Catégories
Expressions

Selon Diderot …

Le Pays Serge Canet, à propos de la citation Diderot ci-dessus :

Dans le contexte de l’antique culture juive, le texte biblique du Siracide de Ben Sira, qui est donné pour être le 1er des rabbins, exprimait déjà d’une façon exemplaire la condition des travailleurs manuels de son temps. C’était en moins deux cent avant nous :

La sagesse du scribe s’acquiert à la faveur du loisir ; pour devenir sage, il faut avoir peu d’affaires à mener.

Comment deviendrait-il sage, celui qui tient la charrue, qui met sa fierté à manier l’aiguillon comme une lance, qui mène ses bœufs, s’absorbe dans leurs travaux et ne parle que de son bétail ?

Il met son cœur à tracer des sillons et passe ses nuits à donner du fourrage aux génisses.

Il en va de même de l’artisan et du maître d’œuvre, qui sont occupés de jour comme de nuit ; de ceux qui gravent la pierre d’un anneau à cacheter et qui s’appliquent à en varier les motifs ; ils ont à cœur de reproduire le modèle et passent des nuits pour achever leur ouvrage.

Il en va de même du forgeron, toujours à son enclume ; il fixe son attention sur le fer qu’il travaille ; le souffle du feu fait fondre ses chairs, il se démène dans la chaleur du fourneau, le bruit du marteau lui casse les oreilles, ses yeux sont rivés sur le modèle de l’objet ; il met son cœur à parfaire son œuvre et passe des nuits à la rendre belle jusqu’à la perfection.

Il en va de même du potier, toujours à son ouvrage ; il actionne le tour avec ses pieds, il est en perpétuel souci de son travail et tous ses gestes sont comptés : de ses mains il façonne l’argile, il la malaxe avec ses pieds, il met son cœur à parfaire le vernis, il passe des nuits à nettoyer le four.

Tous ces gens-là ont mis leur confiance dans leurs mains, et chacun possède la sagesse de son métier.

Sans eux on ne bâtirait pas de ville, on n’y habiterait pas, on n’y circulerait pas. Mais lors des délibérations publiques on ne va pas les chercher, dans l’assemblée ils n’accèdent pas aux places d’honneur, ils ne siègent pas comme juges, ils ne comprennent pas les dispositions du droit. Ils n’exposent brillamment ni l’enseignement ni le droit, on ne les trouve pas méditant des paraboles. Mais ils consolident la création originelle, et leur prière se rapporte aux travaux de leur métier.

Il ne faut pas négliger le souvenir douloureux des blessures. Quant ils réfléchissent à leur condition de travailleurs manuels, à cette blessure toujours ouverte, des pansements sont nécessaires à leur apaisement.

Il n’y a pas de remède à ce mal, sinon le mortel désir de se venger ou, comme d’autres de changer de condition.

L’art de soigner les plaies est aussi vieux que le travail est vieux. Ces soins ne concernent pas seulement les accrocs physiques du travail manuel ; il y a aussi la nature hostile des classes sociales qui le dominent, et les conflits d’intérêts sans fins qui font des artisans des blessés permanents.

Ils n’ont jamais cessé de chercher un remède. Suivant les époques ces remèdes furent souvent religieux ou philosophiques, pas encore politiques pour se soulager, pour se réconforter, et consolider la notion de classe des hommes de peine, limitée pour le cas des Compagnons qui nous intéresse aux hommes de métiers.

De génération en génération l’artisan a foi dans son principe ; il a confiance aux légendes qu’il écoute, et aux promesses qu’elles font, bien avant celles du Grand soir.

Les artisans, dont le nom même leur a été confisqué, dévoyé, pour ne définir que la condition sociale de ceux qui travaillent pour leur propre compte. Dès lors qu’il disait auparavant l’occupation du temps de ceux qui œuvraient la matière avec leurs mains : patrons et ouvriers.

Extrait de : « Les Compagnons du Tour de France de Fougères. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *