
Poème de Rudyard Kipling
Quand le dernière peinture de la terre sera achevée,
Et que les tubes de couleur seront tordus et desséchés,
Quand les plus anciens pigments auront pâli,
Et que le plus jeune critique sera mort,
Nous nous reposerons — et, ma foi, nous en aurons besoin —
Nous nous coucherons pour un âge ou deux,
Jusqu’à ce que le Maître de tous les bons ouvriers
Nous remette à l’ouvrage.
Et nul ne travaillera pour l’argent,
Et nul ne travaillera pour la gloire,
Mais chacun pour la joie de l’œuvre,
Et chacun, selon son pouvoir, pour son voisin.
Et alors, ceux qui auront fait les meilleures choses
Seront ceux qui auront travaillé le plus humblement,
Et il n’y aura plus ni grands ni petits,
Mais seulement des ouvriers heureux dans leur art.

LE BILLET DU SOUTIEN DE L’UNION (N°2)
Par le Pays Serge CANET
Les chantiers les plus prestigieux des meilleurs artisans parmi les meilleurs artisans seront jugés, pesés par les générations qui les apprécieront suivant l’idée qu’ils se feront des choses. La renommée des anciens sera oubliée, puis elle finira par disparaître. Ce ne seront pas les plus célèbres qui seront récompensés, ni même ceux qui auront travaillé avec sincérité, patience et humilité, sans avoir connu la reconnaissance. L’artisan ne peut travailler pour être célèbre, ni récompensé, ce serait un leurre ; la valeur d’un travail ne dépend pas de la reconnaissance immédiate ; il n’a pas seulement un ouvrage à réaliser, celui-ci doit s’inscrire dans le temps. Dès lors ce qui compte, c’est l’intégrité dans l’effort, alliée à la discipline silencieuse et durable.
Il occupe une fonction sociale ; il fait pour d’autres qui, pour une raison ou une autre ne savent ou ne veulent pas le faire ; ce qu’il sait faire devient, comme une sorte de service à une personne handicapée. C’était bien dans le langage de nos aînés de dire : « Servir un client. » L’ouvrier/artisan, le vrai est celui qui a continué son métier malgré les difficultés, l’indifférence et parfois même l’échec. La récompense n’est pas la gloire, mais avoir l’esprit en paix, et jouir de la contemplation de ce que l’on a su faire.
Le monde ! Oui le monde des réseaux, de la visibilité, qui nous renvoient au succès rapide, et surtout à la peur de ne pas être reconnu. S’il est artisan, et qu’il sait où son métier commence et où il s’arrête, et qu’il sait qui il est. Ce qui compte, c’est ce qu’il fait quand personne ne regarde. A la fin, les meilleurs seront ceux qui auront continué à travailler quand tout semblait inutile.
Cela dit tout n’est pas parfait.
L’artisanat, le travail des mains peuvent être durs ; faire souffrir, et l’effort consenti n’être pas récompensé. On peut aussi te trouver face à des situations injustes ; travailler dur, sans reconnaissance. Mais bien comprise, l’idée de ce que l’on doit faire n’est pas de se sacrifier aveuglément, mais plutôt : de ne pas laisser le regard des autres définir la valeur de son travail. Valoriser le travail sans attendre de récompense immédiate ; ne pas rechercher de gloire ; croire à une justice ultime du travail bien fait. Le travail, l’ouvrage libéré de l’ego, de l’argent, de la concurrence, et de la reconnaissance. Comme une sorte de renaissance après la fin d’un monde de travail toujours pénible.
Un « Maître » relancera la création.
C’est un humanisme artisanal : il valorise le geste juste, le travail bien fait, et la joie de la contemplation du travail de ses mains. Mais hélas ! Il faut faire bouillir la marmite, c’est la raison pour laquelle tous ces espoirs, ces promesses sont promises pour après la mort : cela suffira-t-il à contenter l’artisan qui jour après jour est dans la peine ?
