Catégories
Expressions

Le billet du Soutien de l’Union (N°10)

Illustration originale réalisée avec l’aide de l’IA

Séance du Bureau d’Angoulême le samedi 24 juin  2028.

La Chambre Égalitaire d’Angoulême compte 27 membres actifs, Compagnons et Aspirants, dont 16 pour les Bureaux de passage de Jarnac ; Cognac ; Saintes ; Barbezieux.

Sont réunis en séance du Bureau de la Chambre les Pays élus à cette fonction :

L’Ancien : Urbain Ladeveze.

Le Deuxième : Henri Lécuyer.

Le Troisième : Maurice Mauduit.

La Secrétaire : Armelle Galodé.

Le Secrétaire-Adjoint : Raymond Besson.

La Trésorière : Rose Guilhem.

Le Trésorier adjoint : Tonin Vitrac.

La 1re Rôleuse : Edmée Royer (maternité).

La 2e : Vivianne Boisdron (Tour de France).

La 3e : Renée Combret (excusée).

Ladeveze : Angoumois La-Bonne-Conduite.

Lécuyer : Saintonge La-Fierté.

Mauduit : Limousin Marche-A-Terre.

Galodé : Poitevine Cœur-Joyeux.

Besson : Périgord L’Amour-Du-Travail.

Guilhem : Île-de-France L’Amie-Fidèle.

Vitrac : Aunis La-Victoire.

Ladeveze : Tailleur d’habits.

Lécuyer : Menuisier.

Mauduit : Maçon-Constructeur.

Galodé : Chirurgienne de la main.

Besson : Peintre-en-bâtiments.

Guilhem : Masseuse réparatrice.

Vitrac : Maçon-Constructeur.

La séance se tient dans une salle fermée, assez spacieuse pour contenir une longue et large table de bois et de nombreuses chaises.

Le silence est celui d’une réunion qui commence tôt un jour de repos.

Une décision doit être prise.

Le nom AUDE apparaît sur un dossier posé au centre de la table.

Personne ne parle immédiatement.

Le silence est un peu frais, ça regarde les montres : il est 9 heures.

— Pays, la séance du Bureau est ouverte.

Ladeveze, un homme juste et Premier Ancien, ouvre le dossier qui est sur la table.

Prenant son temps il vérifie l’objet de la séance.

La chose faite, il prend la parole :

— Nous avons tous lu le dossier ?

Constatant que chacun opine, il poursuit :

— Je vous écoute.

— Je vais être direct.

Qui présente cette jeune femme ? Demande Lécuyer, un homme très fraternel, qui a un caractère et des goûts sélectifs.

— Je présente cette jeune femme, répond Ladeveze, pourquoi cette question ?

— Je ne suis pas certain qu’elle soit faite pour notre Chambre… ailleurs peut-être… je ne dis pas, ici… je doute.

— A cause de quoi ? Questionne Armelle Galodé qui emballe toujours ses remarques dans un sourire.

— A cause de quoi ? Mais de ses difficultés, et puis… ne le négligeons pas… son handicap.

— Je préfère que l’on en parle plus tard, répond Ladeveze.

— C’est pourtant l’objet de cette réunion et de nos réflexions ; autrement, il n’y aurait pas de sujet.

On pense tous la même chose, mais personne n’ose le dire clairement ; à un moment, il faut être lucide, nous avons des exigences, rajoute-t-il, la Réception n’est pas une promenade.

— Ce sont des exigences… ou des habitudes ?

— C’est la même chose, ou est-ce que je me trompe ?

— Eh bien, transformons la Réception en promenade, et l’affaire sera réglée une fois pour toutes, conclut la souriante Armelle.

— Il ne faut pas non plus se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir les réalités.

Si tu veux t’inscrire dans un club de football, si tu ne peux pas courir derrière le ballon, tu ne joueras pas au football, dit le fraternel Mauduit et  réaliste Limousin.

Chacun a ses limites, il faut l’admettre.

— Le compagnonnage n’est pas un sport, ou bien c’est moi qui me trompe, fait remarquer Ladeveze.

— S’il n’est pas un sport, il est très sélectif ; tout groupe choisit ses membres, sinon il ne transmet plus rien, poursuit le maçon constructeur Mauduit.

— Par expérience, les Chambres meurent plus souvent de dureté que d’ouverture.

— Là est la question, ne pas trop ouvrir sans trop fermer la porte ; où placer le curseur, je vous le demande ? Résume Ladeveze qui a réfléchi à cette question.

— C’est facile à dire quand on a déjà sa place depuis longtemps.

— Tu crois ?

— Je souhaite surtout que l’on ne confonde pas la générosité fraternelle et la faiblesse.

Pour la première fois, Rose Guilhem qui  comprend, et parle peu prend la parole.

— Et dureté et valeur, on peut les confondre ?

— Personne ici ne veut humilier cette femme.

Mais enfin… nous savons comment fonctionne le monde.

Certaines choses demandent des capacités particulières, je ne veux pas revenir sur la Réception… mais tout de même… ! Dit Besson, le courageux, le fraternel, l’artisan peintre-en-bâtiments périgourdin.

— Justement, parlons du monde.

Il me rappelle chaque jour que je ne suis pas assez conforme, ou trop différente, est-ce que c’est mieux ?

— Nous devons l’ignorer ?

— Non.

Mais nous n’avons pas à reproduire les mêmes erreurs, parce que ce sont des erreurs, rien que des erreurs, termine Rose qui se contrôle pour ne pas aller trop loin dans ses propos.

— Je peux me tromper, mais depuis des années nous parlons de transmission : de quelle transmission parle-t-on ? Des rites ? Pour quoi faire si nous ne changeons pas de manière de voir les gens et les choses?

— Tu parles comme si nous étions responsables de leurs souffrances.

— Dans ces cas-là, crois-le ou pas, personne n’est innocent, c’est une responsabilité collective ! répond Vitrac, l’entrepreneur médaillé,

— Moi, j’ai travaillé pour être ici, personne ne m’a fait de cadeau, c’est vrai je n’en demandais pas non plus.

— C’est justement la question Henri : peux-tu tendre ta main avant la Réception, oui ou non ? Il n’y a pas d’autre question à se poser, dit Galodé Cœur-Joyeux.

— Ce ne sont pas toujours les plus anciens qui deviennent les plus sévères.

— Ni les derniers reçus.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que celui qui a longtemps dû prouver sa valeur peut finir par barrer la porte qu’on lui a ouverte, voilà ce que ça veut dire.

— Nos exigences changent avec les années ; ce qui hier paraissait quelconque devient maintenant remarquable, ça aussi, ça change ; alors dire que nous ne changeons pas de manière de voir est plus que faux, dit calmement Ladeveze.

— Et si nous nous trompions ?

— Nous nous tromperons forcément, comme avec certains que nous avons acceptés, et d’autres que nous avons refusés, lui répond Galodé.

— Alors, dis-moi Armelle, à quoi ça sert d’être aussi exigeants ?

— A se raconter une belle histoire, pas davantage, et quand on y arrive, on est contents de soi, répond Armelle en souriant.

— Une personne qui frappe à notre porte ne vient pas seulement chercher des symboles ou des connaissances.

Mais nous pouvons être sûrs qu’elle ne vient pas pour se retrouver réduite à ses faiblesses : n’est-ce pas ?

— C’est vrai Armelle, à force d’être regardée comme insuffisante… on finirait par le devenir.

— J’ai connu ça, ne me regardez pas comme ça, je ne parle pas du handicap.

Mais de cette espèce de sensation d’être toujours déplacée, jamais à la bonne place.

Tu apprends à parler moins fort, à demander moins, à espérer moins, à respirer moins.

— Rose a raison, je reconnais que, d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre, nous avons tous connu ça, dit Lécuyer La-Fierté qui commence à réfléchir autrement.

— Le vrai danger est peut-être de laisser résonner dans la Chambre ce qui se passe en dehors.

— Je ne sais pas comment vous le voyez, mais pour moi, ce soir, il y a plus de choses écoutées et réfléchies que d’action.

— La parole est libératoire, affirme Rose, toujours douce et compatissante.

— Personne ne regarde plus le dossier ?

On pourrait jeter un autre coup d’œil, non ?

— J’ai lu qu’elle avait fait un apprentissage chez la Georgette Bontemps de la rue de Rochefort, c’était un bon atelier, très réputé.

— Pourquoi emploies-tu ce ton méprisant : « la Georgette » ?

— Méprisant, sûrement pas, comment peux-tu penser ça Armelle ? Georgette habitait dans ma rue, elle allait à l’école avec ma sœur, son frère jouait du bugle, et moi de l’alto au patronage ! Mais si tu veux, je ne le redirai plus, dit Besson L’Amour-Du-Travail qui accuse le coup.

— Tout ça, c’est fini : le sur-mesure, la corsetterie, la gainerie ; j’en ai un sur moi ! Avec mon métier, j’ai encore besoin de mon dos.

— Je lis qu’elle a eu ses examens avec mention très bien, plus de 18/20 ; en voilà une chose qui devrait être reconnue, non ? demande Vitrac La-Victoire.

— Elle est toujours célibataire ? Quel âge a-t-elle donc ?

— Je ne sais ce que vous en pensez, Aspirant corsetière, ça se tient, dit Mauduit Marche-A-Terre, ce que je peux dire, mes Pays, c’est qu’une femme qui fait un métier comme ça ne peut pas être une mauvaise personne.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? As-tu vu les clients ? Des cabossés, des tordus qu’il faut redresser ! Pour faire ça chaque jour, il faut avoir l’âme chevillée au corps, ce n’est pas donné à tout le monde.

— Et puis, dit Ladeveze, handicapée, oui c’est sûr, mais elle n’est pas invalide.

— Nous en avons la preuve, puisqu’elle gagne sa vie en travaillant dans son métier ! Renchérit Mauduit Marche-A-Terre.

Ladeveze La-Bonne-Conduite porte un regard confiant  sur les Compagnons qui sont assis autour de la table.

Ce sont les mêmes personnes mais les visages   changent.

Il faut l’admettre : pas tous dans le même sens. Cela dit, aucun n’est resté ce qu’il était.

Ladeveze referme lentement le dossier.

Il rappelle que le Bureau n’a qu’un avis à donner : favorable ou pas, seul le vote de la Chambre est déterminant.

— L’important a été dit, le reste, c’est du règlement, de la procédure.

Après un silence, Ladeveze ajoute, selon cette vieille habitude qui consiste à résumer en quelques mots ce qui vient de se vivre :

— Certains se trompent peut-être… ou bien ce sont les autres qui se trompent, mais nous avons tous parlé pour protéger ce que nous aimons.

Après une pause nécessaire, Ladeveze lâche :

— Je crois… que ce matin, nous n’avons pas seulement parlé de cette jeune femme.

La secrétaire le mentionnera.

Puis, reprenant son souffle, il dit :

— Bien.

Nous allons procéder au vote.

■■■

— Bien.

Procédons au dépouillement.

Le nombre de votants étant limité à sept, Ladeveze proclame les résultats ; sans triomphe il dit :

— A la question « Êtes-vous favorable ? » il a été répondu par sept réponses positives, ainsi le Bureau est favorable à l’Adoption de la candidate qui, dès à présent, prend le statut de Prétendante.

Après une seconde pause il dit :

— Pays, nous avons travaillé, et le temps du repos est venu.

« Hauts les cœurs » donnons-nous l’Accolade Fraternelle avant de nous séparer.

Il ajoute :

— Sept Pays visionnaires font avancer le compagnonnage sur la voie de l’égalité : nous n’avons pas parlé sans prendre de décision.

Vive le compagnonnage !

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

■■■

2 réponses sur « Le billet du Soutien de l’Union (N°10) »

Au delà des mots une évidence : une grande preuve d’une volonté de hisser la grandeur d’âme du Compagnonnage encore plus haut !

Merci mon Pays

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *