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Le billet du Soutien de l’Union (N°9)

« Il y avait jadis, outre les droits d’entrée, une autre barrière qui repoussait le paysan des villes et l’empêchait de se faire ouvrier. Cette barrière était la difficulté d’entrer dans un métier. La longueur de l’apprentissage, l’esprit d’exclusion des confréries et des corporations. Les familles industrielles prenaient peu d’apprentis. Le plus souvent c’étaient leurs enfants qu’elles échangeaient entre elles. Aujourd’hui de nouveaux métiers sont créés, qui ne demandent guère d’apprentissage, et reçoivent un homme quelconque.  Le véritable ouvrier, dans ces métiers, c’est la machine, l’homme n’a pas besoin de beaucoup de force, ni d’adresse, il est là seulement pour surveiller, aider cet ouvrier de fer.»

Jules Michelet — Le peuple — Chapitre 2 — Bruxelles 1846.

Jules Michelet, est un historien français, né le 5 fructidor an VI (22 août 1798) à Paris et mort le 9 février 1874 à Hyères (Var)

Billet du Soutien de L’Union (N°9)

Toute société repose sur des règles. Celles-ci ouvrent des chemins à certains et les ferment à d’autres. Qui fait la loi organise les rapports humains, distribue les places, décide des permissions comme des exclusions.

A partir de la fin du XIIIe siècle, les Communautés de métiers imposèrent leurs conditions. Pour entrer en apprentissage, il fallait être né d’un mariage légitime et pouvoir payer son temps d’apprentissage au Maître qui enseignait le métier. Le contrat était surveillé par les Jurés et reçu devant notaire. On y fixait les obligations de chacun, le temps du service, les modalités du travail et parfois même la conduite attendue.

Pour beaucoup, ces conditions suffisaient à fermer la porte. Or sans apprentissage, il devenait impossible, dans cette période, d’accéder à la Maîtrise et de travailler légalement pour son propre compte. Ceux qui demeuraient hors des métiers n’étaient pourtant pas condamnés à l’inaction. Ils vendaient leur force de travail. On les embauchait à la journée, à la saison, au chantier. On les appelait ouvriers. Lors son temps d’apprentissage fait, l’apprenti devenait « Valet » ; à partir de ce moment, il était émancipé (et encore que dans certaines corporations il devait un temps de travail au Maître qui l’avait instruit).

Les ouvriers vivaient d’accords fragiles, souvent conclus sur parole. Cette parole engageait moins les Maîtres que ceux qui dépendaient d’eux pour manger. Les ateliers avaient besoin de bras, mais les bras restaient remplaçables. Peu à peu, les Maîtres s’entendirent sur les prix de journée afin d’éviter la concurrence entre ateliers et le débauchage des ouvriers les plus utiles.

Pourtant, ces hommes apprenaient. Même sans appartenir pleinement aux métiers dans lesquels ils servaient, ils observaient les gestes, retenaient des pratiques, circulaient d’un chantier à l’autre. Certains portaient la pierre sans savoir la tailler ; d’autres savaient déjà dresser un mur, ferrer un cheval ou réparer une charpente. Ils accumulaient des savoirs incomplets, fragmentaires, souvent sans reconnaissance. Ils allaient de ville en ville pour chercher leur travail comme le troupeau cherche son herbage. Ils dormaient sous des halles, dans des granges, près des ports, autour des chantiers. Ils connaissaient les routes, les foires, les saisons, les lieux où l’on pouvait trouver du travail et ceux où l’on risquait les coups, la prison ou la faim.

L’errance transmet difficilement une tradition véritable. L’errant passe plus qu’il ne demeure. Mais la route conserve malgré tout certaines choses :
des habitudes ; des récits ; des chansons ; des manières de se reconnaître dans l’entre-soi des trimards ; des prudences communes, et parfois quelques gestes appris à force de regarder les autres travailler dans le métier. De cette mobilité purent naître non pas encore des institutions, mais des proximités. Des hommes de mêmes conditions se retrouvaient sur les mêmes chemins, autour des mêmes travaux, soumis aux mêmes duretés. Ils partageaient le pain, le feu, les nouvelles des villes et parfois aussi la méfiance envers les Maîtres et les règlements qui les maintenaient dans une position inférieure. Peut-être faut-il chercher là une des terres possibles d’où émergèrent des formes anciennes qui annonçaient le compagnonnage.

Non pas une origine pure ni une fondation unique, mais une lente transformation. Car l’errant n’est pas encore le compagnon. L’errant survit. Le compagnon commence à appartenir à une continuité. Peu à peu, la circulation put devenir parcours ; les rencontres, habitudes ; les gestes dispersés, savoir-faire ; l’entraide précaire, et la reconnaissance mutuelle. Des ateliers accueillirent plus régulièrement ces travailleurs itinérants. Des règles apparurent. Des recommandations circulèrent d’une ville à l’autre. Certains anciens commencèrent peut-être à transmettre davantage que des astuces de survie : des manières de travailler, de se conduire, d’habiter un métier. Le métier transformait alors moins l’homme qu’il ne stabilisait son geste. Un individu violent, instable ou dispersé ne devenait pas soudain vertueux parce qu’il entrait dans un atelier.

Mais le travail imposait des rythmes. Il fallait revenir, recommencer, poursuivre une tâche jusqu’à son terme. Peu à peu, la répétition rendait possible l’achèvement. Et l’objet achevé changeait quelque chose. Une pièce bien taillée, une charpente juste, un cuir correctement tendu, un assemblage solide : ces choses donnaient à celui qui les avait produites une preuve visible de sa capacité. Non une rédemption, mais une forme de dignité concrète. Le merveilleux n’était peut-être pas ailleurs. Il ne résidait ni dans les secrets, ni dans les légendes prestigieuses, ni dans les filiations imaginaires. Il pouvait naître dans la découverte lente du monde ordinaire : le son juste d’un outil, la lumière sur un bois raboté, la chaleur d’une forge au matin, le silence attentif d’un atelier au travail. Le métier apprenait peut-être d’abord à regarder. Alors seulement purent survenir d’autres influences : les villes, les confréries religieuses, les récits héroïques, les symboles, les règles morales, les figures légendaires.

Ce qui naquit démuni et en constant mouvement se transforma lentement au contact d’autres corps sociaux.

Cela dit, sous les récits glorieux demeurait peut-être encore quelque chose des premiers errants : la fatigue des routes, la fragilité des hommes, les fréquentations funestes ; le besoin d’être reconnu par ses semblables : et une  volonté obstinée de produire malgré tout une forme durable dans leur monde instable.

Le repas des Paysans par Louis le Nain

Le repas des ouvriers par Pedro Lira

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°8)

Quelques unes des Pays du Devoir Egalitaire

Madame Virginie Tostain, Conservatrice et Directrice du musée du Compagnonnage à Tours sollicitait le Pays Jean-Michel Mathonière pour lui poser la question du nombre de femmes reçues dans notre Compagnonnage Egalitaire.

Il la priait donc de s’adresser directement au Pays Serge Canet.

Voici les échanges et la réponse du Pays Canet :

  • – Objet : Femmes reçues compagnons Égalitaires

Bonjour Virginie,

Je te remercie pour ton message. Oui, je vais bien malgré la fatigue des déplacements et conférences qui ne cessent guère en ce moment. J’espère que tout va bien de ton côté. En ce qui concerne les femmes reçues compagnon chez les Égalitaires, le mieux serait de poser la question au Pays Canet en personne, que je mets en copie de ce courriel. Je n’en possède pas la liste.

Bien à toi.

Jean-Michel MATHONIÈRE

  • Virginie TOSTAIN
  • Merci Jean-Michel pour cette mise en relation.
  • Serge CANET

À : Cher Monsieur CANET,

Comme je l’expliquais donc à Jean-Michel, je cherche à connaître le nombre exacte de femmes reçues dans chaque société en France et ce chiffre me manque actuellement chez les Egalitaires. J’en ai recensé quatre sur votre site internet mais j’imagine qu’elles sont plus nombreuses.

Vous remerciant par avance. Bien respectueusement

Virginie TOSTAIN

Directrice du musée du Compagnonnage – Tours.fr

Cognac le 15 mai 2026

Bonjour madame,

Pour répondre à votre question : sur environ 110 Aspirants au total (2020) environ 25% sont des femmes, pour l’essentiel dans des métiers dévolus aux hommes. Bien sûr il y en eut aussi dans les métiers de : Dentelière, Coiffeuse, céramiste, et un bon nombre dans le métier de peintre en bâtiments. Dans les métiers de bouche il y en eut une (éphémère) à Bordeaux. Depuis 2020 d’autres femmes ont intégré à Bordeaux, Bergerac, et Apt : je n’en sais pas le nombre.

La 1ère femme fut : Évelyne (Ève) Gantcheguy : « Bordelaise Cœur Joyeux » qui était tailleuse de pierre reçue par la Chambre d’Angoulême.  Le compte est fait en pourcentage du nombre d’Aspirants : au Devoir Egalitaire les Aspirants sont électeurs donc éligibles à tous les postes et fonctions.  Dès lors les droits et devoirs étant les mêmes, il n’y a pas de course pour être reçu Compagnon.  La condition d’Aspirant n’est pas une étape transitoire entre celle de Prétendant est celle de Compagnon.  S’il vous fallait d’autres précisions pour lesquelles je pourrais vous renseigner je le ferai volontiers.

Cordialement.

Serge Canet

Puis le Pays Canet a souhaité compléter et étoffer son propos pour les Pays qui suivent notre site :

« Comment en suis-je venu à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons ? »

C’était en 1971.

Le 23 mai, j’étais admis Aspirant par les Compagnons Des Devoirs Unis de la Cayenne de Nantes. Après certaines péripéties, somme toute assez bénignes dues à ma jeunesse, quelques jours après, je quittai Nantes à pied pour rejoindre Fougères. Ma première étape fut chez le Compagnon Charpentier Des Devoirs : Bernard Houdusse, qui, à cette période, travaillait pour son propre compte à Senonnes-Pouancé dans le département de la Mayenne.

La deuxième étape fut à Châteaubriant où demeurait le Compagnon peintre Des Devoirs Unis : Pierre Mainguet. Il m’hébergea ; ce fut à cette occasion que je fis connaissance de son épouse et de leurs deux enfants. Madame Mainguet fut la première femme que j’entendis dire qu’elle voulait que sa fille ait un métier, qu’elle gagne sa vie pour ne pas être dépendante de son mari. Ce qui, à cette période, n’était pas (dans les milieux que je fréquentais) à l’ordre du jour des conversations. D’autant que chez les Compagnons, des femmes : il n’y en avait pas. Madame Mainguet exerçait la vocation d’institutrice ; par ses paroles, elle déposa, sans le savoir, une semence dans mon crâne.

En 1972, je fus reçu Compagnon à Fougères.

En 1973, un Compagnon peintre de l’Union Compagnonnique de Surgères, qui était 3 fois (trois) Meilleur Ouvrier de France (Peintre en bâtiments ; Peintre en décors ; Laqueur d’art). Le Compagnon Yves Derval défraya la chronique du microcosme de l’Union Compagnonnique. Il créa une séparation d’avec l’Union dénommée :

« Les Compagnons Œuvriers Du Tour de France ».

Ce groupement se donnait entre autres particularités : la Réception des femmes. Depuis ma rencontre avec madame Mainguet, la graine qu’elle avait déposée dans mon crâne avait germé, sans que je m’en rende compte.

Plus tard, en 1989, madame Yvette Mainguet devint la première Mère des Compagnons de la Cayenne Des Devoirs Unis de Rennes.

Son nom : « Castelbriantaise La Sagesse ».

Je n’ai jamais connu madame Mainguet dans sa charge de Mère. Conjuguant l’idée qui avait germé et ce que le Pays Yves Derval : « Aunis L’Ami Des Arts » avait créé, j’en vins à imaginer que des femmes exerçant un métier manuel pouvaient être reçues compagnons, à rang égal avec les hommes.

En 1978, je quittai l’Union Compagnonnique pour créer l’Ère Nouvelle avec dans l’idée d’intégrer des femmes. Ère Nouvelle au même nom qu’un mouvement de 1854 qui regroupait des Compagnons Cordonniers progressistes issus du Devoir de Maître-Jacques. Cela restait malgré tout assez abstrait, jusqu’au jour où je rencontrai, au détour d’un chantier, une femme qui exerçait le métier de peintre en bâtiments depuis de nombreuses années : elle avait assuré la succession de son père, lui-même peintre en bâtiments. Ce ne fut pas une candidate possible. Il y en eut d’assez nombreuses qui ne le furent pas. Il ne s’agissait pas de recruter des femmes qui n’exerçaient pas leur métier pour s’assurer le pain quotidien. Ni des artistes. Je devais trouver des ouvrières comme moi j’étais ouvrier, comme tous les Compagnons l’étaient ou l’avaient été. Ce ne fut pas facile, d’autant que de l’intérieur et de l’extérieur du nouveau groupement, les critiques s’abattaient sur nous. Et puis il y eut ma rencontre avec la femme qui devint la première femme Compagnon Égalitaire. Elle était tailleuse de pierre0 Reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême.

Son nom : « Bordelaise Cœur-Joyeux ».

La dernière reçue par la Chambre Égalitaire d’Angoulême est ébéniste.

Son nom : « Provençale La-Victoire ».

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Le billet du Soutien de l’Union (N°7)

Souvenirs du Tour de France : Le géant d’Airoux

C’était il y a plus de cinquante ans, entre Toulouse et Carcassonne. Au départ de Toulouse, nous marchions de compagnie : Vincent Canot, un maçon originaire de Varennes, « Mâconnais Bon Accord » au caractère facile pour faire le chemin. J’étais fraîchement libéré de mon service militaire. Nous espérions joindre Carcassonne en trois journées de marche. Nous étions convenus d’accomplir notre tour de France en marchant, quand bien même ce ne seraient que des étapes de proche en proche. Ce fut la raison pour laquelle, après un repas très raisonnable, nous partîmes de Toulouse, le sac au dos, pour rejoindre Carcassonne : il était minuit (c’était maintenant ou jamais) heure étrange pour entreprendre un voyage.

Le plus pénible et difficile fut de sortir de Toulouse pour rejoindre la grande route. Après une heure dans la nuit, le trafic des automobiles et des camions se calma, nous permettant d’atteindre Baziège, commune où nous ferions halte, ainsi que nous l’avions prévu. Nous avions déjà fait quinze kilomètres lorsque nous traversâmes Rivel, où rien n’était ouvert. A Baziège, cinq kilomètres plus loin, ce fut jour de fête ; l’odeur sacrée du pain qui empesait l’air nous guida (il était presque six heures) le boulanger nous servit, et, sans attendre, nous attaquâmes le pain sorti du four par les deux bouts : à chacun son « crouston ». Contentés, nous prenions un repos sous les petits arbres de la banquette, en attendant de reprendre la route, quand l’un et l’autre nous avons cédé à un sommeil salutaire et bienvenu.

L’odeur du pain, le désir de pain, le besoin de pain ne sont pas à confondre avec la nécessité de se nourrir : c’est sur un autre registre que la chose s’exprime. Ce besoin est une compagnie « J’ai besoin de toi ; je ne suis pas seul quand tu es là !. » Un pain dans sa musette, et c’est fait ! Le monde est à soi, toutes les peurs disparaissent, l’esprit est rasséréné, l’estomac réfléchit, les intestins, les jambes et les pieds avancent. Au petit matin, la sexualité confiante resurgit : le pain chaud appelle la sexualité qui va de l’avant la croûte qui craque pousse sa race !

Le soir de la première journée, nous faisions halte dans un établissement à l’entrée de Castelnaudary. En attendant qu’une place se libérât, d’un rapide coup d’œil, je fis l’inventaire de la grande salle aux murs peints « vert anis », avec des soubassements en formica « tête de nègre ». Je lus des affiches de bals, de matchs, des petites annonces de vente d’automobiles ou de motoculteurs ; un baromètre Byrrh ; une pendule : « Midi… 7 heures… l’heure du Berger » ; des cendriers de réclame ; un baby-foot ; un jukebox ; et, sur deux étagères distinctes, des coupes et des fanions pour le club de foot, et des trophées pour celui de pétanque venaient compléter un décor sans originalité. Avec, au plafond, un faux lustre de la conquête de l’Ouest, et, accrochées sur les murs, des appliques électriques assorties. Des banquettes en similicuir « fauve » et des tables à piètements métalliques recouvertes d’un formica jaune bordé de noir, élimé, aux arêtes épaufrées, se suivaient autour de la salle. Un nuage de fumée emplissait la salle ; presque tous les hommes fumaient des cigarettes. Je les contemplai ; au fond, tous se ressemblaient ; ils avaient de grandes oreilles, des tignasses touffues, mal peignées, la peau tannée, de ceux qui sont à la glèbe, dans les carrières et les chantiers.

Après le repas, l’établissement, somme toute assez sordide, se remplit de valets de ferme et d’ouvriers des environs. L’un d’eux, un homme grand de deux mètres, fort de trois cents livres (un pauvre hère qui se louait de ferme en ferme) se laissait provoquer. Ainsi il faisait l’animation, et gagnait sa boisson : en montrant sa force.

— Je suis le géant d’Airoux ! proclamait-il, le simplet.

— Venez à moi ! Vous saurez votre force !

D’un geste, l’autre il prit le Mâconnais à partie, et il lui fit embrasser la sciure du parquet, sans qu’il l’eût défié en aucune façon. Je ne comptais pas en rester là, mais l’homme était rompu à la lutte ; alors je fus plus malin que celui qui voulait me baiser. J’offris à boire au géant autant qu’il pouvait en boire ; il était fin saoul quand il sortit de l’établissement pour satisfaire un besoin naturel. Je prétextai la même nécessité, et je suivis l’homme jusqu’à une forme d’enclos bordé de haies épineuses, où tout un chacun venait soulager ses boyaux. L’homme se dirigea vers un angle de l’endroit qui était abrité sous les branches d’un châtaignier centenaire. Je me dirigeai vers un autre coin, encore mieux dissimulé par un gros néflier d’Allemagne.

Profitant de la pénombre, je m’avançai traîtreusement vers l’homme ; dès lors, celui-ci, accroupi et les culottes tombées, geignait pour satisfaire ses besoins : à l’aide d’une branche, je le poussai pour qu’il tombât. Son peu d’équilibre fit basculer l’homme en arrière : la culotte baissée, la blouse relevée, le cul et les reins dans une merde sans consistance. L’homme hurlait ; il appelait à l’aide. Perfidement, je m’avançai, feignant de vouloir le secourir ; lorsqu’au prix d’un grand effort l’homme souleva la masse de son corps, je lâchai méchamment sa main, prétextant la mauvaise prise et le manque de forces. L’homme retomba de cul, là d’où il s’était péniblement soulevé. Je cherchai du secours à l’auberge. Attirée par les hurlements de l’homme, la bande des garçons le trouva le cul dans la merde. Ils se mirent trois ou quatre, s’y prirent à maintes reprises pour le relever. Non sans avoir glissé plusieurs fois dans les déliquescences intestinales.

Nous sommes allés dormir, très heureux de voir le géant d’Airoux détrôné. Qu’est devenu cet homme ? Je ne sais pas ; je ne l’ai jamais revu.

Un jour, trente ans après cette soirée à Castelnaudary, à l’époque où j’étais à Bordeaux, j’ai vu, à la foire, un artiste forain qui me fit repenser à cet homme. Sur une estrade, il y avait un homme couché, torse nu, en culotte de tissu façon léopard. Avec une masse, un comparse cassait de grosses pierres sur le ventre de l’homme. Après cette démonstration de force, les deux saltimbanques faisaient la quête. Ce spectacle me laissa perplexe. La ressemblance avec le géant d’Airoux était quasi certaine. Cela me faisait mal au cœur pour cet homme, car au passage du chapeau, l’assistance se défila, prétextant que le tour de force était truqué, ce qui, était une manière de justifier le manque de générosité et de moquer d’un malheureux.

Jusqu’à aujourd’hui, après cette anecdote, somme toute assez banale, me souvenant de ce fameux soir d’il y a cinquante ans à Castelnaudary, je regrette de m’être vengé de l’homme : du géant d’Airoux, qui, peut-être, n’avait-il que cette marchandise à vendre :

son corps était son travail.

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La « Mère », bien plus qu’une logeuse !

Chez les Compagnons du Devoir Egalitaire, la figure de la “Mère” n’est pas présente, puisque nous n’avons pas de Cayenne pour recevoir et héberger des jeunes itinérants qui feraient leur tour de France. Pourtant, on ne peut pas ignorer cette personne devenue rare au sein des sociétés de compagnonnage actuelle.

Photo Personnelle Guépin – Ascension 1979 à la FCMB Bordeaux – En ma qualité de « Singe » artisan Tailleur de Pierre et employeur de Compagnons du Tour de France, j’avais été invité à cette cérémonie. Je suis le second, tout en haut à droite et mon ouvrier adopté ce jour-là se trouve à la droite de Madame Laran, Mère des Compagnons.

Madame LARANétait une femme au grand cœur, bienveillante, qui accueillait et accompagnait les jeunes compagnons lors de leur Tour de France. Elle ne remplaçait pas une maman, mais était un repère loin des foyers des itinérants.

Madame LARAN – Mère à la FCMB Bordeaux – 1979

Dans la plupart des Sociétés de Compagnons, la figure de la Mère occupe une place centrale, à la fois symbolique et pratique. Historiquement, la Mère était la tenancière de l’auberge ou de la maison où les compagnons itinérants étaient hébergés. Elle bénéficiait d’un respect particulier et avait pour mission d’accueillir, de nourrir et d’héberger les jeunes, souvent arrivés sans ressources. En échange, les compagnons s’engageaient à ne laisser aucune dette en partant et à respecter les règles de la maison.

Aujourd’hui, la Mère ( Bien que salariée et employée de la Société de Compagnons) anime la maison d’accueil et joue un rôle d’accompagnement moral, administratif et social auprès des jeunes en formation. Elle les soutient dans leurs démarches quotidiennes (gestion du budget, relations familiales, intégration dans la communauté) et veille à ce que tout se passe bien, surtout pour les nouveaux arrivants. Sa sensibilité et son expérience en font une figure de soutien privilégié, complémentaire à celle des compagnons eux-mêmes. La Mère est choisie pour ses vertus et sa fidélité aux valeurs du compagnonnage. Elle incarne une tradition ancienne, toujours vivante, qui met l’accent sur l’accueil, l’écoute et l’accompagnement des jeunes dans leur parcours de formation et de croissance personnelle. La Mère est bien plus qu’une simple logeuse : elle est une figure maternelle, respectée et indispensable à la vie compagnonnique, garantissant la transmission des valeurs et le bien-être des itinérants. Il existe plusieurs Mères célèbres dans l’histoire du compagnonnage, comme la Mère Jacob, très aimée des compagnons boulangers, qui a géré sa Cayenne de 1820 à 1863 à Tours. Une autre figure marquante est Berrichonne la Bonté, Mère de la Cayenne de Châteauroux, qui a même été décorée de la Légion d’honneur pour son engagement social et moral auprès des compagnons.

Pour devenir Mère chez les Compagnons du Tour de France, il faut généralement avoir une expérience dans l’accueil et l’accompagnement des jeunes, souvent en tant que « maîtresse de maison » ou « Dame-Hôtesse » avant d’être choisie par la communauté compagnonnique. Le rôle est attribué à vie, et la Mère doit faire preuve de qualités humaines exceptionnelles : écoute, bienveillance, sens de l’organisation et attachement aux valeurs du compagnonnage. Marie-Claude Baraldo, par exemple, a raconté son parcours pour devenir Mère, soulignant l’importance de l’engagement et de la transmission auprès des jeunes et des anciens. Pour être Mère des Compagnons du Tour de France, plusieurs qualités et critères sont essentiels, souvent mis en avant par les témoignages et les traditions compagnonniques :

Accueil et écoute : La Mère doit savoir accueillir chaque jeune avec bienveillance, être à l’écoute de ses besoins et de ses difficultés, et créer un climat de confiance et de soutien moral. Elle accompagne les itinérants, parfois très jeunes et éloignés de leur famille, dans leur parcours de formation et de vie quotidienne.

Sens de l’organisation et gestion : Elle est responsable de l’administration, du bon ordre de la maison, et veille à ce que tout se passe bien, notamment pour les nouveaux arrivants. Elle peut aussi aider les jeunes dans la gestion de leur budget ou de leurs démarches personnelle.

Fidélité aux valeurs du compagnonnage : La Mère doit incarner et transmettre les valeurs de respect, de solidarité, de transmission et d’excellence qui sont au cœur de l’esprit compagnonnique.

Expérience et maturité : Souvent, la Mère a d’abord exercé le rôle de « maîtresse de maison » ou « Dame-Hôtesse », ce qui lui permet d’acquérir l’expérience nécessaire avant d’être choisie par la communauté. Le titre de Mère est généralement attribué à vie.

Sensibilité et rôle maternel : Par sa sensibilité de femme et de mère, elle apporte un soutien moral adapté, complémentaire à celui des compagnons, et sait accompagner les jeunes dans leur croissance personnelle et professionnelle.

En résumé, la Mère des Compagnons est une figure d’autorité morale, de soutien et de transmission, choisie pour ses qualités humaines et son engagement envers la communauté.

La désignation officielle d’une Mère des Compagnons du Tour de France repose avant tout sur la reconnaissance par la communauté compagnonnique elle-même. Voici comment cela se passe généralement, d’après les traditions et les témoignages : Choix par les Compagnons : C’est la communauté locale (les compagnons sédentaires et itinérants) qui propose et valide la candidature d’une femme pour devenir Mère. Ce choix se fait en fonction de ses qualités morales, de son engagement, de son expérience dans l’accueil et l’accompagnement des jeunes, et de sa fidélité aux valeurs du compagnonnage.

Cérémonie et engagement à vie : Une fois choisie, la désignation est souvent officialisée par une cérémonie au sein de la maison ou de la province compagnonnique. La Mère est alors reconnue comme telle à vie, et son rôle devient une mission permanente, au service des jeunes et de la communauté.

Reconnaissance symbolique : La Mère est respectée par tous les compagnons, qui l’appellent « Notre Mère ». Son autorité morale et son rôle d’accompagnement sont centraux dans la vie de la maison.

La désignation est un processus communautaire, basé sur la confiance et l’expérience, et non sur une élection formelle ou un diplôme. C’est une reconnaissance de pairs, qui consacre une femme pour son engagement et ses qualités humaines.

SOURCES :

Les photos sont issues des archives de la FCMB Bordeaux, remises aux invités présents ce jour-là. (Ascension 1979)

Les informations proviennent de recherches effectuées à partir des sites :

www.museecompagnonnage.fr

www.compagnonsdutourdefrance.org

www.editions-cairn.fr

www.radiofrance.fr

www.compagnonnage.fr

www.rosada.net

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Le Billet du soutien de l’Union (N°6)

« Et moi, j’attends que tu reviennes. Chaque jour, je reviens voir si tu es là. Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous. Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici. Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti. Mon Pays. Mon jumeau. Mon égal. Mon frère. »

(Origine photo : rosada.net – Avec l’aimable autorisation de Rosada Remo Alexandre)

LE TRAVAIL

Je compare le laborieux à l’otage qui, à force de captivité, en vient à s’attacher à son geôlier.

Il s’habitue, il compose, il finit par aimer ce qui le tient.

Qu’on ne me parle pas alors de progrès de l’humanité.
Il est étrange de voir les mêmes hommes défendre la dignité partout — dans les discours, dans les ligues, dans les causes — et, sans ciller, consacrer le culte d’un travail prétendument émancipateur.

Pour ces raisons je me tiens à distance.

Étranger à ma propre culture, je ne reconnais plus ni le politique, ni le syndicaliste, ni le prêtre : et parfois même plus le compagnon.

Depuis toujours, pourtant, les Compagnons célèbrent le travail : un effort libre, consenti, presque joyeux.

C’est une constante.

Mais le monde autour a changé.

Les formes, les besoins, les organisations, les moyens : tout s’est déplacé.

Ce qui faisait règle s’efface ou se délite.

Et pourtant, la célébration demeure.
Intacte.
Comme si rien n’avait bougé.

Comme les hommes et les femmes de mon temps, je revendique du temps.

Je n’accepte plus que le travail en dispose à ma place.

Produire sans fin n’a jamais suffi à réussir une vie.

On dit que le travail affranchit : j’en doute.

Pour m’émanciper, je veux du temps.

Du temps à moi.

En user comme je l’entends.

J’ai manqué de jugement, j’ai proclamé :

« Gloire au travail ».

Gloire au tourment, au supplice, à la torture :  le reste suit.

Puis-je encore me dire « humaniste ? »

Ma vie est rude.

La charge, lourde.

Je suis un travailleur de force.

J’attends qu’on me paie, rien d’autre.
Je ne travaille que pour ça.

Et pendant ce temps, ma vie passe.

Elle disparaît.

Et j’aime une cage.

Dans ma soumission, je dore la cage qui m’enferme.
Je l’embellis.

Et je dis : « Vive ma cage ! »

Qu’elle soit plus brillante, plus soignée : elle n’en reste pas moins une cage.

Je sais aussi me dissimuler ce que je refuse de voir. Ce que je ne veux pas entendre.

Je respecte celui qui m’exhibe, qui m’enchaîne, qui me tient enfermé.

Il verrouille les issues : et m’assure que la liberté n’est qu’une chimère.

Que la cage, elle, est la gloire.

Je fais de mon travail une arme.

Une arme tournée contre l’autre.

Je m’en sers pour me distinguer, pour prendre l’avantage : pour l’écraser, s’il le fallait.

Le travail s’exhibe.

Son résultat aussi.

Tout devient démonstration.

Mais alors : contre qui est dirigée cette arme ?

Qui est-ce que je veux abattre ?

Quel adversaire exige de moi tant d’efforts, tant d’acharnement : jusqu’à la virtuosité, peut-être même jusqu’à cette perfection que je feins de mépriser?

Est-ce ainsi que j’existe ?

Le travail ne serait-il que jalousie ?

Jalousie de l’homme envers son semblable :  
habileté comprise.

Vanité.
Poursuite du vent.

Mieux vaudrait alors une main pleine, dans le repos, que les deux pleines à force de travail : non ?

On dit souvent : pour être heureux au travail, il faut aimer son métier.

Le métier élève.

Par l’apprentissage, par la pratique des arts, des sciences, des techniques.

Par une discipline aussi, des règles qui structurent et orientent.

Pourquoi aime-t-on un métier ?

Parce qu’il est choisi.

Parce qu’il répond à quelque chose en nous : un mouvement, une inclination.

Mais le travail, lui… y répond-il ?

ll est vrai que pour le travail, il ne s’agit pas d’amour.
Il s’agit de gloire.

Pour le métier : l’amour.

Pour le travail : la gloire.

Deux registres distincts, deux logiques qui ne se rencontrent pas.

 « Ne te relâche pas dans ton travail, de peur de devenir frère de celui qui détruit. »

Assez d’intimidation.

Assez de soumission.

Puis-je vraiment accéder au bonheur et au bien-être par le fruit de mon travail ?

Dans quel état, le chagrin de ne pas atteindre ce bien-être, me plonge-t-il ?

Et moi qui ai presque consacré ma vie au travail… vers quoi cela me mène-t-il ?

Le travail n’apparaît plus que comme le signe d’un chagrin ancien, qui précède le désespoir.

Qui décide que je dois travailler ?

Que deviennent alors les philosophies ?

Les arts ?

Les voyages, lorsqu’ils sont eux-mêmes absorbés par le travail ?

La joie de vivre est-elle encore là ?

Je ne suis pas fait pour le repos.

Mais ai-je seulement le choix ?

Puisque je veux progresser, je me vois résigné à une vie de travail et de fatigue.

Est-ce pour autant une vertu ?

On ne parle plus que de travail : encore du travail comme d’une religion.

Comme d’autres parlent de Dieu.

Dois-je croire que cette fidélité m’associe à une forme de gloire ?

Mais que celui qui veut travailler travaille.
Qu’il le fasse.

Et qu’il se taise.

Que cela reste son affaire, son intimité.

Qu’il ne l’exhibe pas, qu’il ne l’impose pas.

Je sens peu à peu s’éteindre le feu qui m’animait.
L’abattement me gagne, puis le découragement, et déjà le désespoir.

Comment reprendre courage quand les forces manquent pour atteindre ce but ?

Le voyage est trop long pour que le travail en donne le bénéfice.

Et je ne trouve plus de consolation à ce chagrin de n’avoir pas abouti.

Le chemin ne s’aplanit pas. Il ne devient ni plus doux, ni plus juste sous mes sandales.

Mémoire des amertumes.

Obsession de la douleur.

Temps perdu.

Et l’œuvre demeure inachevée.

Quelle est donc cette chose cachée derrière la glorification du travail ?

Chose cachée.

Qui m’obsède et me poursuit qui me protège du désespoir.

Le travail agit-il alors comme l’Art ?

En force d’illusion et d’apaisement ?

Venant distraire l’obsession qui me traverse ?

Et puis, au détour de ces incertitudes, je rencontre l’ennemi.

Je le reconnais.

Je vois vers quoi son arme est tournée.
Je vois qu’il veut m’abattre.

Sans relâche, je lui ai livré bataille.

Dans un combat quotidien.

Singulier.

Interminable.

Combattre pour se distraire.

Travailler pour se distraire.

Combattre pour vivre.

Travailler pour vivre.

C’est cette chose cachée que je cherche, douloureusement, à découvrir.

Celle qui m’obsède, me hante, et désormais m’oblige à poursuivre.

Pour rester en paix, pour maintenir une forme d’harmonie, je m’engage sur une voie déjà tracée.

Par devoir, par habitude, par ce que l’on dit être un sort enviable : celui de cultiver son métier.

Alors le métier agit.

Il charme.

Il transforme.

Il adoucit.

Une lente métamorphose, patiente, régulière, presque imperceptible.

Et pourtant : le travail ne me dévorera pas d’un seul coup.

Il viendra autrement.

Plus tard.

Quand je serai confiant.

Et ce sera suffisant.

Une seule faille.

Et tout bascule.

Angoumois Sans-Regret est tombé de son échafaudage.

Il a rebondi sur la palissade.

Mort sur le coup.

Les peintres crient contre le patron : « Salaud de patron ! A bas les rendements ! Nous voulons de la sécurité ! »

Moi, je ne crie pas ces choses-là.

Seul, j’enrage.

Contre le politique qui dit : « Et bien qu’ils souffrent. »

Contre le syndicaliste, allié du système qui rend supportable ce qui ne l’est pas.

Contre ceux qui, dans leurs loges, dans leurs discours, dans leurs conforts, répètent :

« Gloire au travail. »

Boutiquiers. Serviteurs dociles.

Engrenages d’une société qui se nourrit d’elle-même.

J’enrage contre le curé, qui dans son église parle de malédiction et de faute : comme si la souffrance était une dette à payer.

J’enrage contre le géniteur, le parent, pris dans la chaîne qu’il reproduit sans fin.

Et je pense : que cessent les naissances de nouveaux ouvriers, de nouveaux maçons, de nouveaux couvreurs, de nouveaux peintres en bâtiments.
Et peut-être cesseraient ces morts répétées.

Que cessent les apprentissages, les formations professionnelles, et les constructions.

Et peut-être cesserait cette logique du travail comme destin.

Je ne supporte pas la destinée : je lui préfère la rencontre.

Nous ne sommes pas nés pour mourir au travail, qu’il manque ou qu’il excède.

Que chacun construise sa hutte, choisisse sa grotte.
Les princes, les ministres — et même Dieu — qu’ils se logent eux-mêmes.

Sur ces thèmes anciens, on écrit des mots nouveaux.
Mais toujours les mêmes larmes, répandues sur des sujets usés, décrépits, déjà vécus.

Du ressassé.

Encore et encore.

Cette étrange vocation à répéter, à reformuler, à revenir, par tiédeur, par fatigue de l’âme.

Comme dans un spectacle d’illusionniste, tu es là, dans une caisse.

« Ce n’est pas grand-chose un homme : ça tient dans une boîte. »

Mon ami, mon frère, mon vieux compagnon.

Je t’y ai vu couché, endormi.

La caisse est fermée.

Le rideau s’ouvre.

Elle est roulée au fond d’un long couloir.

Le rideau se referme.

Le four se met en marche.

Et moi, j’attends que tu reviennes.

Chaque jour, je reviens voir si tu es là.

Peut-être n’es-tu pas revenu parmi nous.

Peut-être as-tu choisi l’ailleurs : le loin d’ici.

Et si tu ne revenais pas… j’irai voir où tu es parti.

Mon Pays.

Mon jumeau.

Mon égal.

Mon frère.

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°5)

Une équipe de Compagnons Peintres et Badigeonneurs dans les années 1950 – Photo Personnelle Pays S Canet.

Les peintres en bâtiments.

Le métier

Il y a trois peintres, celui des bâtiments, celui des enseignes, celui des équipages. Les trois peintres sont artisans, aucun n’est artiste. Il y a deux peintres, celui qui vit pour le travail, celui qui vit pour le métier. Le premier calcule et compte, le second rêve et paye.

C’est quelque chose de joyeux qui vous prend au cœur, qui vous met la gaieté dans les yeux. De valorisant, d’agréable comme une révélation sur les siens : des milliers de femmes et d’hommes de toutes les couleurs emportés par la passion de leur métier, lui aussi de toutes les couleurs.

S’accordant avec le bleu infini du ciel — chantier des peintres morts, réveillés, et remis au travail — dans une impression de liberté — oui de liberté — la peinture en bâtiment vient rythmée aux chants d’amour, et d’une irrépressible indépendance.

Il ne s’agit pas la probité habituelle — qui dure aussi ailleurs depuis des âges — mais quelque chose de plus ample, de profond, dont il ne se sait pas quoi écrire sur le fait, si ce n’est, le regarder, s’en réjouir et s’interroger : pourquoi les peintres en bâtiment sont-ils propres ?

Le dire soigne l’image parfois affaiblie que renvoient ceux qui du dehors les regardent, s’imaginant — les infirmes — comme les ignorants parlant d’un Picasso dire « tout le monde peut le faire. »

La fiction poétique, toujours étrange que l’on se fait de soi et des siens autorise au rêve du bouquet de fleurs pour le coup de balai, pour la poubelle vidée, pour la moindre serpillière passée.

Quoiqu’il en soit, c’est ainsi : nous sommes propres. La liberté commence par l’hygiène, elle se poursuit par la propreté dans le travail : comment peut-on faire salement un métier propre ?

Le poète le dit.

« C’est un métier de gentillesse. L’odeur des badigeons, des encaustiques, des vernis a toujours réjoui mon odorat et mon esprit comme une odeur de commencement de renouveau de décrassage. Le peintre vient le dernier de l’équipe, il chante pour annoncer qu’il va laisser le monde en ordre. Et derrière lui la vie s’installe avec ses exigences, ses difficultés infinies. »

Il ne faut ni plaisanter, ni moquer le métier, il faut l’aimer comme un dieu multicolore qui sent toujours le propre. 

Le métier appartient à ceux qui le respectent, si tu en es incapable, change de métier, va vendre ta force de travail ailleurs, redonne ce métier à qui s’est égaré en te le confiant.

Épilogue

Le propre n’est pas absence de vie, mais continuité ordonnée même quand personne ne regarde.

La résistance fait partie du métier, pas son contraire.

Les mains cherchent les brosses,

les brosses prennent la peinture,

la peinture cherche le mur.

Rien ne s’accorde.

Tout doit être repris, ajusté, recommencé.

C’est ainsi que le travail tient.

Blason des Egalitaires Peintres et Vitriers

« La palette du peintre-en décors. Le marteau de vitrier aux huit facettes. Les quatre losanges des Anciens Vitriers. L’équerre et le compas à 90°. »

Photo Pays Serge Canet

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Le Billet du Soutien de l’Union (N°4)

LES COULEURS DES COMPAGNONNAGES
Pourquoi les Compagnons portent-ils des Couleurs : symbolique, tradition ? Est-ce un moyen d’identification, un signe d’appartenance à un groupe, un métier ?
A quelque Devoir qu’ils appartiennent, les Compagnons Du Tour De France arborent ce qu’il est convenu de désigner sous le nom de : Couleurs. C’est un très ancien attribut d’une grande efficacité. Il identifie les Compagnons entr’eux. En un regard il dit à qui l’on a à faire :

Du Devoir de Maître-Jacques ;

Du Devoir de Soubise ;

Du Devoir De Liberté ;

Des Devoirs ;

Des Devoirs Unis ;

Du Devoir Égalitaire ;

Et de quelques autres encore.


Les Couleurs n’ont pas toujours été chargées de symboles, et leur origine est un mélange d’histoire, et de traditions corporatives. Il est possible que des rubans colorés soient apparus vers les XVIIe ou XVIIIe siècles.
Chaque groupement de Compagnons adopta sans doute une couleur qui le faisait reconnaître, et qui disait qui il était, et sa position dans son groupe (Compagnon, responsable, vétéran etc.) Par exemple, dès le XIXème siècle, les Compagnons Charpentiers Bons-Drilles étaient reconnus pour porter leurs couleurs bleu ciel nouées au sommet de leur chapeau à haut de forme, la laissant retomber sur l’épaule gauche.
Les Couvreurs Bons-Drilles portaient la Couleur blanche flottant dans le dos (couleur blanche des vêtements liturgiques de l’Ascension qui est le jour joyeux et solennel qui voit naître les nouveaux Compagnons Couvreurs).
Les Plâtriers qui formaient la trinité Soubise devaient porter leur couleur jaune au bas du chapeau et flottant dans le dos. Couleur jaune qui entre parenthèse était la couleur liturgique de la Trinité catholique qui se fête le 8ème dimanche après Pâques, jour pendant la nuit duquel les Plâtriers Bons Drilles recevaient les nouveaux Compagnons.
Je l’ai déjà dit plus haut les Couleurs n’ont pas toujours été chargées de symboles, or depuis le XIXème siècle elles le furent.
Hormis les Tailleurs de Pierre qui conservaient l’ancien usage de porter leurs Couleurs fleuries au chapeau, pour les Compagnons Du Devoir dans leur ensemble, les Couleurs se garnirent d’une profusion de signes catholiques, gaufrés à chaud sur les rubans en soie qui formaient leurs Couleurs (ce qui s’amplifia par un pèlerinage devenus fréquent à la Sainte Baume en Provence).
Pour les Compagnons Du Devoir De Liberté, il faut considérer deux groupements distincts l’un de l’autre : celui des Enfants de Salomon, et celui plus tardif des Enfants d’Hiram. Les premiers étaient le mouvement historique des menuisiers et serruriers surnommés : Gavots. Les seconds étaient des Compagnons Charpentiers qui se surnommaient eux-mêmes Indiens. Les Gavots étaient sobres. Leurs Couleurs étaient faites d’un ruban bleu, garni ou pas de franges dorées, qui signifiait la position dans leur société. Les Indiens arboraient trois Couleurs verte ; rouge et blanche à la boutonnière du veston.
Au grade supérieur, devenant Maître initié ; dès le XXème siècle, ils portaient une écharpe qui allait de l’épaule gauche à la hanche droite.
Cette Couleur était sur une face de couleur blanche, et sur l’autre face de couleur noire. Sur la face blanche et sur la face noire de cette Couleur réversible, venaient brodés des symboles. Ces symboles étaient très largement inspirés par la franc-maçonnerie, d’où leur définition inscrite sur le diplôme de ce grade, en haut à gauche sur un gonfanon rouge : « Gloire au grand architecte de l’univers » Les enfants d’Hiram seront les vainqueurs, faisant pendant à un autre gonfanon bleu qui dit : « nous marchons vers l’infini. »
On peut dire : les Couleurs permettent de se reconnaître entre Compagnons ; d’afficher son appartenance à un groupe ; de se distinguer les uns des autres, et de créer de la différence dans l’univers des compagnonnages, et qu’on l’admette ou pas de jouer : « a qui aura les plus belles. »
Dans tous les cas : les Couleurs ne sont pas de simples décorations.
Elles sont remises lors des passages d’Adoption ou de Réception, et portées lors de cérémonies, fêtes, funérailles, commémorations etc.
Elles sont souvent modifiées selon les niveaux d’instruction compagnonnique : d’Aspirant, d’Aspirant à Compagnon etc.
En fait elles rendent visibles un parcours intérieur, et aussi un parcours hiérarchique.
Le mot Couleurs n’a pas le même sens selon le contexte, mais l’idée centrale reste la même : « représenter une identité qui n’est pas sienne. » Quand on dit : « défendre les couleurs de… »
On parle, dans l’hippisme des couleurs du propriétaire de l’écurie. Le cheval ne “court pas pour lui-même”, mais au nom de son propriétaire.

En France, les élus locaux arborent une écharpe tricolore aux couleurs de la République.

Dans le contexte militaire, les Couleurs désignent les drapeaux et étendards militaires.
Chaque régiment possède ses couleurs : son drapeau.
Ces drapeaux sont l’honneur du régiment, son histoire, ses batailles ; défendre les couleurs c’est protéger le drapeau du régiment et son honneur.
Couleurs signifie une identité du régiment symbolique et historique que l’on représente et que l’on doit honorer.

Vieille tradition chevaleresque, les Compagnies d’Archers changent de couleur en fonction de leur grade.

Peut-on rapprocher ces divers concepts ?
Si le Compagnon agissait comme représentant d’une entité plus grande que lui, il pourrait être vu comme représentant une tradition ; une corporation, ou un idéal d’exigences éthiques et professionnelle.
Dans ce sens large, le compagnon ne travaille pas seulement pour lui, mais pour l’idée qu’il se fait du travail ; d’un métier ; un héritage.
Dans le compagnonnage la logique est plutôt celle de la transmission et de l’identité.
Le travail est d’abord un accomplissement du métier lui-même, pour parvenir à celui de l’Être moral.
Au-delà de soi, le bien faire est plus éthique et traditionnel ; il y a le respect des règles du métier dans la communauté des artisans.
Ce n’est pas : travailler pour quelqu’un, mais plutôt travailler selon une règle, un art, des exigences.
Si le Compagnon était la représentation d’un métier, d’une excellence, d’une tradition ; il ne s’exprimerait pas seulement comme personne, mais comme porteur d’une identité collective.
Depuis 1978, dès la création des Égalitaires, ce fut le choix la simplicité qui définit les Couleurs. La Couleur des Aspirants fut faite d’un simple ruban de rayonne verte redoublé. Aux deux bouts de ce ruban, une frange verte identique au ruban fut ajoutée. Une cocarde de même étoffe, de la même teinte accrochait le ruban à la boutonnière. La Couleur des Compagnons variait seulement par la teinte : le rouge se substituait au vert. Pour le degré de Compagnon-Fini, les franges devinrent dorées sur une Couleur rouge.
Vint plus tard se rajouter une faveur rouge frangée d’or pour honorer les Compagnons qui avaient occupé la fonction élective de Premier Ancien pendant trois années, consécutives ou pas. Cette faveur vient boutonnée sur la Couleur en dessous de la cocarde. Dès l’origine il y eut la fabrication d’une couleur noire pour le deuil, dépouillée d’ornements. Sur les Couleurs d’Aspirants ou de Compagnons le timbre de la Chambre vient se frapper.

Les couleurs des Egalitaires : Vert pour l’Aspirant ; Rouge pour le Compagnon ; Noire pour le Deuil.


Cela étant dit, un questionnement subsiste.
Le Compagnon Chamoiseur Jean-François Piron Vendôme La-Clé-Des-Cœurs dans la chanson L’abeille dont il est l’auteur exprime les vers suivants :


L’abeille suit la même loi
Qu’ont toujours suivie ses ancêtres,
Et, toujours fidèle à son roi,
Ne reconnaît point d’autres maîtres.
Comme l’abeille nous n’avons
Qu’un maître sur le Tour de France,
Et la règle que nous suivons
N’est point soumise à l’inconstance.


Quel est ce maître sur le Tour de France dont l’auteur parle ?
 » Si Vendôme La Clé Des Cœurs a retenu ce vers c’est qu’il devait le retenir pour servir sa poésie. »


Vive le Compagnonnage,
Vive les Compagnons,
Vive les Egalitaires !

Joseph Voisin Dit Angoumois l’Ami-du-Trait (1848 – 1940) – Photo Musée du Compagnonnage

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Billet du Soutien de l’Union (N°3)

Sur les remparts de Rhodes, le grand maîtres des Hospitaliers pour la Réception rituelle des Compagnons. (Document BNF)

LES NOMS DES COMPAGNONS SONT OPERANTS !

Les noms de Compagnons sont d’un usage ancien, tout en est dit sans que, pour autant, les auteurs en soient assurés : ils interprètent. D’aucuns résument le surnom donné fraternellement à une renaissance, cela fait plus riche, plus prétentieux, plus ésotérico-maçonnique. D’autres y voient un stratagème pour cacher l’identité des compagnons pourchassés par l’Autorité dans les siècles passés. Toutes ces explications sentent leur XIXe siècle, chacun y va selon son goût et ce qu’il veut démontrer. Après tout, pourquoi pas.

Généralement, le nom de compagnon unit le nom de la province de naissance à une qualité particulière de la personne souvent dénommée : nom de vertu.

De nombreux compagnons sont nommés de façon générique, par exemple

• Tourangeau La-Clé-Des-Cœurs,

• Nantais Le-Bien-Décidé,

• Provençal Le-Résolu,

• Basque La-Fermeté.

Les Compagnons Cordonniers du Devoir de l’ancienne mode, d’avant 1863, portaient le nom de la ville de naissance, suivi du nom de vertu, par exemple

• Villefranche La-Parfaite-Union,

• Pontivy La-Justice,

• Carcassonne-Le-Bien-Aimé,

• Châlons La-Jolie-Conduite.

Dans les compagnonnages corporatistes, les choses étaient et sont toujours fidèles à ce qu’elles étaient. La plupart des corporations portent des noms génériques unissant le nom de la province de naissance à un nom de vertu. Avec quelques différences notoires, comme celles des métiers de la pierre, du plâtre et de la maçonnerie. Celles-ci font valoir en premier lieu la vertu, et ensuite le lieu de la naissance, par exemple

• La-Fidélité d’Argenteuil,

• La-Bonne-Volonté-d ’Angoulême,

• La Clé-Des-Cœurs de Tours,

• La-Constance de Bordeaux.

Une autre différence est celle des Menuisiers et des Serruriers du Devoir, qui unissent le prénom à la province, par exemple

• Robert Le Berry,

• Pierre Le Saintonge,

• Étienne Le Poitevin,

• Georges Le Guépin.

Ce dont on peut être assuré lorsque l’on effectue des recherches sur les surnoms, est que l’attribution d’un surnom, d’un sobriquet dans le compagnonnage, comme ailleurs, est un acte opérant.

Substituer à l’identité propre d’une personne une autre identité donnée, et non pas choisie par l’intéressé, est la plus sûre manière de s’approprier la personne en question. Donner un nom à une personne, comme à un animal ou une chose, c’est en être le créateur ou le recréateur. Il s’agit de ne pas reconnaître la personne comme elle est dans son entièreté. Cela porte un nom : « essentialiser.» qui signifie : réduire la personne à un seul aspect de sa profondeur. En quelque sorte, à un seul élément, et sans son accord. Ce sont les pratiques, conscientes ou pas de l’essentiel des compagnonnages. Ils ne se suffisent pas de ce que sont les personnes, ils se les approprient en les marquant « à vie » d’un surnom qui leur convient. La plupart attribuent des noms composés du nom de la province de naissance, suivi du nom d’une vertu, qui, selon eux est acquise par le nouveau membre, au moment donné de sa Réception. Le temps passant, est-ce que ce surnom aura encore un sens ?

D’autres compagnonnages, peu en vérité, attribuent le nom d’une vertu à acquérir.

C’est une autre façon de penser l’attribution des surnoms de Compagnons qui n’est pas inintéressante, bien au contraire. Cela exprime le souhait implicite de changement de comportement, ce qui n’est pas anodin. L’attribution du surnom de Compagnon est pensée comme un signe efficace de changement de l’impétrant par la Réception. Ce que d’aucuns voient comme une renaissance à une vie passée. Cela veut changer le monde, changer les couleurs du monde, ce qui se suffit en soi pour être de valeur.

Depuis sa création, à l’Union Compagnonnique (1889), il est d’usage de demander (avant sa réception) à l’Aspirant, en lui causant sans en parler, quel serait le surnom éventuel qu’il voudrait porter.

Forts de cette information, les Compagnons qui entreprennent d’expliquer ce qu’il y a de merveilleux dans la Réception et de donner un sens pratique et moral aux choses mystérieuses : s’organisent. Ainsi, le surnom donné est, au hasard d’un tirage au sort, celui que l’Aspirant souhaitait porter.

Les Égalitaires, depuis leur création en 1978, procèdent différemment. Tout est simplifié.

Le surnom est choisi par l’Aspirant, tant pour la province de naissance que pour le nom de la vertu. Pour le lieu de naissance, puisque très peu naissent à la maison, naturellement, sans le concours de l’art, que l’accouchement se fait à la maternité, quoique la plus proche peut être située dans une autre province, ou tout simplement il peut y avoir un attachement à une culture familiale. L’Aspirant a le libre choix de se choisir le nom de province qu’il veut porter. Pour le nom de vertu, les choses vont dans le même sens du choix personnel. Ainsi au Devoir Égalitaire, les Compagnons ne s’approprient pas la personne de l’Aspirant qu’ils reçoivent. Ce qui ne signifie pas que l’Aspirant est entièrement libre de ses choix : il n’y a pas de noms de naissance ou de vertu fantaisistes qui soient acceptés.

Vive le Compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Egalitaires !

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Quand le dernier tableau sera Peint

Poème de Rudyard Kipling

Quand le dernière peinture de la terre sera achevée,

Et que les tubes de couleur seront tordus et desséchés,

Quand les plus anciens pigments auront pâli,

Et que le plus jeune critique sera mort,

Nous nous reposerons — et, ma foi, nous en aurons besoin —

Nous nous coucherons pour un âge ou deux,

Jusqu’à ce que le Maître de tous les bons ouvriers

Nous remette à l’ouvrage.

Et nul ne travaillera pour l’argent,

Et nul ne travaillera pour la gloire,

Mais chacun pour la joie de l’œuvre,

Et chacun, selon son pouvoir, pour son voisin.

Et alors, ceux qui auront fait les meilleures choses

Seront ceux qui auront travaillé le plus humblement,

Et il n’y aura plus ni grands ni petits,

Mais seulement des ouvriers heureux dans leur art.

LE BILLET DU SOUTIEN DE L’UNION (N°2)

Par le Pays Serge CANET

Les chantiers les plus prestigieux des meilleurs artisans parmi les meilleurs artisans seront jugés, pesés par les générations qui les apprécieront suivant l’idée qu’ils se feront des choses. La renommée des anciens sera oubliée, puis elle finira par disparaître. Ce ne seront pas les plus célèbres qui seront récompensés, ni même ceux qui auront travaillé avec sincérité, patience et humilité, sans avoir connu la reconnaissance. L’artisan ne peut travailler pour être célèbre, ni récompensé, ce serait un leurre ; la valeur d’un travail ne dépend pas de la reconnaissance immédiate ; il n’a pas seulement un ouvrage à réaliser, celui-ci doit s’inscrire dans le temps. Dès lors ce qui compte, c’est l’intégrité dans l’effort, alliée à la discipline silencieuse et durable.

Il occupe une fonction sociale ; il fait pour d’autres qui, pour une raison ou une autre ne savent ou ne veulent pas le faire ; ce qu’il sait faire devient, comme une sorte de service à une personne handicapée. C’était bien dans le langage de nos aînés de dire : « Servir un client. » L’ouvrier/artisan, le vrai est celui qui a continué son métier malgré les difficultés, l’indifférence et parfois même l’échec. La récompense n’est pas la gloire, mais avoir l’esprit en paix, et jouir de la contemplation de ce que l’on a su faire.

Le monde ! Oui le monde des réseaux, de la visibilité, qui nous renvoient au succès rapide, et surtout à la peur de ne pas être reconnu. S’il est artisan, et qu’il sait où son métier commence et où il s’arrête, et qu’il sait qui il est. Ce qui compte, c’est ce qu’il fait quand personne ne regarde. A la fin, les meilleurs seront ceux qui auront continué à travailler quand tout semblait inutile.

Cela dit tout n’est pas parfait.

L’artisanat, le travail des mains peuvent être durs ; faire souffrir, et l’effort consenti n’être pas récompensé. On peut aussi te trouver face à des situations injustes ; travailler dur, sans reconnaissance.  Mais bien comprise, l’idée de ce que l’on doit faire n’est pas de se sacrifier aveuglément, mais plutôt : de ne pas laisser le regard des autres définir la valeur de son travail. Valoriser le travail sans attendre de récompense immédiate ; ne pas rechercher de gloire ; croire à une justice ultime du travail bien fait. Le travail, l’ouvrage libéré de l’ego, de l’argent, de la concurrence, et de la reconnaissance. Comme une sorte de renaissance après la fin d’un monde de travail toujours pénible.

Un « Maître » relancera la création.

C’est un humanisme artisanal : il valorise le geste juste, le travail bien fait, et la joie de la contemplation du travail de ses mains. Mais hélas ! Il faut faire bouillir la marmite, c’est la raison pour laquelle tous ces espoirs, ces promesses sont promises pour après la mort :  cela suffira-t-il à contenter l’artisan qui jour après jour est dans la peine ?

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Le billet du Soutien de l’Union (N°1)

Un groupe d’égalitaires, en 1980, à La Rochefoucault (16). Debout, à droite, Le Pays Serge Canet avec cinq aspirants et accroupis, six prétendants.

VOILÀ UNE HISTOIRE, C’EST CELLE DES EGALITAIRES !

Un Compagnon de ma génération affidé à un compagnonnage officiel ne peut pas la dire, ni la raconter. Il le pourrait si, comme je l’ai fait, il s’était extrait de ce compagnonnage officiel. Compagnonnage officiel qui dans cette période, reproduisait avec succès c’est vrai, les mêmes choses, les mêmes caricatures, en peu de mots, il préparait les personnes pour qu’elles fussent conformes à un modèle idéalisé.

Depuis le début du siècle les Compagnons et les Aspirants, enfermés dans leur clôture, écoutaient ce qui leur était dit, avec le petit doigt posé sur la couture du pantalon, comme dans un régiment. On nous racontait une histoire à laquelle il fallait croire, au risque d’être moqué, marginalisé, voire refoulé. C’était la méthode choisie pour créer un esprit de corps et maintenir la cohésion du groupe. Méthode qui correspondait, encore pour un temps, à une génération et à un contexte.

Même une communauté religieuse qui est au désert reste adossée au monde ; elle résonne du monde, elle vibre au monde. Mais voilà les Compagnons ont souvent cru, et parfois propagé l’idée qu’ils étaient d’un monde à part : ils le croyaient sincèrement. Il ne faut donc pas s’étonner que les écrits des Compagnons aient relayé si souvent la même chose : le travail, le métier, le voyage ; le voyage, le métier le travail, comme un socle, et peut-être aussi comme un alibi. C’est que ça rencontrait peu de personnes différentes ; ça marinait dans son propre jus ; se reproduisait dans l’entre-soi, sans faire le pas de côté salvateur. La règle, la tradition et d’autres justifications disaient :

« On ne sait pas faire », ce qui pouvait aussi signifier :

« On ne veut pas faire. »

Parce que pour faire il eut fallu travailler sur l’entièreté du sujet, ce qui aurait pu être schismatique, avec ce genre de propos : « Les Compagnons n’accepteront jamais ! » Ils n’accepteront pas quoi ? Aucune réponse ne venait répondre à cette question. La nécessité de faire un pas de côté pour voir ce que l’épaule du Compagnon qui précédait sur le rang pouvait cacher n’apparaissait pas toujours.

La méthode avait la prétention de prendre en compte, et sans doute de solutionner, tous les aspects de la vie de l’ouvrier en devenir d’être Compagnon. Or, ce n’était pas en côtoyant seulement des personnes, certes égales entre elles, qui n’avaient jamais, du fait de l’enfermement, vécu de choses différentes, et qui souvent ni ne cherchaient, ni ne souhaitaient connaître ce qui se vivait dans cet ailleurs imaginé, qu’était le monde, et que cela pouvait évoluer.

Ce fut aussi ce que pouvait laisser penser, vu de l’extérieur, que le compagnonnage fonctionnait comme une forme de secte : un monde fermé, avec ses usages, son vocabulaire, et cette pratique de ne pas se nommer par son prénom, ni son nom, mais par le nom de sa province de naissance. Ce qui pouvait donner le sentiment d’une appropriation des personnes par le groupe. Le résultat fut tel qu’au début des années soixante-dix, la méthode, qui avait été efficace, ne l’était plus autant ; elle était contestée : au sens propre on changeait de population. Était-ce mieux ou pas ? Chacun en conscience y répondra.

Dans ce contexte, cela avait nourri dans des compagnonnages devenus inadaptés pour ma génération : le refus, la contestation, la séparation, parfois appelée scission. Et pourtant, pour la scission, il y aurait eu à redire. On ne voyait pas clairement où elle se situait. Les séparatistes, parce que nous sommes des « frères séparés », ne remettaient en question que l’organisation — parfois lourde — née de l’Après-guerre, ou héritée de l’Entre-deux-guerres, voire du XIXe siècle. Nous voulions « le pas de côté ». Un compagnonnage « hors les murs ». Pour le restant des usages, on ne pouvait pas voir là de rupture profonde ; c’était même parfois le contraire. Mais les sources ne pouvaient être dans certaines formes prises par l’Association Ouvrière, la Fédération Compagnonnique, ou dans certains archaïsmes de l’Union Compagnonnique ; il y aurait eu un risque à copier des modèles devenus inadaptés.

Notre séparation, pour l’essentiel, allait vers une clarification et une simplification des choses. Et dans cette simplification, outre l’abolition des corporations et l’égalité entre les métiers, déjà acquises par l’Union Compagnonnique, il y avait l’égalité entre les Compagnons et les Aspirants, pour que ceux-ci fussent électeurs et donc éligibles à toutes les fonctions. Puis vint l’égalité entre femmes et hommes de métiers. Dès les tous débuts elle fut inscrite à tous les ordres du jour : elle était devenue une obsession. Quelques années auparavant, dès 1973, un Compagnon de l’Union Compagnonnique de la Cayenne de Surgères, je veux citer le Pays Yves Derval « Aunis L’Ami-Des-Arts » qui avait été reçu par la Cayenne de Brive quand il faisait son Tour de France, avait lancé un nouveau compagnonnage dénommé :

« Les Compagnons Œuvriers Du Tour De France. »

Ce compagnonnage avait pour particularité de recevoir des femmes exerçant les métiers manuels. Il intégrait seulement des détenteurs du titre de Meilleur Ouvrier de France, ce qui n’était pas seulement sélectif comme le compagnonnage l’était, mais élitiste. Et bien le seul commentaire sur cette création, fait par le Président Général de l’Union de cette période fut de dire : « Le Pays Derval est un intellectuel, les Compagnons ne le sont pas » Fermez le ban. Quand on sait que le Pays Yves Derval détenait trois titres de Meilleur Ouvrier de France dont : Peintre-en-bâtiments ; Peintre-en-décors, et Laqueur d’Art, la sortie du Président Général était pour le moins particulière, et disait ce qu’il pensait des Compagnons. La difficulté fut de recenser les femmes qui exerçaient des métiers manuels œuvrant et transformant la matière. Il faut le reconnaître que ce ne fut pas une chose simple.

La volonté ayant été là, cela prit un plus long temps pour aboutir à la Réception de la première femme : « Bordelaise Cœur-Joyeux » qui exerçait le métier de tailleur-de pierres. Aujourd’hui il faut le dire, nos regards se portent vers ces masses d’ouvriers et d’artisans, pas tous français ni d’origine ni de culture qui exercent et vivent des métiers manuels qui transforment et mettent en œuvre la matière. Il faut le dire tous les compagnonnages sont plutôt mauvais pour répondre à cette situation à laquelle ils sont, une fois encore inadaptés. Quel échec si le compagnonnage ne pouvait pas répondre, par une organisation ou une autre à ce défi, parce qu’il s’’agirait bien de cela ; un échec. Pourrait-on rechercher dans les rites d’autres signaux que ceux hérités de huit siècles d’histoire.

« La véritable tradition n’est pas de refaire ce que les autres ont fait, mais de retrouver l’esprit qui a fait ces grandes choses et qui en ferait de toutes autres en d’autres temps. » 

Paul Valéry-Regards sur le monde actuel- 1931

Vive le Compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !