
Une carrière de pierre calcaire (Vilhonneur) – Photo Guépin Belles Lettres
Quand j’apprenais mon métier, mon vieux Maître Compagnon Tailleur de Pierre, à qui je faisais remarquer comme j’étais émerveillé par la beauté du matériau que j’étais en train de tailler, me dit ceci :
-« C’est du Frontenac !
… Pose un peu tes outils, Petit, et écoute.
Toute la ville de Bordeaux a été construite avec les pierres qui furent extraites dans les carrières environnantes. Sur les bords de le Garonne, bien au sud de la ville, et jusqu’aux rives de la Dordogne dans ces
collines qui vallonnent l’Entre-Deux-Mers, nos anciens dégageaient la roche qui a construit Bordeaux.
Elle était ensuite transportée sur des charrettes tirées par des mules ou des chevaux de trait jusqu’au port fluvial le plus proche, puis chargée sur des gabarres, elles étaient livrées à Bordeaux, quai de Paludate, dans la Cale-aux-pierres au pied du château Descas où maçons et Tailleurs de Pierre venaient s’approvisionner.
Il faut que tu saches, mon Drôle, que cette pierre prenait le nom du port dans lequel elle avait été chargée et non pas celui du lieu d’où elle fut arrachée.
Il y avait donc des pierres de différentes qualités qu’on employait pour faire des seuils, des escaliers, des soubassements ou pour bâtir en élévation en fonction de la dureté. Aujourd’hui, parmi ces mille carrières qui furent exploitées en sous-sol, dont certaines sont devenues champignonnières ou chai de vieillissement du vin de Bordeaux, nous avons la chance qu’il nous
reste Les Pierres de Frontenac.
Ce sont de magnifiques carrières à ciel ouvert qui se situent entre Sauveterre-de-Guyenne et Branne, un peu au sud ouest de Rauzan.
Elles produisent tout ce dont nous avons besoin, toute la gamme des pierres marbrières les plus dures aux pierres fermes les plus douces, pour restaurer et entretenir le Patrimoine de Bordeaux. »
Alors jeune apprenti, je me permettais d’ajouter :
– « J’aime cette pierre, parce-qu’elle est coriace, elle résiste, mais elle est délicate sous le ciseau. Avec sa blondeur et ses veines fines et rousses comparables à une chevelure de femme, elle est lumineuse ! »
– « Tu ne crois pas si bien dire, Petit !
Il faut se lever tôt, un jour où il fait beau.
Tu traverses la Garonne à pied, par le Pont de pierre.
Tu t’installes sur le bord des quais, juste là, devant la gare d’Orléans et tu regardes les façades d’en face quand le soleil se lève.
À cette heure-ci, il ne darde pas.
Il n’éblouit pas. Il caresse.
Il illumine.
Tu verras, petit, les façades blondes te sourient, à toi, parce que tu sais les regarder et si tu insistes, si tu patientes, tu y verras de très légers reflets roses. C’est cette lumière, cette pierre et la Garonne qui font que cette ville est unique. »

Carrière de Bourg, 1983, mes deux complices Michel à la haveuse et Patrice qui descend les pales du Manitou. Débitage d’un bloc en front de taille. Photo Guépin Belles Lettres.
Guépin Belles Lettres
