La cayenne de Fougères comptait des artisans d’élite, des syndicalistes, mais jamais aucun artiste.
Des hommes pleins la main, ouvriers instruits, et pétris de convictions, sans entregent de quelque sorte que ce fût, la composaient. S’ils s’engageaient, il n’y avait pas pour autant d’édiles municipaux de premier plan. Il y en avait, à vrai dire, peu qui étaient fortement marqués par des positions politiques radicales, ils n’avaient aucune influence sur le cours de la cayenne. Les Compagnons de Fougères étaient partagés entre une gauche et une droite républicaine, modérée, et surtout ouvrière. Ils ne cherchaient pas à renverser l’ordre établi pour le remplacer par celui qui leur était propre. D’aucuns, toujours minoritaires, se parfumaient d’être libertaires ; en réalité, loin d’être libertaires, ils voulaient simplement obtenir la justice sociale.
De 1999 à 2004, un Compagnon de Fougères avait risqué sa vie comme prisonnier politique dans les prisons française. Perdu de vue depuis quarante ans, il s’était éloigné de la cayenne de Fougères et de l’Union Compagnonnique. Or, pour écrire ce roman, il fallait me souvenir des Compagnons présents à ma Réception. En scrutant la photographie de la Fête de l’Union tirée pour l’occasion, il n’y avait qu’un seul visage dont j’avais oublié le nom. Après plusieurs jours, s’extirpant de je ne sais quel tréfonds, le nom de ce Compagnon me revint. Le Compagnon Alain Solé avait été reçu Compagnon typographe des Devoirs Unis dans la nuit du 25 au 26 septembre 1971. Un an avant moi. « Coutances L’Ami-Des-Arts » était son nom. J’en étais resté à un Compagnon gentil, serviable, aux yeux grands ouverts, remplis de tendresse. Ce nom retrouvé, j’effectuai une recherche sur Internet pour y trouver des informations qui me bouleversèrent. Depuis ce jour, je découvris la vie engagée menée par Solé L’Ami-Des-Arts, depuis l’époque où nous étions tous deux Compagnons de la cayenne de Fougères, lui ouvrier typographe, et moi ouvrier peintre en bâtiment.
A la lecture d’un article du journal Libération, du 7 août 2004, j’appris : Solé L’Ami-Des-Arts était incarcéré à la prison de la Santé depuis 1999. Condamné par la cour d’assises spéciale de Paris à six ans de prison pour avoir commis trois attentats en 1998 et 1999, et également poursuivi pour un vol d’explosifs à Plévin dans les Côtes-d’Armor. Sur la décision de la cour d’appel spéciale, Solé L’Ami-Des-Arts fut remis en liberté conditionnelle, le juge d’application des peines ayant abrégé l’échéance pour des raisons de santé. Solé souffrait d’un diabète, et il avait subi un triple pontage coronarien.
Qu’avait fait ce père d’une famille de trois enfants, plusieurs fois grand-père, pour mériter la notoriété de la cour spéciale ? Il était militant indépendantiste breton, affidé à l’Armée Révolutionnaire Bretonne soupçonnée de dix-sept attentats, dont celui contre le McDonald’s de Quévert, le seul qui fut meurtrier. Solé L’Ami-Des-Arts, le militant breton, décéda des suites d’un coma le samedi 1er octobre 2011 à Laval. Ses obsèques eurent lieu le mercredi 5 octobre 2011 à Mayenne. Il était né le 26 janvier 1952 à Coutances. Il mourut comme il vécut, dès lors qu’il n’avait pas 59 ans.
De Pontcallec et sa république aristocratique, jusqu’à l’Armée Révolutionnaire Bretonne, les indépendantistes bretons ont l’âme chevillée au corps, solides et constants, comme la pierre de leur pays. Une histoire qui dure et durera encore. Je cherchais des héros ordinaires, et l’un d’eux était sous mes yeux, incontestable, dès lors que l’on observe les choses d’un autre point de vue que celui de la bien-pensance pour lui préférer le chemin de l’épique, je veux dire : le regard sur soi, et l’action.
Le compagnonnage fut et sera toujours un entretien de famille sur le tour-de-France. A ce titre, les Compagnons n’échappent pas à la dissimulation, à l’hypocrisie, à l’omission toujours coupable. Cela peut sentir le mesquin, le bourgeois, et renifler le louis-philippard. Souvent négligeant leurs contemporains, les Compagnons ont leur panthéon (exclusivement d’ouvriers ayant connu la Justice pour des faits relevant de la défense ouvrière ; ici, ce n’était pas le cas, cela relève de la politique, et de la remise en cause de la République).
Sans doute préférons-nous les champions et les révolutionnaires du XIXe siècle, nous flatter et tirer orgueil des luttes des Compagnons du passé. Il est plus confortable d’attendre que les braves d’aujourd’hui soient morts, exhumés et reconnus comme tels par quelque historien… Mais du futur.
Une des rares photos de clandestins bretons. On peut imaginer que le Pays Alain Solé était peut-être de cette équipe ! Ce cliché avait été envoyé à diverses rédactions au début des années 1990. Collection particulière Erwan Chartier.
L’exclusion définitive, avec la canne brisée, les Couleurs brûlées et le nom rayé du Grand Livre a été pratiquée par les compagnonnages.
Actuellement elle fait mémoire d’un récit dans « Le Livre du Compagnonnage » d’Agricol Perdiguier publié en 1841, de ce que les Compagnons nomment depuis : « la conduite de Grenoble. »
Cet épisode des années 1830 relate le châtiment infligé, au moment de son exclusion, à un Compagnon qui s’était rendu coupable de vol.
Voici le texte :
« Cette conduite se fait dans une société à un de ses membres qui a volé ou escroqué ; c’est le châtiment qu’on lui inflige, dans une chambre ou sur les champs. Celui qui a reçu la conduite de Grenoble est flétri moralement ; il ne peut plus se présenter devant la Société qui l’a chassé comme indigne d’elle. Quand on a vu faire cette conduite, on n’est pas tenté de la mériter ; elle n’attaque pas le physique brutalement, mais rien n’est si humiliant : il y a de quoi mourir de honte. »
« J’ai vu, au milieu d’une grande salle peuplée de Compagnons, un des leurs à genoux ; tous les autres Compagnons buvaient du vin à l’exécration des voleurs et des scélérats ; celui-là buvait de l’eau et, quand son estomac n’en pouvait plus d’en recevoir, on la lui jetait par le visage. Puis on brisa le verre dans lequel il avait bu, on brûla ses Couleurs à ses yeux ; le Rouleur le fit relever, le prit par la main et le promena dans la salle ; chaque membre de la Société lui donna un léger soufflet ; enfin la porte fut ouverte, il fut renvoyé et, quand il sortit, il y eut un pied qui le toucha au derrière. Cet homme avait volé. »
Illustration produite par Guépin B.L. qui attire votre attention: Saint-Paul à l’air de s’amuser à cause de trois apôtres dissimulés dans l’auditoire, deux avec des tablettes électroniques et le troisième avec des lunettes… petite note d’humour, évidemment, pour rendre hommage à Sempé.
Que pensaient les Grecs, les Romains et les premiers Chrétiens au sujet des travailleurs manuels ?
Les Grecs et les Romains eurent pour le travail une profonde horreur, à laquelle ils donnèrent habilement la forme d’un profond mépris.
« Tous ceux qui vivent d’un travail mercenaire font un métier dégradant, disait le bon Cicéron. Jamais un sentiment noble ne peut naître dans une boutique. »
Sénèque va plus loin :
« L’invention des arts appartient aux plus vils esclaves. La sagesse habite des régions plus hautes : elle ne forme pas ses mains au travail. »
Telles étaient les doctrines des plus grands penseurs ; tout un peuple y applaudissait… et voilà ce qu’il s’agissait de détruire.
Que pensaient les premiers Chrétiens à propos des travailleurs manuels ?
« … Saint Paul … protesta par ses actes autant que par ses paroles contre les excès de cette paresse.
Lorsqu’il vint habiter chez le corroyeur Aquilas … il travailla de ses propres mains au métier de son hôte et prit part avec lui à la fabrication des tentes pour l’armée romaine.
Il écrivit aux Corinthiens V :
« Nous travaillons de nos mains.
LABORAMUS, OPERANTES MANIBUS NOSTRIS. »
Les prêtres mêmes et les évêques des premiers siècles apprenaient d’ordinaire un de ces métiers que l’orgueil romain abandonnait aux esclaves.
Dans les Constitutions apostoliques, page 67, est un texte attribué à saint Clément :
« Travaillez à votre état en toute sainteté, afin de pouvoir secourir vos frères malheureux et de ne pas être à charge à l’Église.
Nous-mêmes, qui prêchons la parole évangélique, nous ne négligeons pas les travaux d’un autre ordre ; parmi nous, les uns sont pêcheurs, les autres artisans, d’autres enfin agriculteurs.
Jamais nous ne restons oisifs. »
Ce que saint Ignace et saint Justin reproduisent en d’autres termes :
« Quand nous avons peur d’être considérés comme des misérables dénués de toute ressource, parce que nous travaillons de nos mains, nous éprouvons une mauvaise honte, et cette honte est un vice. »
Le quatrième concile de Carthage (Chapitre IV. Article. LI, LII, III.) décrète solennellement :
« Qu’il était bon que tout clerc gagnât son pain à l’aide d’un métier ou en cultivant la terre. Tous les clercs qui sont assez forts pour travailler doivent non-seulement apprendre les belles-lettres, mais encore un métier. »
Chapitre IV. Concile de Carthage. Article. LI, LII, III.
Source :
Léon Gautier, Histoire des corporations ouvrières.
Pages 21, 22, 23, 24, 25. Bibliothèque à 25 centimes.
Paris. Librairie de la Société Bibliographique, 35, rue de Grenelle. 1877.
Agricol Perdiguier – (1805 – 1875) – Compagnon Menuisier Du Devoir De Liberté Dit Avignonnais La Vertu – Député de l‘Assemblée Nationale Constituantede 1848 à 1851 (Montagnard)
« Les compagnons ne se donnent pas entre eux le titre de Monsieur, mais particulièrement celui de pays.
Soyez Allemands, Espagnols, Turcs, Italiens, Russes, Anglais, Kalmouks, Américains, Asiatiques, Africains, Français, c’est tout un : vous êtes tous des pays.
Le compagnon est cosmopolite.
Il n’y a pour lui qu’un ciel, qu’une terre, qu’un monde, qu’un seul pays.
Aussi est-il partout dans son pays ; aussi tous les compagnons sont-ils ses pays.
Soyez nés n’importe où ; que votre visage soit blanc, ou noir, ou jaune, ou rouge, ou cuivré ; que Moïse, que Manon, que Mahomet ou Jésus soit votre prophète, votre Dieu, peu importe : vous êtes un compatriote, un pays, un frère.
J’ai vu des Espagnols, des Allemands, des Américains, des Belges, des Suisses, des Italiens, des Savoyards, des Marocains, l’emporter dans nos élections sur des Français, et devenir premiers compagnons, capitaines, dignitaires de notre Société.
Voilà du beau ! Voilà ce qui réjouissait mon âme ! »
Agricol Perdiguier – Mémoires d’un Compagnon – 1839 – pages 106 et 107
Question :
Il n’y a là que des hommes, mais où sont les femmes ?
A leurs places d’alors : Mères, épouses, sœurs, ou filles.
Est-ce le cas aujourd’hui ? Est-ce que nous devons nous comporter comme des hommes du XIXe siècle ?
Supposons :
Si Agricol Perdiguier était de notre temps, mépriserait-il les femmes qui feraient le même métier que lui, bien qu’il fut impensable qu’elles fussent menuisières à l’époque où il écrivait ce texte ?
On l’imagine escondé (dissimulé) derrière des portes closes.
Mais écoutez-moi bien.
Le Compagnonnage n’est pas une ombre,
Il est la flamme d’une lampe, une lumière que l’on partage.
Regardez autour de vous.
Il est là.
Dans ces visages.
Dans ces mains.
Oui, il y a des rites.
Oui, il y a des paroles qui ne se jettent pas aux vents, des paroles que l’on garde avec respect.
Oui, il y a le Devoir.
Devoir n’est pas un mot comme un autre,
Il répond à l’injonction : « je dois ! »
Je dois à celui qui m’a appris.
Je dois à celle qui m’a soutenu.
Je dois à ceux qui viendront après moi.
Voilà le lien.
Un lien plus solide que tous ces assemblages savants.
Plus sûr que la pierre ajustée.
Un lien qui ne domine pas.
Un lien qui unit les Compagnons.
Qui ne les écrase pas.
Qui les élève.
On a fait du Compagnonnage une légende.
Mais derrière la légende, qu’y a-t-il ?
Une vérité plus belle encore.
La vérité des femmes et des hommes qui se lèvent tôt.
Qui apprennent un geste.
Qui recommencent jusqu’à l’apprivoiser et le posséder.
Qui doutent parfois.
Qui persévèrent toujours.
Qui refusent le travail terminé avant d’être commencé.
Qui veulent faire mieux que la veille.
Elle est, une légende, à leur vérité.
La vérité, c’est la transmission.
C’est une main qui guide une autre main.
C’est un regard exigeant… mais toujours bienveillant.
C’est un Pays qui accueille un autre Pays.
Une Chambre qui ouvre sa porte à un Pays.
Oui, le Compagnonnage s’appuie sur des mythes anciens qui viennent d’aussi loin que le travail existe.
Des récits qui parlent de bâtisseurs d’œuvres immenses, renommées, élevées vers le ciel.
Ces récits ne sont pas faits pour tromper.
Ils sont faits pour élever.
Comme le mur a besoin de fondations, toute grande communauté a besoin d’un récit fondateur pour tenir debout.
Mais que l’on ne s’y trompe pas : le compagnonnage ne vit pas dans le secret.
Il vit dans la fraternité.
Il ne promet pas des privilèges.
Il propose un chemin.
Un chemin où l’on ne marche pas seul.
Le Compagnonnage transmet une exigence.
Pourquoi touche-t-il tant de cœurs ?
Parce qu’il parle à ce qu’il y a de plus simple en nous :
La fierté d’un ouvrage bien fait.
La joie d’être reconnu par les siens.
Le désir de grandir sans écraser personne.
L’envie de devenir meilleur… pour servir mieux.
Oui, le Compagnonnage est un mythe.
Mais un mythe vivant qui rassemblent.
Un mythe qui trace une route.
Huit siècles nous regardent.
Huit siècles de mains calleuses,
De regards attentifs,
De frères et de sœurs qui ont tenu bon.
Nous sommes les héritiers de cette fidélité.
Car un mythe ce n’est pas un mensonge.
C’est une lampe que l’on garde allumée quand tout vacille.
C’est une direction quand le monde tremble à force de profits et de facilité.
Le Compagnonnage est né dans la poussière des chantiers.
Dans l’odeur du bois.
Dans l’étincelle de l’enclume.
Il est né du travail humble.
Du travail vrai.
Et il affirme une chose immense :
Aucun métier n’est petit.
Aucune main n’est inutile.
Aucune personne n’est de trop.
Être Compagnon, ce n’est pas être au-dessus.
C’est être responsable.
Responsable de son geste.
Responsable de sa parole.
Responsable de son frère.
Responsable de sa sœur.
Ne pas laisser l’un tomber.
Ne pas laisser l’autre douter seule.
Se relever ensemble.
Voilà le cœur du Compagnonnage.
La droiture.
La fidélité.
La fraternité.
Pas une fraternité de façade.
Une fraternité vécue.
Depuis huit siècles, le Compagnonnage avance.
Il a traversé les guerres, les interdictions, les bouleversements.
Il a changé, il s’est adapté, mais il n’a jamais renoncé à l’essentiel.
Il ne vient ni d’un Orient fabuleux, ni des chevaliers des légendes.
Il est né ici.
Aujourd’hui encore, il explore son passé pour mieux construire l’avenir.
Il garde ses traditions, non pour se fermer, mais pour se rappeler d’où il vient.
Le Compagnonnage est universel, il passe, il change, avec le temps, s’il ne l’était pas le priverait de ce qui plaît, qui touche, qui attire qu’il puise dans l’époque qui le traverse, et qu’il traverse.
Ses symboles ne sont pas des secrets.
Ils sont des repères, des signaux.
Le Compagnonnage a toujours cherché à transformer la société en transformant l’homme.
Pas par des discours.
Par le travail.
Par l’exemple.
Par l’exigence.
Il discipline l’indiscipliné pour qu’il trouve sa place dans une société organisée.
Il affirme que la vie ne se réduit pas à survivre.
Que le métier peut élever.
Que l’ouvrage peut faire grandir celui qui le réalise.
C’est la raison pour laquelle il est toujours vivant.
Par sa force.
Par sa discipline.
Par sa fraternité.
Par cette volonté de servir le progrès des femmes et des hommes de métiers.
Le vrai mystère du Compagnonnage n’est pas dans ce qu’il cache.
Parce qu’il ne cache rien, il n’a rien à cacher, il n’y a pas de mystère.
Sinon ce qu’il exige :
Faire du travail de ses mains une œuvre.
Faire de son métier un honneur.
Faire de sa vie un chemin droit et vertueux en toutes circonstances.
Voilà le Compagnonnage que l’on aime.
Et voilà pourquoi il est encore debout.
Levons nos verres pour une fraternité.
Pour celles et ceux qui ont transmis.
Pour celles et ceux qui transmettront.
Pour celles et ceux qui doutent encore et que nous accueillerons.
Episode, mentionné dans l’historiographie du compagnonnage, d’une grande bataille, qui eut lieu à Angers en 1758, où des gavots s’allièrent aux tanneurs contre d’autres compagnons. Bilan : 7 tués 17 blessés graves et 40 blessés légers !
II arriva que la veille d’une fête de la Vierge, un compagnon serrurier allant chercher chez un tailleur un habit, fut rencontré par les gavots qui lui prirent et le frappèrent.
II s’en fut chez la mère des compagnons se plaindre. Au même instant un certain nombre de compagnons s’en furent chez la mère des gavots redemander les effets. Ils ne leur furent rendus qu’avec de mauvais propos de part et d’autre.
Aussi depuis ce jour lorsqu’on se rencontrait c’était toujours à se chamailler.
Enfin il fut décidé, un jour, pour une bataille rangée qui fut commandée pour la Saint-Barthélemy.
Ces compagnons n’étaient pas les plus puissants. Attendu que les cordonniers et autres états étaient soit pays ou amis des gavots, ils s’étaient réunis ne sachant point la coquinerie qui avait été faite.
Nous écrivîmes à plusieurs petits endroits des environs. Particulièrement à un petit village nommé Saint-Georges, où il y avait environs de trente-sept compagnons charpentiers qui ne voulurent rien promettre, mais qui firent malheureusement trop pour les pauvres et malheureux garçons cordonniers et ceux qui les suivirent.
Nous ne comptions entre nous, compagnons que cinq cents et de leur côté ils passaient sept cent cinquante !
Le jour arrivé nous fîmes trois rangs.
Les premiers étaient les plus grands hommes, la canne à la main, dont un Rennais compagnon vitrier qui commandait, ayant été sergent de grenadier.
Le second rang était chargé de pierres et de cailloux dont j’étais le troisième commandant.
Le troisième rang était pour ramasser les cannes et les chapeaux et se porter où était le parti le plus faible.
Lorsque nous vîmes arriver cette multitude nous nous crûmes perdus mais nous avions espoir en notre valeur et notre bonne cause.
Toute la bourgeoisie s’était mise sur les armes mais n’osait pas avancer et restait neutre.
Le signal étant donné les premiers garçons cordonniers et autres demandèrent une explication et savoir pourquoi ils s’allaient battre.
Ils firent signe d’un pourparlers et tous nous autres neuf chefs des bandes de nous approcher.
L’on leur donna la satisfaction d’une explication.
Le premier cordonnier et autres retournant à leur rang se mirent à dire :
« Que ceux qui veulent se battre agissent pour nous, ce sont les gavots qui ont tort, nous nous retirons ! «
Une très grande partie les suivit.
Cent trente-trois compagnons charpentiers, sur lesquels nous n’avions pas compté, et qui s’étaient postés clandestinement derrière une haie, crurent que c’était la défaite et que les autres s’enfuyaient, avec des bâtons et à trois quarts donnèrent dessus tous ces misérables.
II y en eut sept de tués et dix-sept blessés dangereusement et aux environs de quarante de blessés plus légers.
Je manquais d’être tué par un fort gavot mais je réparais et lui donnais ce qu’il avait pensé me faire. Il tomba à la renverse.
C’était un de leur commandant nommé Flamand la Gambille homme fort et puissant.
Les chefs, nous fûmes décrétés de prise de corps et nous enfuîmes bien une soixantaine et passâmes une espèce de bac sur la Maine où nous coupâmes le câble car nous avions passé malgré les mariniers et que les gardes de la maréchaussée étaient après nous.
Journal de ma vie – Jacques-Louis Ménétra dit Parisien le Bienvenu compagnon vitrier au XVIIIᵉ siècle.
De quoi étaient capables les Compagnons, entr’eux, au XIX ème siècle !
De quoi étaient capables les compagnons entr’eux.
L’Assassinat de Bédoin
A Avignon, vivait Bédoin, établi Compagnon dit Marseillais le Bien-Aimé, marié et père de famille, qui avait été nommé Père des Compagnons Cordonniers Du Devoir.
Cette position, réservée aux Compagnons mariés lui fut jalousée durant de nombreuses années.
Après bien des déchirements, Bédoin fut renversé ; il dut quitter la place de Père des Compagnons.
Marseillais le Bien-Aimé, homme mûr, qui avait payé sa dette Compagnonnique au Tour de France ne pouvait croire que la société l’abandonnerait dans son droit.
Au début de l’année 1835, la Cayenne de Marseille ayant convoqué Bédoin pour être entendu sur les circonstances de son éviction, il se présenta seul, s’expliqua et obtint gain de cause.
Ses adversaires s’adressèrent alors à la chambre de Paris, souveraine du Tour de France, qui, prononça la destitution du Père Bédoin et c’est ainsi que Le Père des Compagnons Cordonniers Du Devoir fut définitivement changé.
Pour se venger, Marseillais le Bien Aimé recevra des Compagnons sans autorisation.
Un matin se présentèrent chez la Mère trois jeunes hommes portant cannes et couleurs, demandant à se faire reconnaître. Ils sont bien réellement Compagnons, mais Compagnons clandestinement reçus par Bédoin.
Alors, sur le Tour-de-France se formèrent des comités de juges qui condamnèrent Bédoin, Marseillais le Bien-Aimé le parjure, à la peine de mort. Rien moins que cela !
Un compagnon reçut l’ordre de partir de Paris. Arrivé à Avignon, il devait frapper à mort le renégat, puis il gagnerait la frontière la plus proche. Mais arrivé sur les lieux, à la vue du condamné, notre homme certainement rongé de remords, renonça et s’enfuit. D’autres bourreaux partirent de Marseille, ne sortirent que la nuit et cherchèrent Bédoin sans jamais le rencontrer.
Se présenta alors Léger dit Bourguignon Le Modèle Des Vertus, Compagnon depuis peu. Le jeune homme se porta volontaire pour commettre l’horrible assassinat. Au comble de la vilenie, Léger avait travaillé, à Avignon, chez Bédoin, qui fut son ami. Pendant le temps qu’il resta dans cette ville, il fut traité comme l’enfant de la maison. Bédoin lui prodigua tous les soins et toutes les affections. Ainsi, le Bourguignon partit le lendemain de Marseille vers Avignon.
A peine arrivé à Avignon, sans attendre, il se rendit chez Bédoin.
« Il était impensable que je passe par Avignon sans venir te saluer, mon Pays Marseillais ! »
Bédoin, ravi de cette visite impromptue ouvrit les bras et son huis à ce jeune Pays qu’il connaissait bien et qu’il estimait beaucoup. L’on déjeune en famille, l’on échange de bons souvenirs. Le soir Le Modèle Des Vertus prend part au dîner préparé par la ménagère. Lequel dîner se prolongea et minuit surprit l’invité.
Bédoin proposa, alors à son comparse de le conduire un peu. Dans les rues d’Avignon désertes et sombres ils s’arrêtèrent pour se faire leurs derniers adieux, et, alors qu’ils se donnaient le baiser fraternel, dans cette position, dans ce baiser, le bourguignon plongea son poignard dans le sein de celui qui se croyait son ami. L’assassin prit la fuite.
Le malheureux Bédoin, fut transporté chez lui, où il mourut le lendemain, 3 août 1837 dans des douleurs atroces, après avoir donné à l’autorité le nom et le signalement de son meurtrier.
Malgré l’activité de la justice et le mouvement de toutes les brigades de gendarmerie, l’homme échappa à toutes les recherches et gagna Lyon, où il se reposa quelques jours, et enfin à Paris, où il attendit en sécurité.
On choisit dans la société un jeune Compagnon dont le signalement était à peu près semblable : on commanda à celui-ci d’aller prendre un passeport pour l’étranger, au nom du salut de la société. Le passeport fut délivré, et quelques jours plus tard, Léger quittait la France pour ne plus la revoir.
D’après Toussaint Guillaumou Les confessions d’un Compagnon L’assassinat (1861)
A lire dans La Gazette des Tribunaux ou le compte-rendu du procès criminel des assises du Vaucluse, en 1837, où Léger, dit Bourguignon le Modèle des Vertus, fut condamné, par contumace, à la peine de mort, pour assassinat commis avec préméditation sur la personne de Bédoin, maître cordonnier à Avignon.
Document historique disponible dans le domaine public
La Conduite des vitriers d’Auch.
Voilà que survenue de la luisante nuit d’avril, l’aube intacte s’effaçait pour que l’aurore apparaisse. Du plus lointain qu’allait la vue, le ciel s’éclairait.
A vigiles sonnées, les yeux levés ils attendaient les vitriers ; ils espéraient qu’à l’orient l’avenir promis par les dieux pointerait sur l’horizon bleu. Le jour se leva !
A diane battue ils marchaient : les compagnons, ils avançaient : les Agenais, les Gascons et les Nantais, les Berry, les Languedoc et les Bretons ! Deux à deux Ils allaient par la Victoire, les faubourgs et Léognan. Ils chantaient le Tour-de-France, les bordelaises et les vertus, et ils trinquaient, et souvent ils trinquaient, et par trois fois ils trinquaient : les vitriers, ils portaient des santés à leurs frères de Bordeaux et de Gascogne, ah ! qu’ils allaient joyeux et fiers, rien davantage ne pouvait remplir les cœurs que le Devoir ; rien plus que le voyage comblait les appels de l’âme et n’enchantait de ses réponses les questions de la raison. Timbres clairs, jambes puissantes, bonjour ma France, regarde-les passer tes vitriers !
Voilà le soleil hissé dans le ciel. L’air était tendu et frais aux visages nus. D’une manœuvre, d’un écart à droite dans un chemin blanc, là s’affermit la conduite. Ils enhardissaient leur Pays sur le départ : les vitriers, ils l’étreignaient et lui donnaient l’accolade des adieux quand lui était tout à son bonheur de battre aux champs : il partait.
En ces formes ils lui fient leurs saluts : les vitriers :
« Nous te souhaitons bonne santé et bon voyage Pays, que le Devoir inspire et serve de guide, pour toi et pour tous les bons Pays d’Auch, sans oublier ceux qui sont sur les champs.»
Il leur répondit :
« Maintenant Pays adieu, soyons toujours en accord avec le Devoir qui nous commande de nous aimer les uns les autres, et de là vivons en paix ; alors, les vents favorables gonfleront les voiles de notre vaisseau, et souffleront pour nous. »
Les adieux faits, il se tourna vers Auch, genou à terre, le Rôleur le poussa ! Par Léognan, les faubourgs et la Victoire, elle s’en retourna la Conduite ; ils étaient joyeux, ils étaient confiants, vers leurs devoirs ils allaient les compagnons.
Trois Pays Vitriers sur le chemin du Tour de France, leur Conduite partait de Bordeaux, ils sont au confins du Gers, maintenant ! Document réalisé par le Pays NC – Assistance IA
Ah ! Que d’émois n’envahirent-ils pas mon cœur et mon esprit sur cette route poussiéreuse ? Combien de réflexions ne frappèrent-elles pas au droit de ma raison ? Ces adieux d’avec mes frères me saisissaient, me troublaient et m’agitaient. Et puis voilà qu’en plus du cœur gros des adieux, la solitude et le silence qui faisaient suite à la compagnie me plongeaient dans un trouble qui m’émouvait, et tirait les larmes de mes yeux. J’étais à cheval, sorti de Bordeaux, pas entré dans Auch, je n’étais plus de Bordeaux, et pas encore d’Auch. Je fredonnais un chant qui m’inspirait et m’encourageait :
Il part sur le tour de France, Peu d’argent mais riche d’espoir. Rien n’égale sa vaillance, quand il pense à son Devoir. En son âme noble fière, confiant en son destin. Sans regarder en arrière, bravement suit son chemin. Ne craignant pas la misère, ni les peines les tourments. Il voit l’art noble chimère, l’attirer comme un aimant. Et il pense à la pléiade, de ces Compagnons passants. Bâtisseurs de cathédrale, à leur tour bravant les ans. Cherchant toujours à s’instruire, cet honnête travailleur. Ne cherchant jamais à nuire, compagnon le joli cœur. Pour acquérir la maîtrise, en cherchant la vérité. Et fidèle à la devise, à l’honneur, la liberté.
Le chœur des oiseaux dans le ciel : (Il est ému, comme l’émotion trouble les hommes).
En quoi se transformera-t-elle cette émotion ? A marcher d’aussi loin, il en aura bien d’autres émotions. Ici il fait beau temps, là bas, le climat sera peut-être meilleur. Ici le vin est bon mais prétentieux, là-bas il sera bon et modeste. Ici les gens sont comme leurs vins. Là bas, le climat les fait jaloux, et leurs voix rocailleuses. Confondu par le trouble et l’agitation qui m’envahissaient, la jambe volontaire je pris mon chemin. Les champs chassaient la ville, les arbres chassaient les champs et venaient les vignes. C’était vers l’orient que je marchais ; c’était en Gascogne que j’allais.
Une conduite de Compagnons Charrons au départ de Bordeaux (XIXème siècle)
Document historique disponible dans le domaine public
Restauration d’un arc sur une façade romane. Taille et pose de claveaux sur un vau. Photo Pays NC
Les vents d’hiver et les giboulées printanières sont depuis longtemps passés et oubliés. Dans cette saison tous les animaux trouvent seuls leur pâture. L’on voit les champs fleuris et dorés ; tout chante sur les terres les fruits grossissent et mûrissent sur les arbres et dans les vignes. En haut tout en haut un grand soleil d’or rayonne dans le ciel bleu. Plus bas les hirondelles vont et viennent portées par un vent léger chargé des senteurs dérobées à la lointaine Espagne.
Sous la lumière orangée de l’été qui harasse les terres et les hommes, paisible et serein, le sobre clocher verse ses heures. Plus bas encore l’écho des : pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; renvoyé depuis les échafaudages élevés devant Saint-Paul émaille de sa brillance le calme de la campagne. Donnant la vie prenant la vie la nature répond à la saison. Tout plus bas cinq tailleurs-de-pierre Claudius, Colin, Victor, Garnau et Gervais aux pieds de leurs tasseaux sont à la tâche.
Cloître de l’Abbaye du Thoronet (Var)Photo Pays NC
Barthélémy est Angoumois. Son beau-père, dans une carrière, casse à la masse et perce à la barre, des pierres. Sa mère est blanchisseuse. Il marche bas du pied gauche ce qui lui vaut le surnom de Claudius. De l’équipe devant Saint-Paul il est le plus âgé. Angoulême La Bonne Volonté est son nom. Nicolas est breton, né d’un père chaussonnier. Toujours inquiet, attentif et secret ; il croit aux choses tues ; la vérité est cachée, les plus belles sources sont les plus profondes. Le chantier le surnomme Colin, son nom : Cogles La Loyauté. Victor est catalan. Son père est teinturier et sa mère corsetière à façon. Il parle mal de la force publique et des curés. Son goût va aux beaux hommes sous l’uniforme. Il est : Salses La Franchise. René est Angevin. Le parler angevin a transformé René de gar’né, en gar’no, pour finir en garnau. Depuis les architectes jusqu’aux clients tout le chantier lui sert du monsieur Garnau. René a prêté serment aux Compagnons Égalitaires Tailleurs-de-pierre de Bordeaux, il est reconnu par ses frères comme Saint-Mathurin La Sagesse. Gervais est bordelais. Son père est le garde-chasse du château de Malemort, sa mère y est cuisinière. De toute sa famille proche ou lointaine, Gervais est le seul qui ait un véritable et juste métier. Sa bonne étoile l’a conduit chez les Égaux. Des cinq tailleurs-de-pierre devant Saint-Paul il est le jeune. Son nom et son titre sont Cubzac-les-Ponts La Sincérité Compagnon Égalitaire Tailleur De Pierre.
Grand escalier d’honneur du Palais Rohan (Hôtel de Ville de Bordeaux). Le rampant de l’escalier est posé sur un départ de voûte. La pente du rampant, l’arrondi de la voûte rencontrent un arc en anse de panier au dessus d’une porte. La déformation ainsi provoquée donne ce tracé : chef d’oeuvre de stéréotomie.Photo Pays NC
Les polkas, laies et taillants frappent la pierre. De leurs ciseaux et gradines au grand air chaud les cinq frères taillent et façonnent abaques et modillons. La pierre est dure la vie est chère, la « pierruche » est partout, envahit tout. Le passe-partout va et vient, il brise les reins, maltraite les épaules. Les tailleurs-de-pierre tirent quand la pierre retient, se défend, crisse sous les dents de la scie, elle désigne l’agresseur, et de guerre lasse elle cède à l’acier qui la divise, puis, sans retenue elle s’incline et se couche.
Un million d’année qu’elle attendait celle-là pierre qui vient maintenant tranchée « ah ! Comme rien ne résiste à l’humain enragé. » Avec la journée qui s’avance l’eau tiédit dans la barrique, les outils s’alourdissent, et les bras s’amollissent. La charge est lourde, la corde est sèche aux mains cornées. Le moufle craque, les poulies tournent : à bras d’homme la pierre se hisse au-dessus des yeux attentifs. Depuis le temps de sa construction Saint-Paul n’avait plus vu d’aussi valeureux et vigoureux tailleurs-de-pierre ; l’ardeur de leurs cœurs éprouvés fait battre les massettes : pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan conversent-elles : « Qu’il est enviable aux yeux accablés du vulgaire d’observer un semblable accord fraternel ! »
Petite base XVème siècle taillée en pierre de Lavoux. Taille Jean-Louis Boistel Photo Pays NC
D’un appel, d’un signal de la main, Claudius appelle les tailleurs-de-pierre qui suspendent leur effort. Ils se tournent vers la barrique, tirent des profondeurs de l’eau qu’elle contient un lien noué à une bouteille de vin qu’ils y conservent au frais. La bouteille circule de main en main, chacun s’y désaltère ; ils regardent le chantier, soufflent un coup, et reprennent à dresser et tracer, à tailler et poser De leurs mains cornées ils taillent la pierre blanche et sonore. Le travail est leur bouclier, l’ami des hommes au cœur droit ; avec la dignité il leur rend la fierté. Et eux leur vie durant sur les tasseaux toujours la même pierre ils taillent.
Le tailleur-de-pierre est un juge, la taille est une inquisition, elle réclame un aveu, coûte que coûte, la pierre doit révéler ce qu’elle recèle à celui qui la scrute, comme le malfaiteur ouvre la porte close, il y entre par effraction. Il sait être violent ; il peut être dur comme le fer qu’il tient dans ses mains, pour tout écraser, pulvériser, broyer : il le sait, c’est pour cette raison il se donne des règles qui le défendent et le surveillent. Que cherche-t-il ? Il cherche à recréer la première rencontre de l’homme et de la pierre, cette recherche qui le pousse et l’engage : il est mélancolique d’un passé qu’il n’a pas connu.
Escalier sur Voûte sarrazine dans une tour ronde, Pierre de Frontenac marbrier. Tracé, Taille, Pose et photo Pays NC
Alors il frappe, il frappe toujours il frappe et refrappe dans le vain espoir que la pierre lui réponde, or la pierre lui répond, et il ne sait l’entendre. Comme d’autres cherchant l’amour passent de lit en lit de bras en bras, le tailleur de pierre passe de pierre en pierre. Que préfère-t-il : tailler ou frapper ? Tailler bien sûr ! Cela dit avec le temps il ne sait plus si c’est tailler ou frapper. Tailler est un crime, la perte de l’innocence ; seule la pierre brute est une pierre parce qu’elle est vierge, comme le sable qui n’a jamais connu la main de l’homme. La pierre taillée n’est plus une pierre : c’est un oiseau en cage.
Frapper est un geste impuissant qui donne l’illusion d’effacer le monde, c’est le pouvoir du hasard, et le hasard n’a pas de volonté, et pas d’intelligence non plus. Comme ils aimeraient retrouver les temps d’avant cette première rencontre ; ils savent que c’est impossible, pourtant ils frappent. Et ceux-ci qui taillent frappent, et ceux-ci qui frappent taillent. D’un cœur unique ils cherchent l’écho au chœur de leurs massettes battantes, et les générations succèdent aux générations, elles se passent la main et frappent et taillent.
Est-ce pour cette raison qu’en quelque sorte ils taillent la pierre ? Peut-être, et puis ils sont là pour ça : c’est vrai qu’ils sont là pour ça. Le tailleur-de-pierre avance il a les mains calleuses, un col de bœuf, les intestins vides ; à chaux et à sable il bâtit des demeures et des tombeaux pour les vivants et les morts.
Et pan, pan, pan, et pan, pan, pan, et pan, pan, pan…
Ce serait plus simple de dire que c’est celui qui a le ciseau et la massette qui commande. A-t-il déjà entendu les anges se tordre de rire ? S’il veut les entendre, qu’il leur dise que c’est lui qui commande à la pierre Entre eux celui qui a donné à celui qui n’a pas chacun partage ce qu’il a ; qui la puissance d’une épaule, une facilité d’outil, une intelligence au compas. Avant de tailler il faut tracer, ils se passionnent pour la chose ; quand il faut quatre coups de compas, le mieux géomètre le fait en trois ; c’est le sujet d’un enjeu ! Voilà celui qui reçoit qui offre à boire, et celui-ci qui donne aussi ! Ceux-ci n’ont ni les mains ni fermées pour donner ni tendues pour recevoir. Ils mangent le pain qu’ils gagnent !
Chaque soirs ils étudient, puis s’endorment en espérant. Ils réveillent l’aurore et reprennent conscience que le métier est leur appui. En ce nouveau jour le courage et le talent viendront-ils à leur rencontre ? La pierre leur sera-t-elle conciliante ? Là sont leurs secrets tourments.
Pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan …
Le tailleur-de-pierre sait d’où il part, par où il devra passer pour arriver là où il veut aller. La pierre c’est la pierre ! Peut-elle être autre chose ? Que les coups d’outils soient bons ou mauvais ils la transforment tout pareil. Deux sont perchés dans les échafaudages (squelettes grinçants battus par les vents et les eaux). Ils chevauchent boulins et entretoises, ils marchent sur les planchers de la carcasse de bois qui peut apporter la mort. Un est en bas qui prépare et qui hisse, qui répond et qui hèle. Deux sont aux billots, sur le coup d’outil ils taillent franc arêtes vives tores et nacelles. Ils taillent et taillent toujours et encore les compagnons. Pas de temps perdu, seul parfois le chant d’un oiseau virtuose les distrait à leur labeur.
L’acte de bâtir et l’air chaud les poussent à s’épargner les tourments ; ils mettent leurs mains dans les mains des ancêtres, et de l’œuvre de leurs mains à leur tour célèbrent la pierre et les bâtisseurs antiques. Les voilà rois de la terre ! Oliviers florissants qui se préparent pour le combat que le Devoir consacre.
Pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan …
Claudius dit que le métier fait l’homme et que tu dois découvrir ce qui est enfoui au fond de toi, parce qu’au mieux tu te connais, au mieux tu es pierreux, et au mieux tu tailles la pierre. Alors ! s’il y a une chose enfouie dans le tailleur de pierres, pourquoi il n’y en a pas une dans la pierre, une chose qu’il faut découvrir, une chose cachée ? C’est trop compliqué, et trop fatigant, ça s’en contrefiche, la seule chose que ça sache, c’est que leurs outils connaissent la pierre mieux que tous les tailleurs de pierre. Si la pierre doit être taillée, c’est vers là qu’elle va, où est la différence entre le vent la pluie et le tailleur de pierre ? La différence est le cœur du tailleur-de-pierre qui est descendu jusque dans ses mains et qui bat dedans la pierre taillée.
Le tailleur de pierre – Bordeaux 1975 – Dessin original Lionel Labeyrie
Ça ne sait pas si du bas de l’échafaudage aux pieds des tasseaux ça peut donner du sens aux choses ; ça serait bien étonnant de comprendre ce que ça voit. Est-ce que les choses n’ont pas de sens ? Est-ce que ce que ça dit n’a pas de sens ? Les blessures et les plaies les accidents et les drames le corps mutilé estropié, et le tailleur-de-pierre infirme les voit-on jamais dans les monuments ? Est-ce que ça n’a pas de sens ? Ah le sens ! Mais c’est la soumission, le sens, ce n’est pas un cadeau. C’est terrible, le tailleur-de-pierre doit se soumettre. Oui c’est terrible !
Une pierre c’est comme un oignon tu sais quand tu commences à l’éplucher, et tu ne sais pas quand t’arrêter. Tu retires les feuilles et tu continues une à une, ça fait pleurer, comme de tailler la pierre, c’est le cœur tendre que tu cherches, blanc, secret, parfumé, quand tu y parviens tu t’aperçois que l’oignon est gâché, dénaturé. Une pierre c’est pareil, tu tailles, tu retailles, et tu t’aperçois que tu n’as plus de pierre, il n’en reste plus que des éclats. Même si le gravier est une étape sur son chemin pour devenir poussière, il faut savoir s’arrêter de tailler : le plus terrible c’est le dernier coup d’outil. Mais les oignons tu peux en replanter ! C’est l’heure ! Ils laissent là ces entretiens qu’ils tenaient en eux-mêmes et avec leurs pierres discussions qui sont des souffrances sans réponse.
Ils iront s’asseoir à l’ombre des platanes de l’esplanade, Victor sifflera les beaux militaires, et ils porteront des santés à la pierre, aux chantiers, et aux Égalitaires tailleurs-de-pierre.
Portail et fronton en arrondi (Entrée des Jardins de l’Evêché – Blois 41) Photo Pays NC
En haut tout en haut le soleil décline, le jour vieillit. Plus bas les hirondelles excitées harcèlent l’insecte allant et venant dans le vent léger qui porte l’angélus égrené au clocher de Saint-Paul.
Encore plus bas les : pan, pan, pan se sont tus. Tout plus bas les tailleurs-de-pierre remisent les outils. Le passe-partout se tait, accordant à la pierre le répit de la nuit. Les cinq frères lancent un dernier regard sur le chantier ; ils referment après eux la palissade, et d’un pas ferme ils partent du chantier.
Au loin les pierres des murs font toujours écho aux pan, pan, pan soutenus par le souffle du vent qui raconte encore les propos d’un après-midi d’été sous le soleil charentais.
Le dessous du perron supérieur du grand escalier du Palais Rohan (Hôtel de ville de Bordeaux) appareillé en soleil sur un départ de voûte. Ce grand escalier est un chef d’oeuvre de stéréotomie.Photo Pays NC