

Jean-Michel MATHONIÈRE

  • Virginie TOSTAIN
  • Merci Jean-Michel pour cette mise en relation.
  • Serge CANET

À : Cher Monsieur CANET,

Comme je l’expliquais donc à Jean-Michel, je cherche à connaître le nombre exacte de femmes reçues dans chaque société en France et ce chiffre me manque actuellement chez les Egalitaires. J’en ai recensé quatre sur votre site internet mais j’imagine qu’elles sont plus nombreuses.

Vous remerciant par avance. Bien respectueusement

Virginie TOSTAIN

Directrice du musée du Compagnonnage – Tours.fr

Cognac le 15 mai 2026

Bonjour madame,

Pour répondre à votre question : sur environ 110 Aspirants au total (2020) environ 25% sont des femmes, pour l’essentiel dans des métiers dévolus aux hommes. Bien sûr il y en eut aussi dans les métiers de : Dentelière, Coiffeuse, céramiste, et un bon nombre dans le métier de peintre en bâtiments. Dans les métiers de bouche il y en eut une (éphémère) à Bordeaux. Depuis 2020 d’autres femmes ont intégré à Bordeaux, Bergerac, et Apt : je n’en sais pas le nombre.

La 1ère femme fut : Évelyne (Ève) Gantcheguy : « Bordelaise Cœur Joyeux » qui était tailleuse de pierre reçue par la Chambre d’Angoulême.  Le compte est fait en pourcentage du nombre d’Aspirants : au Devoir Egalitaire les Aspirants sont électeurs donc éligibles à tous les postes et fonctions.  Dès lors les droits et devoirs étant les mêmes, il n’y a pas de course pour être reçu Compagnon.  La condition d’Aspirant n’est pas une étape transitoire entre celle de Prétendant est celle de Compagnon.  S’il vous fallait d’autres précisions pour lesquelles je pourrais vous renseigner je le ferai volontiers.

Cordialement.

Serge Canet

Puis le Pays Canet a souhaité compléter et étoffer son propos pour les Pays qui suivent notre site :

« Comment en suis-je venu à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons ? »

C’était en 1971.

Le 23 mai, j’étais admis Aspirant par les Compagnons Des Devoirs Unis de la Cayenne de Nantes. Après certaines péripéties, somme toute assez bénignes dues à ma jeunesse, quelques jours après, je quittai Nantes à pied pour rejoindre Fougères. Ma première étape fut chez le Compagnon Charpentier Des Devoirs : Bernard Houdusse, qui, à cette période, travaillait pour son propre compte à Senonnes-Pouancé dans le département de la Mayenne.

La deuxième étape fut à Châteaubriant où demeurait le Compagnon peintre Des Devoirs Unis : Pierre Mainguet. Il m’hébergea ; ce fut à cette occasion que je fis connaissance de son épouse et de leurs deux enfants. Madame Mainguet fut la première femme que j’entendis dire qu’elle voulait que sa fille ait un métier, qu’elle gagne sa vie pour ne pas être dépendante de son mari. Ce qui, à cette période, n’était pas (dans les milieux que je fréquentais) à l’ordre du jour des conversations. D’autant que chez les Compagnons, des femmes : il n’y en avait pas. Madame Mainguet exerçait la vocation d’institutrice ; par ses paroles, elle déposa, sans le savoir, une semence dans mon crâne.

En 1972, je fus reçu Compagnon à Fougères.

En 1973, un Compagnon peintre de l’Union Compagnonnique de Surgères, qui était 3 fois (trois) Meilleur Ouvrier de France (Peintre en bâtiments ; Peintre en décors ; Laqueur d’art). Le Compagnon Yves Derval défraya la chronique du microcosme de l’Union Compagnonnique. Il créa une séparation d’avec l’Union dénommée :

« Les Compagnons Œuvriers Du Tour de France ».

Ce groupement se donnait entre autres particularités : la Réception des femmes. Depuis ma rencontre avec madame Mainguet, la graine qu’elle avait déposée dans mon crâne avait germé, sans que je m’en rende compte.

Plus tard, en 1989, madame Yvette Mainguet devint la première Mère des Compagnons de la Cayenne Des Devoirs Unis de Rennes.

Son nom : « Castelbriantaise La Sagesse ».

Je n’ai jamais connu madame Mainguet dans sa charge de Mère. Conjuguant l’idée qui avait germé et ce que le Pays Yves Derval : « Aunis L’Ami Des Arts » avait créé, j’en vins à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons, à rang égal avec les hommes.

En 1978, je quittai l’Union Compagnonnique pour créer l’Ère Nouvelle avec dans l’idée d’intégrer des femmes. Ère Nouvelle au même nom qu’un mouvement de 1854 qui regroupait des Compagnons Cordonniers progressistes issus du Devoir de Maître-Jacques. Cela restait malgré tout assez abstrait, jusqu’au jour où je rencontrai, au détour d’un chantier, une femme qui exerçait le métier de peintre en bâtiments depuis de nombreuses années : elle avait assuré la succession de son père, lui-même peintre en bâtiments. Ce ne fut pas une candidate possible. Il y en eut d’assez nombreuses qui ne le furent pas. Il ne s’agissait pas de recruter des femmes qui n’exerçaient pas leur métier pour s’assurer le pain quotidien. Ni des artistes. Je devais trouver des ouvrières comme moi j’étais ouvrier, comme tous les Compagnons l’étaient ou l’avaient été. Ce ne fut pas facile, d’autant que de l’intérieur et de l’extérieur du nouveau groupement, les critiques s’abattaient sur nous. Et puis il y eut ma rencontre avec la femme qui devint la première femme Compagnon Égalitaire. Elle était tailleuse de pierre0 Reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême.

Son nom : « Bordelaise Cœur-Joyeux ».

La dernière reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême est ébéniste.

Son nom : « Provençale La-Victoire ».

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Le billet du Soutien de l’Union (N°7)

Souvenirs du Tour de France : Le géant d’Airoux

C’était il y a plus de cinquante ans, entre Toulouse et Carcassonne. Au départ de Toulouse, nous marchions de compagnie : Vincent Canot, un maçon originaire de Varennes, « Mâconnais Bon Accord » au caractère facile pour faire le chemin. J’étais fraîchement libéré de mon service militaire. Nous espérions joindre Carcassonne en trois journées de marche. Nous étions convenus d’accomplir notre tour de France en marchant, quand bien même ce ne seraient que des étapes de proche en proche. Ce fut la raison pour laquelle, après un repas très raisonnable, nous partîmes de Toulouse, le sac au dos, pour rejoindre Carcassonne : il était minuit (c’était maintenant ou jamais) heure étrange pour entreprendre un voyage.

Le plus pénible et difficile fut de sortir de Toulouse pour rejoindre la grande route. Après une heure dans la nuit, le trafic des automobiles et des camions se calma, nous permettant d’atteindre Baziège, commune où nous ferions halte, ainsi que nous l’avions prévu. Nous avions déjà fait quinze kilomètres lorsque nous traversâmes Rivel, où rien n’était ouvert. A Baziège, cinq kilomètres plus loin, ce fut jour de fête ; l’odeur sacrée du pain qui empesait l’air nous guida (il était presque six heures) le boulanger nous servit, et, sans attendre, nous attaquâmes le pain sorti du four par les deux bouts : à chacun son « crouston ». Contentés, nous prenions un repos sous les petits arbres de la banquette, en attendant de reprendre la route, quand l’un et l’autre nous avons cédé à un sommeil salutaire et bienvenu.

L’odeur du pain, le désir de pain, le besoin de pain ne sont pas à confondre avec la nécessité de se nourrir : c’est sur un autre registre que la chose s’exprime. Ce besoin est une compagnie « J’ai besoin de toi ; je ne suis pas seul quand tu es là !. » Un pain dans sa musette, et c’est fait ! Le monde est à soi, toutes les peurs disparaissent, l’esprit est rasséréné, l’estomac réfléchit, les intestins, les jambes et les pieds avancent. Au petit matin, la sexualité confiante resurgit : le pain chaud appelle la sexualité qui va de l’avant la croûte qui craque pousse sa race !

Le soir de la première journée, nous faisions halte dans un établissement à l’entrée de Castelnaudary. En attendant qu’une place se libérât, d’un rapide coup d’œil, je fis l’inventaire de la grande salle aux murs peints « vert anis », avec des soubassements en formica « tête de nègre ». Je lus des affiches de bals, de matchs, des petites annonces de vente d’automobiles ou de motoculteurs ; un baromètre Byrrh ; une pendule : « Midi… 7 heures… l’heure du Berger » ; des cendriers de réclame ; un baby-foot ; un jukebox ; et, sur deux étagères distinctes, des coupes et des fanions pour le club de foot, et des trophées pour celui de pétanque venaient compléter un décor sans originalité. Avec, au plafond, un faux lustre de la conquête de l’Ouest, et, accrochées sur les murs, des appliques électriques assorties. Des banquettes en similicuir « fauve » et des tables à piètements métalliques recouvertes d’un formica jaune bordé de noir, élimé, aux arêtes épaufrées, se suivaient autour de la salle. Un nuage de fumée emplissait la salle ; presque tous les hommes fumaient des cigarettes. Je les contemplai ; au fond, tous se ressemblaient ; ils avaient de grandes oreilles, des tignasses touffues, mal peignées, la peau tannée, de ceux qui sont à la glèbe, dans les carrières et les chantiers.

Après le repas, l’établissement, somme toute assez sordide, se remplit de valets de ferme et d’ouvriers des environs. L’un d’eux, un homme grand de deux mètres, fort de trois cents livres (un pauvre hère qui se louait de ferme en ferme) se laissait provoquer. Ainsi il faisait l’animation, et gagnait sa boisson : en montrant sa force.

— Je suis le géant d’Airoux ! proclamait-il, le simplet.

— Venez à moi ! Vous saurez votre force !

D’un geste, l’autre il prit le Mâconnais à partie, et il lui fit embrasser la sciure du parquet, sans qu’il l’eût défié en aucune façon. Je ne comptais pas en rester là, mais l’homme était rompu à la lutte ; alors je fus plus malin que celui qui voulait me baiser. J’offris à boire au géant autant qu’il pouvait en boire ; il était fin saoul quand il sortit de l’établissement pour satisfaire un besoin naturel. Je prétextai la même nécessité, et je suivis l’homme jusqu’à une forme d’enclos bordé de haies épineuses, où tout un chacun venait soulager ses boyaux. L’homme se dirigea vers un angle de l’endroit qui était abrité sous les branches d’un châtaignier centenaire. Je me dirigeai vers un autre coin, encore mieux dissimulé par un gros néflier d’Allemagne.

Profitant de la pénombre, je m’avançai traîtreusement vers l’homme ; dès lors, celui-ci, accroupi et les culottes tombées, geignait pour satisfaire ses besoins : à l’aide d’une branche, je le poussai pour qu’il tombât. Son peu d’équilibre fit basculer l’homme en arrière : la culotte baissée, la blouse relevée, le cul et les reins dans une merde sans consistance. L’homme hurlait ; il appelait à l’aide. Perfidement, je m’avançai, feignant de vouloir le secourir ; lorsqu’au prix d’un grand effort l’homme souleva la masse de son corps, je lâchai méchamment sa main, prétextant la mauvaise prise et le manque de forces. L’homme retomba de cul, là d’où il s’était péniblement soulevé. Je cherchai du secours à l’auberge. Attirée par les hurlements de l’homme, la bande des garçons le trouva le cul dans la merde. Ils se mirent trois ou quatre, s’y prirent à maintes reprises pour le relever. Non sans avoir glissé plusieurs fois dans les déliquescences intestinales.

Nous sommes allés dormir, très heureux de voir le géant d’Airoux détrôné. Qu’est devenu cet homme ? Je ne sais pas ; je ne l’ai jamais revu.

Un jour, trente ans après cette soirée à Castelnaudary, à l’époque où j’étais à Bordeaux, j’ai vu, à la foire, un artiste forain qui me fit repenser à cet homme. Sur une estrade, il y avait un homme couché, torse nu, en culotte de tissu façon léopard. Avec une masse, un comparse cassait de grosses pierres sur le ventre de l’homme. Après cette démonstration de force, les deux saltimbanques faisaient la quête. Ce spectacle me laissa perplexe. La ressemblance avec le géant d’Airoux était quasi certaine. Cela me faisait mal au cœur pour cet homme, car au passage du chapeau, l’assistance se défila, prétextant que le tour de force était truqué, ce qui, était une manière de justifier le manque de générosité et de moquer d’un malheureux.

Jusqu’à aujourd’hui, après cette anecdote, somme toute assez banale, me souvenant de ce fameux soir d’il y a cinquante ans à Castelnaudary, je regrette de m’être vengé de l’homme : du géant d’Airoux, qui, peut-être, n’avait-il que cette marchandise à vendre :

son corps était son travail.

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Le Billet du soutien de l’Union (N°6)

« Et moi, j’attends que tu reviennes. Chaque jour, je reviens voir si tu es là. Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous. Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici. Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti. Mon Pays. Mon jumeau. Mon égal. Mon frère. »

(Origine photo : rosada.net – Avec l’aimable autorisation de Rosada Remo Alexandre)

LE TRAVAIL

Je compare le laborieux à l’otage qui, à force de captivité, en vient à s’attacher à son geôlier.

Il s’habitue, il compose, il finit par aimer ce qui le tient.

Qu’on ne me parle pas alors de progrès de l’humanité.
Il est étrange de voir les mêmes hommes défendre la dignité partout — dans les discours, dans les ligues, dans les causes — et, sans ciller, consacrer le culte d’un travail prétendument émancipateur.

Pour ces raisons je me tiens à distance.

Étranger à ma propre culture, je ne reconnais plus ni le politique, ni le syndicaliste, ni le prêtre : et parfois même plus le compagnon.

Depuis toujours, pourtant, les Compagnons célèbrent le travail : un effort libre, consenti, presque joyeux.

C’est une constante.

Mais le monde autour a changé.

Les formes, les besoins, les organisations, les moyens : tout s’est déplacé.

Ce qui faisait règle s’efface ou se délite.

Et pourtant, la célébration demeure.
Intacte.
Comme si rien n’avait bougé.

Comme les hommes et les femmes de mon temps, je revendique du temps.

Je n’accepte plus que le travail en dispose à ma place.

Produire sans fin n’a jamais suffi à réussir une vie.

On dit que le travail affranchit : j’en doute.

Pour m’émanciper, je veux du temps.

Du temps à moi.

En user comme je l’entends.

J’ai manqué de jugement, j’ai proclamé :

« Gloire au travail ».

Gloire au tourment, au supplice, à la torture :  le reste suit.

Puis-je encore me dire « humaniste ? »

Ma vie est rude.

La charge, lourde.

Je suis un travailleur de force.

J’attends qu’on me paie, rien d’autre.
Je ne travaille que pour ça.

Et pendant ce temps, ma vie passe.

Elle disparaît.

Et j’aime une cage.

Dans ma soumission, je dore la cage qui m’enferme.
Je l’embellis.

Et je dis : « Vive ma cage ! »

Qu’elle soit plus brillante, plus soignée : elle n’en reste pas moins une cage.

Je sais aussi me dissimuler ce que je refuse de voir. Ce que je ne veux pas entendre.

Je respecte celui qui m’exhibe, qui m’enchaîne, qui me tient enfermé.

Il verrouille les issues : et m’assure que la liberté n’est qu’une chimère.

Que la cage, elle, est la gloire.

Je fais de mon travail une arme.

Une arme tournée contre l’autre.

Je m’en sers pour me distinguer, pour prendre l’avantage : pour l’écraser, s’il le fallait.

Le travail s’exhibe.

Son résultat aussi.

Tout devient démonstration.

Mais alors : contre qui est dirigée cette arme ?

Qui est-ce que je veux abattre ?

Quel adversaire exige de moi tant d’efforts, tant d’acharnement : jusqu’à la virtuosité, peut-être même jusqu’à cette perfection que je feins de mépriser?

Est-ce ainsi que j’existe ?

Le travail ne serait-il que jalousie ?

Jalousie de l’homme envers son semblable :  
habileté comprise.

Vanité.
Poursuite du vent.

Mieux vaudrait alors une main pleine, dans le repos, que les deux pleines à force de travail : non ?

On dit souvent : pour être heureux au travail, il faut aimer son métier.

Le métier élève.

Par l’apprentissage, par la pratique des arts, des sciences, des techniques.

Par une discipline aussi, des règles qui structurent et orientent.

Pourquoi aime-t-on un métier ?

Parce qu’il est choisi.

Parce qu’il répond à quelque chose en nous : un mouvement, une inclination.

Mais le travail, lui… y répond-il ?

ll est vrai que pour le travail, il ne s’agit pas d’amour.
Il s’agit de gloire.

Pour le métier : l’amour.

Pour le travail : la gloire.

Deux registres distincts, deux logiques qui ne se rencontrent pas.

 « Ne te relâche pas dans ton travail, de peur de devenir frère de celui qui détruit. »

Assez d’intimidation.

Assez de soumission.

Puis-je vraiment accéder au bonheur et au bien-être par le fruit de mon travail ?

Dans quel état, le chagrin de ne pas atteindre ce bien-être, me plonge-t-il ?

Et moi qui ai presque consacré ma vie au travail… vers quoi cela me mène-t-il ?

Le travail n’apparaît plus que comme le signe d’un chagrin ancien, qui précède le désespoir.

Qui décide que je dois travailler ?

Que deviennent alors les philosophies ?

Les arts ?

Les voyages, lorsqu’ils sont eux-mêmes absorbés par le travail ?

La joie de vivre est-elle encore là ?

Je ne suis pas fait pour le repos.

Mais ai-je seulement le choix ?

Puisque je veux progresser, je me vois résigné à une vie de travail et de fatigue.

Est-ce pour autant une vertu ?

On ne parle plus que de travail : encore du travail comme d’une religion.

Comme d’autres parlent de Dieu.

Dois-je croire que cette fidélité m’associe à une forme de gloire ?

Mais que celui qui veut travailler travaille.
Qu’il le fasse.

Et qu’il se taise.

Que cela reste son affaire, son intimité.

Qu’il ne l’exhibe pas, qu’il ne l’impose pas.

Je sens peu à peu s’éteindre le feu qui m’animait.
L’abattement me gagne, puis le découragement, et déjà le désespoir.

Comment reprendre courage quand les forces manquent pour atteindre ce but ?

Le voyage est trop long pour que le travail en donne le bénéfice.

Et je ne trouve plus de consolation à ce chagrin de n’avoir pas abouti.

Le chemin ne s’aplanit pas. Il ne devient ni plus doux, ni plus juste sous mes sandales.

Mémoire des amertumes.

Obsession de la douleur.

Temps perdu.

Et l’œuvre demeure inachevée.

Quelle est donc cette chose cachée derrière la glorification du travail ?

Chose cachée.

Qui m’obsède et me poursuit qui me protège du désespoir.

Le travail agit-il alors comme l’Art ?

En force d’illusion et d’apaisement ?

Venant distraire l’obsession qui me traverse ?

Et puis, au détour de ces incertitudes, je rencontre l’ennemi.

Je le reconnais.

Je vois vers quoi son arme est tournée.
Je vois qu’il veut m’abattre.

Sans relâche, je lui ai livré bataille.

Dans un combat quotidien.

Singulier.

Interminable.

Combattre pour se distraire.

Travailler pour se distraire.

Combattre pour vivre.

Travailler pour vivre.

C’est cette chose cachée que je cherche, douloureusement, à découvrir.

Celle qui m’obsède, me hante, et désormais m’oblige à poursuivre.

Pour rester en paix, pour maintenir une forme d’harmonie, je m’engage sur une voie déjà tracée.

Par devoir, par habitude, par ce que l’on dit être un sort enviable : celui de cultiver son métier.

Alors le métier agit.

Il charme.

Il transforme.

Il adoucit.

Une lente métamorphose, patiente, régulière, presque imperceptible.

Et pourtant : le travail ne me dévorera pas d’un seul coup.

Il viendra autrement.

Plus tard.

Quand je serai confiant.

Et ce sera suffisant.

Une seule faille.

Et tout bascule.

Angoumois Sans-Regret est tombé de son échafaudage.

Il a rebondi sur la palissade.

Mort sur le coup.

Les peintres crient contre le patron : « Salaud de patron ! A bas les rendements ! Nous voulons de la sécurité ! »

Moi, je ne crie pas ces choses-là.

Seul, j’enrage.

Contre le politique qui dit : « Et bien qu’ils souffrent. »

Contre le syndicaliste, allié du système qui rend supportable ce qui ne l’est pas.

Contre ceux qui, dans leurs loges, dans leurs discours, dans leurs conforts, répètent :

« Gloire au travail. »

Boutiquiers. Serviteurs dociles.

Engrenages d’une société qui se nourrit d’elle-même.

J’enrage contre le curé, qui dans son église parle de malédiction et de faute : comme si la souffrance était une dette à payer.

J’enrage contre le géniteur, le parent, pris dans la chaîne qu’il reproduit sans fin.

Et je pense : que cessent les naissances de nouveaux ouvriers, de nouveaux maçons, de nouveaux couvreurs, de nouveaux peintres en bâtiments.
Et peut-être cesseraient ces morts répétées.

Que cessent les apprentissages, les formations professionnelles, et les constructions.

Et peut-être cesserait cette logique du travail comme destin.

Je ne supporte pas la destinée : je lui préfère la rencontre.

Nous ne sommes pas nés pour mourir au travail, qu’il manque ou qu’il excède.

Que chacun construise sa hutte, choisisse sa grotte.
Les princes, les ministres — et même Dieu — qu’ils se logent eux-mêmes.

Sur ces thèmes anciens, on écrit des mots nouveaux.
Mais toujours les mêmes larmes, répandues sur des sujets usés, décrépits, déjà vécus.

Du ressassé.

Encore et encore.

Cette étrange vocation à répéter, à reformuler, à revenir, par tiédeur, par fatigue de l’âme.

Comme dans un spectacle d’illusionniste, tu es là, dans une caisse.

« Ce n’est pas grand-chose un homme : ça tient dans une boîte. »

Mon ami, mon frère, mon vieux compagnon.

Je t’y ai vu couché, endormi.

La caisse est fermée.

Le rideau s’ouvre.

Elle est roulée au fond d’un long couloir.

Le rideau se referme.

Le four se met en marche.

Et moi, j’attends que tu reviennes.

Chaque jour, je reviens voir si tu es là.

Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous.

Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici.

Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti.

Mon Pays.

Mon jumeau.

Mon égal.

Mon frère.

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°5)

Une équipe de Compagnons Peintres et Badigeonneurs dans les années 1950 – Photo Personnelle Pays S Canet.

Les peintres en bâtiments.

Le métier

Il y a trois peintres, celui des bâtiments, celui des enseignes, celui des équipages. Les trois peintres sont artisans, aucun n’est artiste. Il y a deux peintres, celui qui vit pour le travail, celui qui vit pour le métier. Le premier calcule et compte, le second rêve et paye.

C’est quelque chose de joyeux qui vous prend au cœur, qui vous met la gaieté dans les yeux. De valorisant, d’agréable comme une révélation sur les siens : des milliers de femmes et d’hommes de toutes les couleurs emportés par la passion de leur métier, lui aussi de toutes les couleurs.

S’accordant avec le bleu infini du ciel — chantier des peintres morts, réveillés, et remis au travail — dans une impression de liberté — oui de liberté — la peinture en bâtiment vient rythmée aux chants d’amour, et d’une irrépressible indépendance.

Il ne s’agit pas la probité habituelle — qui dure aussi ailleurs depuis des âges — mais quelque chose de plus ample, de profond, dont il ne se sait pas quoi écrire sur le fait, si ce n’est, le regarder, s’en réjouir et s’interroger : pourquoi les peintres en bâtiment sont-ils propres ?

Le dire soigne l’image parfois affaiblie que renvoient ceux qui du dehors les regardent, s’imaginant — les infirmes — comme les ignorants parlant d’un Picasso dire « tout le monde peut le faire. »

La fiction poétique, toujours étrange que l’on se fait de soi et des siens autorise au rêve du bouquet de fleurs pour le coup de balai, pour la poubelle vidée, pour la moindre serpillière passée.

Quoiqu’il en soit, c’est ainsi : nous sommes propres. La liberté commence par l’hygiène, elle se poursuit par la propreté dans le travail : comment peut-on faire salement un métier propre ?

Le poète le dit.

« C’est un métier de gentillesse. L’odeur des badigeons, des encaustiques, des vernis a toujours réjoui mon odorat et mon esprit comme une odeur de commencement de renouveau de décrassage. Le peintre vient le dernier de l’équipe, il chante pour annoncer qu’il va laisser le monde en ordre. Et derrière lui la vie s’installe avec ses exigences, ses difficultés infinies. »

Il ne faut ni plaisanter, ni moquer le métier, il faut l’aimer comme un dieu multicolore qui sent toujours le propre. 

Le métier appartient à ceux qui le respectent, si tu en es incapable, change de métier, va vendre ta force de travail ailleurs, redonne ce métier à qui s’est égaré en te le confiant.

Épilogue

Le propre n’est pas absence de vie, mais continuité ordonnée même quand personne ne regarde.

La résistance fait partie du métier, pas son contraire.

Les mains cherchent les brosses,

les brosses prennent la peinture,

la peinture cherche le mur.

Rien ne s’accorde.

Tout doit être repris, ajusté, recommencé.

C’est ainsi que le travail tient.

Blason des Egalitaires Peintres et Vitriers

« La palette du peintre-en décors. Le marteau de vitrier aux huit facettes. Les quatre losanges des Anciens Vitriers. L’équerre et le compas à 90°. »

Photo Pays Serge Canet

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°4)

LES COULEURS DES COMPAGNONNAGES
Pourquoi les Compagnons portent-ils des Couleurs : symbolique, tradition ? Est-ce un moyen d’identification, un signe d’appartenance à un groupe, un métier ?
A quelque Devoir qu’ils appartiennent, les Compagnons Du Tour De France arborent ce qu’il est convenu de désigner sous le nom de : Couleurs. C’est un très ancien attribut d’une grande efficacité. Il identifie les Compagnons entr’eux. En un regard il dit à qui l’on a à faire :

Du Devoir de Maître-Jacques ;

Du Devoir de Soubise ;

Du Devoir De Liberté ;

Des Devoirs ;

Des Devoirs Unis ;

Du Devoir Égalitaire ;

Et de quelques autres encore.


Les Couleurs n’ont pas toujours été chargées de symboles, et leur origine est un mélange d’histoire, et de traditions corporatives. Il est possible que des rubans colorés soient apparus vers les XVIIe ou XVIIIe siècles.
Chaque groupement de Compagnons adopta sans doute une couleur qui le faisait reconnaître, et qui disait qui il était, et sa position dans son groupe (Compagnon, responsable, vétéran etc.) Par exemple, dès le XIXème siècle, les Compagnons Charpentiers Bons-Drilles étaient reconnus pour porter leurs couleurs bleu ciel nouées au sommet de leur chapeau à haut de forme, la laissant retomber sur l’épaule gauche.
Les Couvreurs Bons-Drilles portaient la Couleur blanche flottant dans le dos (couleur blanche des vêtements liturgiques de l’Ascension qui est le jour joyeux et solennel qui voit naître les nouveaux Compagnons Couvreurs).
Les Plâtriers qui formaient la trinité Soubise devaient porter leur couleur jaune au bas du chapeau et flottant dans le dos. Couleur jaune qui entre parenthèse était la couleur liturgique de la Trinité catholique qui se fête le 8ème dimanche après Pâques, jour pendant la nuit duquel les Plâtriers Bons Drilles recevaient les nouveaux Compagnons.
Je l’ai déjà dit plus haut les Couleurs n’ont pas toujours été chargées de symboles, or depuis le XIXème siècle elles le furent.
Hormis les Tailleurs de Pierre qui conservaient l’ancien usage de porter leurs Couleurs fleuries au chapeau, pour les Compagnons Du Devoir dans leur ensemble, les Couleurs se garnirent d’une profusion de signes catholiques, gaufrés à chaud sur les rubans en soie qui formaient leurs Couleurs (ce qui s’amplifia par un pèlerinage devenus fréquent à la Sainte Baume en Provence).
Pour les Compagnons Du Devoir De Liberté, il faut considérer deux groupements distincts l’un de l’autre : celui des Enfants de Salomon, et celui plus tardif des Enfants d’Hiram. Les premiers étaient le mouvement historique des menuisiers et serruriers surnommés : Gavots. Les seconds étaient des Compagnons Charpentiers qui se surnommaient eux-mêmes Indiens. Les Gavots étaient sobres. Leurs Couleurs étaient faites d’un ruban bleu, garni ou pas de franges dorées, qui signifiait la position dans leur société. Les Indiens arboraient trois Couleurs verte ; rouge et blanche à la boutonnière du veston.
Au grade supérieur, devenant Maître initié ; dès le XXème siècle, ils portaient une écharpe qui allait de l’épaule gauche à la hanche droite.
Cette Couleur était sur une face de couleur blanche, et sur l’autre face de couleur noire. Sur la face blanche et sur la face noire de cette Couleur réversible, venaient brodés des symboles. Ces symboles étaient très largement inspirés par la franc-maçonnerie, d’où leur définition inscrite sur le diplôme de ce grade, en haut à gauche sur un gonfanon rouge : « Gloire au grand architecte de l’univers » Les enfants d’Hiram seront les vainqueurs, faisant pendant à un autre gonfanon bleu qui dit : « nous marchons vers l’infini. »
On peut dire : les Couleurs permettent de se reconnaître entre Compagnons ; d’afficher son appartenance à un groupe ; de se distinguer les uns des autres, et de créer de la différence dans l’univers des compagnonnages, et qu’on l’admette ou pas de jouer : « a qui aura les plus belles. »
Dans tous les cas : les Couleurs ne sont pas de simples décorations.
Elles sont remises lors des passages d’Adoption ou de Réception, et portées lors de cérémonies, fêtes, funérailles, commémorations etc.
Elles sont souvent modifiées selon les niveaux d’instruction compagnonnique : d’Aspirant, d’Aspirant à Compagnon etc.
En fait elles rendent visibles un parcours intérieur, et aussi un parcours hiérarchique.
Le mot Couleurs n’a pas le même sens selon le contexte, mais l’idée centrale reste la même : « représenter une identité qui n’est pas sienne. » Quand on dit : « défendre les couleurs de… »
On parle, dans l’hippisme des couleurs du propriétaire de l’écurie. Le cheval ne “court pas pour lui-même”, mais au nom de son propriétaire.

En France, les élus locaux arborent une écharpe tricolore aux couleurs de la République.

Dans le contexte militaire, les Couleurs désignent les drapeaux et étendards militaires.
Chaque régiment possède ses couleurs : son drapeau.
Ces drapeaux sont l’honneur du régiment, son histoire, ses batailles ; défendre les couleurs c’est protéger le drapeau du régiment et son honneur.
Couleurs signifie une identité du régiment symbolique et historique que l’on représente et que l’on doit honorer.

Vieille tradition chevaleresque, les Compagnies d’Archers changent de couleur en fonction de leur grade.

Peut-on rapprocher ces divers concepts ?
Si le Compagnon agissait comme représentant d’une entité plus grande que lui, il pourrait être vu comme représentant une tradition ; une corporation, ou un idéal d’exigences éthiques et professionnelle.
Dans ce sens large, le compagnon ne travaille pas seulement pour lui, mais pour l’idée qu’il se fait du travail ; d’un métier ; un héritage.
Dans le compagnonnage la logique est plutôt celle de la transmission et de l’identité.
Le travail est d’abord un accomplissement du métier lui-même, pour parvenir à celui de l’Être moral.
Au-delà de soi, le bien faire est plus éthique et traditionnel ; il y a le respect des règles du métier dans la communauté des artisans.
Ce n’est pas : travailler pour quelqu’un, mais plutôt travailler selon une règle, un art, des exigences.
Si le Compagnon était la représentation d’un métier, d’une excellence, d’une tradition ; il ne s’exprimerait pas seulement comme personne, mais comme porteur d’une identité collective.
Depuis 1978, dès la création des Égalitaires, ce fut le choix la simplicité qui définit les Couleurs. La Couleur des Aspirants fut faite d’un simple ruban de rayonne verte redoublé. Aux deux bouts de ce ruban, une frange verte identique au ruban fut ajoutée. Une cocarde de même étoffe, de la même teinte accrochait le ruban à la boutonnière. La Couleur des Compagnons variait seulement par la teinte : le rouge se substituait au vert. Pour le degré de Compagnon-Fini, les franges devinrent dorées sur une Couleur rouge.
Vint plus tard se rajouter une faveur rouge frangée d’or pour honorer les Compagnons qui avaient occupé la fonction élective de Premier Ancien pendant trois années, consécutives ou pas. Cette faveur vient boutonnée sur la Couleur en dessous de la cocarde. Dès l’origine il y eut la fabrication d’une couleur noire pour le deuil, dépouillée d’ornements. Sur les Couleurs d’Aspirants ou de Compagnons le timbre de la Chambre vient se frapper.

Les couleurs des Egalitaires : Vert pour l’Aspirant ; Rouge pour le Compagnon ; Noire pour le Deuil.


Cela étant dit, un questionnement subsiste.
Le Compagnon Chamoiseur Jean-François Piron Vendôme La-Clé-Des-Cœurs dans la chanson L’abeille dont il est l’auteur exprime les vers suivants :


L’abeille suit la même loi
Qu’ont toujours suivie ses ancêtres,
Et, toujours fidèle à son roi,
Ne reconnaît point d’autres maîtres.
Comme l’abeille nous n’avons
Qu’un maître sur le Tour de France,
Et la règle que nous suivons
N’est point soumise à l’inconstance.


Quel est ce maître sur le Tour de France dont l’auteur parle ?
 » Si Vendôme La Clé Des Cœurs a retenu ce vers c’est qu’il devait le retenir pour servir sa poésie. »


Vive le Compagnonnage,
Vive les Compagnons,
Vive les Egalitaires !

Joseph Voisin Dit Angoumois l’Ami-du-Trait (1848 – 1940) – Photo Musée du Compagnonnage

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Histoire

Billet du Soutien de l’Union (N°3)

Sur les remparts de Rhodes, le grand maîtres des Hospitaliers pour la Réception rituelle des Compagnons. (Document BNF)

LES NOMS DES COMPAGNONS SONT OPERANTS !

Les noms de Compagnons sont d’un usage ancien, tout en est dit sans que, pour autant, les auteurs en soient assurés : ils interprètent. D’aucuns résument le surnom donné fraternellement à une renaissance, cela fait plus riche, plus prétentieux, plus ésotérico-maçonnique. D’autres y voient un stratagème pour cacher l’identité des compagnons pourchassés par l’Autorité dans les siècles passés. Toutes ces explications sentent leur XIXe siècle, chacun y va selon son goût et ce qu’il veut démontrer. Après tout, pourquoi pas.

Généralement, le nom de compagnon unit le nom de la province de naissance à une qualité particulière de la personne souvent dénommée : nom de vertu.

De nombreux compagnons sont nommés de façon générique, par exemple

• Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs,

• Nantais Le-Bien-Décidé,

• Provençal Le-Résolu,

• Basque La-Fermeté.

Les Compagnons Cordonniers du Devoir de l’ancienne mode, d’avant 1863, portaient le nom de la ville de naissance, suivi du nom de vertu, par exemple

• Villefranche La-Parfaite-Union,

• Pontivy La-Justice,

• Carcassonne-Le-Bien-Aimé,

• Châlons La-Jolie-Conduite.

Dans les compagnonnages corporatistes, les choses étaient et sont toujours fidèles à ce qu’elles étaient. La plupart des corporations portent des noms génériques unissant le nom de la province de naissance à un nom de vertu. Avec quelques différences notoires, comme celles des métiers de la pierre, du plâtre et de la maçonnerie. Celles-ci font valoir en premier lieu la vertu, et ensuite le lieu de la naissance, par exemple

• La-Fidélité d’Argenteuil,

• La-Bonne-Volonté-d ’Angoulême,

• La Clé-Des-Cœurs de Tours,

• La-Constance de Bordeaux.

Une autre différence est celle des Menuisiers et des Serruriers du Devoir, qui unissent le prénom à la province, par exemple

• Robert Le Berry,

• Pierre Le Saintonge,

• Étienne Le Poitevin,

• Georges Le Guépin.

Ce dont on peut être assuré lorsque l’on effectue des recherches sur les surnoms, est que l’attribution d’un surnom, d’un sobriquet dans le compagnonnage, comme ailleurs, est un acte opérant.

Substituer à l’identité propre d’une personne une autre identité donnée, et non pas choisie par l’intéressé, est la plus sûre manière de s’approprier la personne en question. Donner un nom à une personne, comme à un animal ou une chose, c’est en être le créateur ou le recréateur. Il s’agit de ne pas reconnaître la personne comme elle est dans son entièreté. Cela porte un nom : « essentialiser.» qui signifie : réduire la personne à un seul aspect de sa profondeur. En quelque sorte, à un seul élément, et sans son accord. Ce sont les pratiques, conscientes ou pas de l’essentiel des compagnonnages. Ils ne se suffisent pas de ce que sont les personnes, ils se les approprient en les marquant « à vie » d’un surnom qui leur convient. La plupart attribuent des noms composés du nom de la province de naissance, suivi du nom d’une vertu, qui, selon eux est acquise par le nouveau membre, au moment donné de sa Réception. Le temps passant, est-ce que ce surnom aura encore un sens ?

D’autres compagnonnages, peu en vérité, attribuent le nom d’une vertu à acquérir.

C’est une autre façon de penser l’attribution des surnoms de Compagnons qui n’est pas inintéressante, bien au contraire. Cela exprime le souhait implicite de changement de comportement, ce qui n’est pas anodin. L’attribution du surnom de Compagnon est pensée comme un signe efficace de changement de l’impétrant par la Réception. Ce que d’aucuns voient comme une renaissance à une vie passée. Cela veut changer le monde, changer les couleurs du monde, ce qui se suffit en soi pour être de valeur.

Depuis sa création, à l’Union Compagnonnique (1889), il est d’usage de demander (avant sa réception) à l’Aspirant, en lui causant sans en parler, quel serait le surnom éventuel qu’il voudrait porter.

Forts de cette information, les Compagnons qui entreprennent d’expliquer ce qu’il y a de merveilleux dans la Réception et de donner un sens pratique et moral aux choses mystérieuses : s’organisent. Ainsi, le surnom donné est, au hasard d’un tirage au sort, celui que l’Aspirant souhaitait porter.

Les Égalitaires, depuis leur création en 1978, procèdent différemment. Tout est simplifié.

Le surnom est choisi par l’Aspirant, tant pour la province de naissance que pour le nom de la vertu. Pour le lieu de naissance, puisque très peu naissent à la maison, naturellement, sans le concours de l’art, que l’accouchement se fait à la maternité, quoique la plus proche peut être située dans une autre province, ou tout simplement il peut y avoir un attachement à une culture familiale. L’Aspirant a le libre choix de se choisir le nom de province qu’il veut porter. Pour le nom de vertu, les choses vont dans le même sens du choix personnel. Ainsi au Devoir Égalitaire, les Compagnons ne s’approprient pas la personne de l’Aspirant qu’ils reçoivent. Ce qui ne signifie pas que l’Aspirant est entièrement libre de ses choix : il n’y a pas de noms de naissance ou de vertu fantaisistes qui soient acceptés.

Vive le Compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Egalitaires !