Catégories
Expressions

Compagnonnage et Franc-Maçonnerie, héritage ou emprunts : l’éternel débat

« Les jumeaux  » Photo personnelle Guépin B.L. – La double appartenance

La parenté entre le Compagnonnage et la Franc-maçonnerie est une question complexe et récurrente aussi bien pour les Pays, pour les Frères que pour le grand public.
En effet, ces deux organisations, également mystérieuses aux yeux du grand public, partagent des symboles communs, (par exemple l’équerre et le compas entrecroisés) ce qui entretient l’idée d’une parenté. Les Francs-maçons sont très souvent persuadés d’une filiation et vont même jusqu’à la revendiquer, tandis que la plupart des Compagnons, surtout après la période vichyste, s’opposent vigoureusement à cette idée et, parfois, cultivent un antimaçonnisme marqué (notamment à la FCMB).
Ainsi, la Franc-maçonnerie (par exemple la GLNF) est bienveillante à l’idée de double appartenance alors que cette pratique est interdite dans de nombreuses sociétés compagnonniques, sous peine de radiation. La Franc-maçonnerie se définit comme « SPÉCULATIVE » c’est à dire centrée sur le spirituel, le symbolisme, la réflexion, le travail sur soi dans le but d’améliorer l’humanité en commençant par se grandir. Elle imagine le Compagnonnage comme étant essentiellement « OPÉRATIF » c’est-à-dire principalement axé sur les métiers (corporatistes), le travail manuel, les matériaux et les outils, ce qui n’empêche pas le partage de valeurs spirituelles.

Diplôme de Maître Initié des Compagnons Charpentiers du Devoir de Liberté dits « Les indiens »

La question du rejet de la Franc-maçonnerie par certains compagnons, comme ceux de la FCMB (Fédération des Compagnons du Devoir et des Métiers du Bâtiment), s’inscrit souvent dans un contexte plus large de tensions entre les valeurs portées par la Franc-maçonnerie et celles de certaines traditions ou institutions religieuses ou philosophiques.
Plusieurs autorités religieuses, notamment catholiques et musulmanes, ont historiquement considéré que l’appartenance à la Franc-maçonnerie était incompatible avec leur foi. Par exemple, l’Église catholique a réaffirmé en 1983 que l’appartenance à la Franc-maçonnerie reste incompatible avec la doctrine catholique, en raison de la méthode maçonnique qui refuse de reconnaître une vérité finale ou révélée, ce qui entre en contradiction avec l’adhésion à une vérité normative et révélée, comme celle prônée par les religions abrahamiques.
La Franc-maçonnerie repose sur une approche critique et une remise en question permanente des vérités, y compris révélées. Cela peut être perçu comme une menace pour des institutions qui reposent sur des dogmes ou des vérités absolues. Comme le souligne un débat récurrent, « adhérer à une vérité normative, révélée, ultime et soumettre toute vérité à la révision critique permanente est une contradiction performative ».
Certaines sociétés de Compagnonnage rejettent la Franc-maçonnerie en raison de son adhésion (réelle ou fantasmée) perçue avec des idéologies ou des mouvements politiques spécifiques, ou encore en raison de son rôle historique dans la promotion de valeurs laïques, humanistes ou universelles, qui peuvent entrer en conflit avec des visions plus traditionnelles ou conservatrices.
Ajoutons à cela que le caractère discret, voire secret, de certaines pratiques maçonniques alimente la méfiance et les théories du complot, ce qui peut pousser des institutions ou des groupes à prendre leurs distances, voire à interdire à leurs membres d’y adhérer.
Pour certains Compagnonnages traditionnels, le rejet de la Franc-maçonnerie peut aussi s’expliquer par une volonté de préserver une identité et des valeurs propres, parfois perçues comme incompatibles avec l’universalisme et l’ouverture critique prônés par la Franc-maçonnerie.
Pourtant, certaines sociétés de Compagnons, telle l’Union Compagnonnique, ont historiquement toléré, voire encouragé la double appartenance, considérant que le Compagnonnage de métier ne pouvait pas tout enseigner et qu’il était sage, pour un travailleur manuel, d’approfondir la spiritualité aux côté des spéculatifs.

Détails repérés sur le diplôme de Maître Initié, dans les arbres à droite et à gauche du tableau ci-dessus. Il y en a d’autres, au lecteur de les trouver !


Notons que Plusieurs des fondateurs de l’Union (1889) étaient francs-maçons. Chez les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre (branche de Salomon), cette pratique de la double appartenance était même quasi systématique au XIXe siècle.
Les motivations de ce rapprochement étaient multiples. Après leur Tour de France, certains Compagnons cherchaient à maintenir des liens symboliques et de sociabilité fraternelle au-delà de l’aspect corporatiste du Compagnonnage. La franc-maçonnerie, également réseau d’entraide, offrait un filet de sécurité supplémentaire dans les villes sans siège compagnonnique. Enfin, ne négligeons pas le contexte militaire puisque, sous l’Empire, des Compagnons passaient par les loges militaires.
L’équerre, et le compas, emblèmes partagés, renvoient à la géométrie, art libéral fondamental pour les deux mouvements. Leur usage ne prouve pas une origine commune, mais plutôt un substrat culturel partagé lié à l’architecture et aux métiers du bâtiment.
Les similitudes rituéliques s’expliquent par des emprunts, des Compagnons à la Franc-maçonnerie, à partir du XVIIIe siècle. En effet, les rituels maçonniques étaient accessibles en librairie, et des Compagnons lettrés s’en sont inspirés pour enrichir leurs propres pratiques, jugées trop sobres et chrétiennes.
Il s’agit donc plus d’un héritage culturel, que d’une filiation.

La parenté ne doit pas être cherchée entre la Franc-maçonnerie spéculative (XVIIIe siècle) et tous les Compagnonnages, mais plutôt entre les loges opératives écossaises et anglaises (ancêtres de la franc-maçonnerie moderne), les compagnonnages européens de tailleurs de pierre (les Free-Masons anglais, par exemple). Le vrai lien réside dans leur culture commune : celle des métiers du bâtiment, des arts et des sciences connexes.
Si les deux mouvements partagent des symboles et des rituels, leur relation est davantage marquée par des emprunts historiques du Compagnonnage aux Francs-maçons et un héritage culturel que par une filiation directe.

Pays Guépin, le 08 juin 2026

Je prie le lecteur de noter que cette réflexion est personnelle, qu’elle est nourrie d’expériences vécues et de nombreuses lectures. Elle émane aussi d’échanges avec divers protagonistes Compagnons, Francs-maçons et de Pays pratiquant la double appartenance ou la rejetant. Elle n’engage que moi.

Une réponse sur « Compagnonnage et Franc-Maçonnerie, héritage ou emprunts : l’éternel débat »

Oui, les compagnonnages actuels sont héritiers, qu’ils le veuillent ou pas, des usages maçonniques accumulés par leurs devanciers, depuis le début du XIXe siècle.
Entre parenthèses, sans vraiment connaître ces usages et leurs finalités dans une tradition qui n’était pas la leur.
Il faut l’admettre : surtout par paresse, les ouvriers et les artisans, à peu s’en faut, ne furent jamais friands de lecture ou d’écriture.
Ils se contentèrent de copier les ouvrages maçonniques, où ils trouvèrent du « prêt-à-porter » pensé, et expérimenté, qui permit de régénérer les anciennes pratiques qui évoquaient les imaginaires médiévaux et chrétiens, incomprises des générations de leur période.
Aujourd’hui, d’aucuns voudraient épurer les rituels et les usages qui en découlent de cette maçonnisation : et bien non !
Cette maçonnisation est un héritage de plus de deux siècles, c’est un legs : il est à considérer comme tel.
De là à l’augmenter, non !
Ce serait une erreur.
A la Franc-maçonnerie : la Loge.
Au compagnonnage : la Chambre.
Des Franc-maçons partout, mais de la Franc-maçonnerie, nulle part ailleurs que dans la Loge, et surtout pas dans la Chambre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *