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Billet du Soutien de l’Union (n°15)

LA PAROLE EN QUESTION

Donnant sur la table, le Compagnon Ladeveze ouvre la séance.

— La parole va au Pays secrétaire pour la lecture du compte-rendu de la dernière séance : Pays, tu as la parole.

Le secrétaire est le Compagnon boulanger Rémy Vidame, de son nom : Berry Le-Vaillant. Sa bonhomie attire la sympathie ; il prend la parole.

— Compte-rendu de la dernière séance du 12 juin 2037.

En peu de mots, nous le savons, le compagnonnage s’adresse à la condition des femmes et des hommes de métiers manuels qui transforment la matière. Cette condition représente une unité ; elle est universelle ; connue par toute l’humanité. Elle a toutes les possibilités de se reproduire ; elle communique des gestes et des savoir-être. Elle a atteint tout le développement que l’on pouvait attendre d’elle ; sa capacité à se voir dans la société et à s’imaginer dans l’avenir : ce que nous nommons le savoir-devenir. Notre condition se renouvelle par les éclosions qui viennent prendre l’espace laissé vacant par les générations les plus âgées qui nous ont précédés. Le métier manuel et le Compagnonnage ne sont pas des étapes transitoires vers l’entreprenariat. Il est du choix de ceux qui le désirent d’occuper la condition d’entrepreneur. Ce choix est légitime. Cela dit, devenir entrepreneur signifie souvent abandonner le débat singulier, quotidien et permanent entretenu avec la matière.

L’entrepreneur peut difficilement concilier la permanence du travail manuel et l’organisation du travail pour un nombre plus ou moins grand d’ouvriers. Le savoir-devenir peut aboutir à l’entreprenariat ; c’est respectable et mérite d’être encouragé. Cela dit, ce choix n’est pas en concurrence avec le compagnonnage ; il est d’une autre nature. Autrefois, les choses étaient plus simples : il y avait le travailleur indépendant ; ni domestique, ni salarié, ni patenté. Il vendait son savoir-faire et sa force de travail à la journée, surtout à la campagne et dans le bâtiment. Aujourd’hui, l’entrepreneur veut être indépendant et travailler pour son propre compte, mais il est répertorié à la Chambre des métiers ; à l’avance, il paie pour travailler. Où est le travailleur indépendant, ni domestique, ni salarié, ni patenté ?

— La lecture du compte-rendu est terminée, conclut le secrétaire.

Le Pays Vidame baille ; levé à quatre heures, à cinq heures au fournil ; c’est l’heure de sa sieste quotidienne.

— Nous sommes réunis pour décider si, oui ou non, nous pouvons incorporer sans risque, un patron, un chef d’entreprise à notre Chambre.

Ladeveze poursuit :

— A la dernière réunion, nous en étions à ce qui vient d’être dit. Nous nous sommes arrêtés à cette affirmation, parlant de l’éventuel candidat : «Il présente bien, il parle bien ! » sans dire si c’est bon ou pas de bien présenter et de bien parler : de quoi parlait-on ? Reprenons là où nous en étions, à cette affirmation : « Il présente bien, il parle bien ! »

Donnant sur la table, Ladeveze dit :

— Pays vous avez la parole !

— Pour savoir parler, il faut avoir parlé, et pour parler, il faut avoir à dire : sur quoi trouver à dire quand on n’a pas de temps à soi ? dit Renée Combret (elle occupe la fonction de troisième rôleur).

— Un sujet sur lequel le compagnon peut dire, c’est son métier et ce qu’il fait de ses mains. Cela dit, oui, il doit apprendre à parler, répond Ladeveze.

— Pour apprendre à parler, il faut que la parole soit accordée. Pour qu’elle soit accordée, il faut que l’on ait un intérêt à l’entendre dire, rajoute Renée Combret (son rôle est la sûreté extérieure de la Chambre).

— C’est bien ce que je dis : plus le compagnon est compétent, plus on veut l’entendre dire, et plus on veut l’entendre dire, plus on lui accorde la parole ; dès lors, plus il dit, mieux il dit, s’exprime dans une exaltation apparente Lécuyer La-Fierté.

— Il peut réclamer la parole ; on ne lui refuse jamais, non ?

— Où ? Dans l’entreprise ? demande le Pays Rose Guilhem.

— Pour être compétent, le compagnon doit prendre l’habitude de réfléchir à ce qu’il fait dans son métier ; quand il réfléchit pour son métier, il réfléchit aussi pour tous les autres sujets. Comment, dès lors qu’il réfléchit, peut-on le rouler dans la farine?

Le Pays Armelle Galodé, qui occupe la fonction de secrétaire adjointe, justifie un choix sans le dire.

— Je te réponds : comment, dès lors qu’il sait dire, le compagnon peut-il se contenter de répondre à des questions posées par ceux qui confisque la parole ?

Puisque la parole lui est accordée, que fait-il ? Il peut transgresser la règle établie, parce qu’il s’agit bien de cela, prendre la parole, non ? Quand il s’autorise à sauter par-dessus les barrières, les détenteurs de la parole le remettent à sa place ; voilà ce qui se passe. S’il persiste, ils le déclarent indiscipliné, perturbateur, puis révolté, pour finir agitateur, dit d’un seul trait : Edmée Royer (Edmée occupe la fonction de deuxième Rôleur : la sûreté de la porte de la Chambre).

— S’il ne transgresse pas, il n’a pas d’autre choix : rester homme de métier, ou devenir professionnel ?

Les gens de métier parlent à la matière ; les professionnels disent ce que l’on peut faire avec la matière, c’est une différence. Le métier induit le compagnonnage ; la profession : l’entrepreneuriat, c’est élémentaire.

Le sujet le touche, Marcel Lebrère parle peu ; trois phrases le disent.

— C’est juste ce que tu dis, Marcel : le compagnon est autorisé à dire, mais au bout du compte l’entrepreneur détient la parole.

— Compagnon est cum panis, « avec le pain » ; le compagnon est celui qui partage le pain : le compagnon est un partageur, ça aussi c’est clair.

Quand il dit publiquement, c’est au nom d’un groupe, syndicat ou autre, qu’il parle, rajoute Lebrère dit Angoumois L’Élémentaire.

— Le professionnel a le statut d’une personne autorisée à s’exprimer et à communiquer par la parole.

Son nom est peint sur la pancarte : Atelier de peinture, et, en dessous, en forme de signature : Augustin Bouvet.

Il dit clairement : « Mon nom est associé à mon activité professionnelle », rajoute Edmée Royer. (Edmée sait de quoi elle parle ; son mari est entrepreneur, mais c’est elle qui a hérité de la boîte de son père : Michele Ferraro, qui était maçon, et c’est elle qui l’a fait valoir. Le nom de son mari : Royer est peint sur l’enseigne dès lors qu’il n’est pas maçon).

— Si je vous suis bien, il y aurait le métier, la matière, le compagnonnage, le silence, la rébellion ; ou l’entreprenariat, dès lors parler, débattre publiquement ? Sachant que la décision d’être ici ou là est respectable. Alors ? Peut-on incorporer sans risque un chef d’entreprise, un patron à notre Chambre ? demande Besson, L’Amour-Du-Travail.

— Ça va un peu vite, vous ne trouvez pas ? Il y a du pour et il y a du contre.

— Mais ici nous sommes tous égaux, non ?

— C’est justement, j’aimerais bien que l’on en reparle ; la chose est trop sérieuse.

— Tu le connais bien, Vitrac ; tu as bien connu son père ! Et nous nous en souvenons tous.

— Si on l’a connu ? Bien sûr ! C’était un courageux ; il en demandait beaucoup trop à ses ouvriers.

— Il demandait aux autres ce qu’il se demandait à lui-même ; c’était son tort, ça l’a coulé.

Il était le plus sérieux, et le plus sale de tous les plâtriers ; on le suivait à la trace. Ses plâtres étaient toujours sur des cueillies et des repères.

— Parle en français ! Cueillies, repères, quèsaco ?

— Excusez-moi ; ce sont des mots du bâtiment. Les cueillies sont des traits de plâtre pour former les angles ; on commence par ça avant de dresser un enduit ; d’autres travaillent à la volée.

— Ne nous égarons pas ! (Ladeveze veut en finir avec toutes ces digressions). Son père, Fernand, était des nôtres ; vous connaissez son fils depuis qu’il était enfant. On ne peut pas reprocher à son père d’avoir fait suivre des études à son fils, et qu’il y ait réussi, alors pourquoi tourner autour du pot ?

— Tu le sais, ce sera la première fois que l’on recevra un ’entrepreneur ; ce ne sont pas nos habitudes.

— Puisque c’est lui qui demande, et que vous le connaissez : où est le risque ?

— Le risque, c’est qu’après lui il en présente d’autres qui seront entrepreneurs comme lui, et qu’en peu de temps ils soient les plus nombreux, et que nous ne serions plus ce que nous sommes.

— Je te remercie de dire les choses telles qu’elles sont. Je dois le dire, je ne l’ai pas vu venir ce coup-là.

Son souffle retrouvé :

— Il me faut bien l’admettre ; si nous en sommes là, les oppositions sont plus sérieuses que je l’imaginais.

Voulez-vous en reparler le mois prochain ?

— Et ça durera comme ça jusqu’à quand ?

— Je ne sais pas : vous avez la parole.

— Si j’étais sûr qu’il reste à sa place, je voterais pour lui, mais je ne sais pas.

— Et comment veux-tu savoir ça ?

— Où nous sommes sûrs de nous, ou nous ne le sommes pas. Ou nous croyons à ce que nous faisons, ou nous n’y croyons pas dit Périgord L’Amour-Du-Travail.

— Je suis d’accord avec ce qui vient d’être dit : ou nous sommes sûrs que ce que nous faisons peut intéresser le fils Vitrac, ou nous lui conseillons d’aller voir ailleurs.

— Et ailleurs, tu t’imagines qu’il s’y trouvera mieux qu’ici ?

— Je ne suis sûr de rien ; dans tous les cas, il échappera à nos discussions sans ambition.

— Pouvons-nous procéder à un vote ?

— Pour demander quoi ?

— Pour demander si nous acceptons de recevoir Antonin Vitrac. Si le vote est favorable, nous établirons une série de précautions.

— De précautions ou de conditions ? Réagit Guilhem L’Amie-Fidèle toujours fine pour débusquer ce qui peut être sous-entendu.

— De conditions que nous aurons la précaution de lui soumettre.

Ladeveze La-Bonne-Conduite est satisfait ; en parlant il a sorti la Chambre de ses mauvaises appréhensions ; le bon discernement aboutit à une sagesse qu’il exprime modestement.

— Je crois que nous avons eu raison de voter ; le résultat est le suivant : la candidature d’Antonin Vitrac est acceptée à l’unanimité, ce qui est la preuve que parler est utile, on ne peut pas dire que ce vote a été obtenu aux forceps.

La séance du mois prochain établira les conditions que nous lui soumettrons, entre autres la réalisation d’un ouvrage technique de qualité. Le Troisième Ancien, Mauduit Marche-à-Terre, intervient pour apporter un peu de sérénité aux éventuelles inquiétudes.

— Il est capable de faire des travaux que nous ne savons pas faire, je vous le garantis ; c’est un gars du bâtiment, ça se connaît qu’il a manié la truelle.

N’oubliez pas qu’il a fait cinq ans à Felletin, puis l’école des conducteurs de travaux de Toulouse. Non seulement il connait le maniement de la truelle, mais il sait aussi tracer des plans. Son père avait dans l’idée d’en faire un ingénieur ; quand il est mort, le gamin a cessé ses études. Alors vous comprenez bien que, pour le chef-d’œuvre, il aura à cœur d’en faire un qui sera très beau.

Une année plus tard, Antonin Vitrac est reçu compagnon Égalitaire Maçon-Constructeur, inscrit à la Chambre de Cognac. Son nom ? Aunis La-Victoire. Son chef-d’œuvre ? Un pont biais à deux piles et cinq arches, en béton poli, à l’échelle du dixième.

Ladeveze pense qu’à la suite de cette Réception, la Chambre pourrait imaginer le recrutement, non plus par métier, mais par filière : du carrier à l’architecte ; du céréalier   au pain ; du vacher au fromage ; du maraîcher à l’assiette.

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