ATTENTION :Je prie le lecteur de bien vouloir comprendre que ce texte est en grande partie une interprétation personnelle, alors il faut que je le dises en préambule. Ce témoignage tient pour partie de ce que j’ai appris au fil de ma vie, mais aussi de mon ressenti et vécu personnel. Si je ne le précisais pas, je pourrais être moqué et plaisanté, voire agressé, parce pour le coup, je touche à un domaine réservé des « Compagnons tatillons », et il y en a de tous les bords, des tatillons !
A propos de ma canne des Compagnons Egalitaires :
Ma canne de Compagnon Egalitaire est un objet symbolique riche en significations, reflétant les valeurs, le parcours et les traditions de cette communauté.
Voici une description des différentes parties qui composent ma canne de compagnon, ainsi que leurs significations :
1. Le Pommeau– Description – Signification :
C’est la partie supérieure de la canne, réalisée en corne noire de zébu et souvent sculptée et décorée de symboles christiques. Le pommeau symbolise l’accomplissement et la maîtrise du métier. Il représente aussi l’ouverture d’esprit et la quête de savoir. Il contient encastré dans la tête, une pastille en os gravée mentionnant l’identité et l’appartenance du propriétaire. (Cette pastille était autrefois en ivoire, mais c’est interdit depuis 1948)
2. La Tige ou le Fût– Description – Signification :
C’est le corps principal de ma canne, en Jonc* de Malacca(La province de Malacca se trouve sur la côte est de la Malaisie). La tige symbolise le parcours du compagnon, son Tour de France, et les épreuves traversées. Elle représente la droiture, la force et la persévérance.
*Pourquoi un Jonc ? Poursuivi par des assassins, Maître Jacques s’enfuit dans un marais où il ne dût sa survie qu’à un tapis de jonc qui le sauva de la noyade. En souvenir de ce moment, il conservait toujours dans sa chemise, un petit bout de Jonc que ses fidèles Compagnons retrouvèrent quans ils lui portèrent les derniers soins avant ses funérailles.
3. La Corde – Description – Signification :
Une corde, en soie noire, est enroulée autour de la tige, avec des nœuds et des pompons. La corde symbolise les liens de fraternité et de solidarité entre les Compagnons Egalitaires. Les nœuds représentent les différentes étapes ou rencontres marquantes du parcours du compagnon. La corde est un symbole riche en significations, notamment dans les rites et rituels du Compagnonnage Egalitaire.
Symbolique de l’apprentissage et du voyage :
La corde symbolise le parcours du compagnon, fait d’apprentissages et de voyages. Elle représente les différentes étapes et épreuves traversées par le compagnon au cours de son Tour de France, un voyage initiatique et formateur.
Lien et solidarité :
La corde symbolise également les liens qui unissent les compagnons entre eux. Elle représente la solidarité, l’entraide et la fraternité qui sont des valeurs fondamentales au sein de cette fraternité.
Transmission des savoirs :
La corde peut aussi être vue comme le fil qui relie les générations de compagnons, symbolisant ainsi la transmission des savoirs et des savoir-faire d’une génération à l’autre.
Engagement et persévérance :
Enfin, la corde représente l’engagement du compagnon dans sa quête de perfectionnement et de maîtrise de son art, ainsi que la persévérance nécessaire pour atteindre ses objectifs.
4. Les Pompons– Description – Signification :
Les pompons sont situés aux extrémités de la corde. Ils symbolisent l’équilibre, la dualité et la complémentarité, ainsi que le début et la fin du parcours du compagnon. Les deux pompons qui terminent la corde sur la canne des Compagnons Egalitaires ont également une symbolique particulière : l’un représente les acquis et le savoir et l’autre, le devoir de transmission.
Symbolique de l’équilibre :
Les deux pompons représentent l’équilibre entre différentes forces ou aspects de la vie du compagnon. Cela inclut l’équilibre entre le travail et la vie personnelle, entre la théorie et la pratique, entre la matière et l’esprit.
Dualité et complémentarité :
Ils symbolisent la dualité et la complémentarité, comme le jour et la nuit, ou encore le savoir-faire manuel et le savoir-être. Cela reflète l’idée que différentes forces ou qualités sont nécessaires et se complètent pour former un tout harmonieux.
Parcours et accomplissement :
Les pompons symbolisent également le début et la fin du Tour de France des compagnons, marquant ainsi le parcours accompli par le compagnon au cours de son apprentissage et de ses voyages.
Transmission et héritage :
Enfin, ils représentent la transmission des savoirs et des valeurs d’une génération à l’autre, soulignant l’importance de l’héritage et de la continuité au sein de la Fraternité du compagnonnage égalitaire.
5. Les Décorations et Symboles Gravés(sur la Férule en Laiton) – Description – Signification :
Divers symboles, initiales, ou motifs peuvent être gravés ou sculptés sur la canne. Ces décorations symboliques, d’origines historiques, christiques ou bibliques représentent les valeurs des compagnons, les métiers, les lieux visités, ou des événements marquants. Elles sont souvent personnelles et uniques à chaque compagnon.
6. L’embout en acier ou « Le Fer » – Description – Signification :
C’est une pièce métallique située à la base de la canne, toujours en métal. « Le fer » symbolise la solidité, la stabilité et l’ancrage. Il représente aussi la protection et la force nécessaire pour surmonter les obstacles.
Chaque partie de la canne des compagnons est ainsi chargée de sens et contribue à raconter l’histoire et le parcours unique de son propriétaire au sein de la communauté du Compagnonnage Egalitaire. Ces symboles sont profondément ancrés dans les traditions et les valeurs de chaque Compagnon Egalitaire et ils peuvent varier légèrement selon les métiers, les interprétations individuelles et les traditions spécifiques au sein des multiples sociétés de compagnons, mais ils restent globalement cohérents avec les valeurs et les principes de ces communautés.
Nota bene : Toutes les photos illustrant cet article sont la propriété exclusive de leur auteur, le Pays NC.
Document historique disponible dans le domaine public
La Conduite des vitriers d’Auch.
Voilà que survenue de la luisante nuit d’avril, l’aube intacte s’effaçait pour que l’aurore apparaisse. Du plus lointain qu’allait la vue, le ciel s’éclairait.
A vigiles sonnées, les yeux levés ils attendaient les vitriers ; ils espéraient qu’à l’orient l’avenir promis par les dieux pointerait sur l’horizon bleu. Le jour se leva !
A diane battue ils marchaient : les compagnons, ils avançaient : les Agenais, les Gascons et les Nantais, les Berry, les Languedoc et les Bretons ! Deux à deux Ils allaient par la Victoire, les faubourgs et Léognan. Ils chantaient le Tour-de-France, les bordelaises et les vertus, et ils trinquaient, et souvent ils trinquaient, et par trois fois ils trinquaient : les vitriers, ils portaient des santés à leurs frères de Bordeaux et de Gascogne, ah ! qu’ils allaient joyeux et fiers, rien davantage ne pouvait remplir les cœurs que le Devoir ; rien plus que le voyage comblait les appels de l’âme et n’enchantait de ses réponses les questions de la raison. Timbres clairs, jambes puissantes, bonjour ma France, regarde-les passer tes vitriers !
Voilà le soleil hissé dans le ciel. L’air était tendu et frais aux visages nus. D’une manœuvre, d’un écart à droite dans un chemin blanc, là s’affermit la conduite. Ils enhardissaient leur Pays sur le départ : les vitriers, ils l’étreignaient et lui donnaient l’accolade des adieux quand lui était tout à son bonheur de battre aux champs : il partait.
En ces formes ils lui fient leurs saluts : les vitriers :
« Nous te souhaitons bonne santé et bon voyage Pays, que le Devoir inspire et serve de guide, pour toi et pour tous les bons Pays d’Auch, sans oublier ceux qui sont sur les champs.»
Il leur répondit :
« Maintenant Pays adieu, soyons toujours en accord avec le Devoir qui nous commande de nous aimer les uns les autres, et de là vivons en paix ; alors, les vents favorables gonfleront les voiles de notre vaisseau, et souffleront pour nous. »
Les adieux faits, il se tourna vers Auch, genou à terre, le Rôleur le poussa ! Par Léognan, les faubourgs et la Victoire, elle s’en retourna la Conduite ; ils étaient joyeux, ils étaient confiants, vers leurs devoirs ils allaient les compagnons.
Trois Pays Vitriers sur le chemin du Tour de France, leur Conduite partait de Bordeaux, ils sont au confins du Gers, maintenant ! Document réalisé par le Pays NC – Assistance IA
Ah ! Que d’émois n’envahirent-ils pas mon cœur et mon esprit sur cette route poussiéreuse ? Combien de réflexions ne frappèrent-elles pas au droit de ma raison ? Ces adieux d’avec mes frères me saisissaient, me troublaient et m’agitaient. Et puis voilà qu’en plus du cœur gros des adieux, la solitude et le silence qui faisaient suite à la compagnie me plongeaient dans un trouble qui m’émouvait, et tirait les larmes de mes yeux. J’étais à cheval, sorti de Bordeaux, pas entré dans Auch, je n’étais plus de Bordeaux, et pas encore d’Auch. Je fredonnais un chant qui m’inspirait et m’encourageait :
Il part sur le tour de France, Peu d’argent mais riche d’espoir. Rien n’égale sa vaillance, quand il pense à son Devoir. En son âme noble fière, confiant en son destin. Sans regarder en arrière, bravement suit son chemin. Ne craignant pas la misère, ni les peines les tourments. Il voit l’art noble chimère, l’attirer comme un aimant. Et il pense à la pléiade, de ces Compagnons passants. Bâtisseurs de cathédrale, à leur tour bravant les ans. Cherchant toujours à s’instruire, cet honnête travailleur. Ne cherchant jamais à nuire, compagnon le joli cœur. Pour acquérir la maîtrise, en cherchant la vérité. Et fidèle à la devise, à l’honneur, la liberté.
Le chœur des oiseaux dans le ciel : (Il est ému, comme l’émotion trouble les hommes).
En quoi se transformera-t-elle cette émotion ? A marcher d’aussi loin, il en aura bien d’autres émotions. Ici il fait beau temps, là bas, le climat sera peut-être meilleur. Ici le vin est bon mais prétentieux, là-bas il sera bon et modeste. Ici les gens sont comme leurs vins. Là bas, le climat les fait jaloux, et leurs voix rocailleuses. Confondu par le trouble et l’agitation qui m’envahissaient, la jambe volontaire je pris mon chemin. Les champs chassaient la ville, les arbres chassaient les champs et venaient les vignes. C’était vers l’orient que je marchais ; c’était en Gascogne que j’allais.
Une conduite de Compagnons Charrons au départ de Bordeaux (XIXème siècle)
Document historique disponible dans le domaine public
Restauration d’un arc sur une façade romane. Taille et pose de claveaux sur un vau. Photo Pays NC
Les vents d’hiver et les giboulées printanières sont depuis longtemps passés et oubliés. Dans cette saison tous les animaux trouvent seuls leur pâture. L’on voit les champs fleuris et dorés ; tout chante sur les terres les fruits grossissent et mûrissent sur les arbres et dans les vignes. En haut tout en haut un grand soleil d’or rayonne dans le ciel bleu. Plus bas les hirondelles vont et viennent portées par un vent léger chargé des senteurs dérobées à la lointaine Espagne.
Sous la lumière orangée de l’été qui harasse les terres et les hommes, paisible et serein, le sobre clocher verse ses heures. Plus bas encore l’écho des : pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; renvoyé depuis les échafaudages élevés devant Saint-Paul émaille de sa brillance le calme de la campagne. Donnant la vie prenant la vie la nature répond à la saison. Tout plus bas cinq tailleurs-de-pierre Claudius, Colin, Victor, Garnau et Gervais aux pieds de leurs tasseaux sont à la tâche.
Cloître de l’Abbaye du Thoronet (Var)Photo Pays NC
Barthélémy est Angoumois. Son beau-père, dans une carrière, casse à la masse et perce à la barre, des pierres. Sa mère est blanchisseuse. Il marche bas du pied gauche ce qui lui vaut le surnom de Claudius. De l’équipe devant Saint-Paul il est le plus âgé. Angoulême La Bonne Volonté est son nom. Nicolas est breton, né d’un père chaussonnier. Toujours inquiet, attentif et secret ; il croit aux choses tues ; la vérité est cachée, les plus belles sources sont les plus profondes. Le chantier le surnomme Colin, son nom : Cogles La Loyauté. Victor est catalan. Son père est teinturier et sa mère corsetière à façon. Il parle mal de la force publique et des curés. Son goût va aux beaux hommes sous l’uniforme. Il est : Salses La Franchise. René est Angevin. Le parler angevin a transformé René de gar’né, en gar’no, pour finir en garnau. Depuis les architectes jusqu’aux clients tout le chantier lui sert du monsieur Garnau. René a prêté serment aux Compagnons Égalitaires Tailleurs-de-pierre de Bordeaux, il est reconnu par ses frères comme Saint-Mathurin La Sagesse. Gervais est bordelais. Son père est le garde-chasse du château de Malemort, sa mère y est cuisinière. De toute sa famille proche ou lointaine, Gervais est le seul qui ait un véritable et juste métier. Sa bonne étoile l’a conduit chez les Égaux. Des cinq tailleurs-de-pierre devant Saint-Paul il est le jeune. Son nom et son titre sont Cubzac-les-Ponts La Sincérité Compagnon Égalitaire Tailleur De Pierre.
Grand escalier d’honneur du Palais Rohan (Hôtel de Ville de Bordeaux). Le rampant de l’escalier est posé sur un départ de voûte. La pente du rampant, l’arrondi de la voûte rencontrent un arc en anse de panier au dessus d’une porte. La déformation ainsi provoquée donne ce tracé : chef d’oeuvre de stéréotomie.Photo Pays NC
Les polkas, laies et taillants frappent la pierre. De leurs ciseaux et gradines au grand air chaud les cinq frères taillent et façonnent abaques et modillons. La pierre est dure la vie est chère, la « pierruche » est partout, envahit tout. Le passe-partout va et vient, il brise les reins, maltraite les épaules. Les tailleurs-de-pierre tirent quand la pierre retient, se défend, crisse sous les dents de la scie, elle désigne l’agresseur, et de guerre lasse elle cède à l’acier qui la divise, puis, sans retenue elle s’incline et se couche.
Un million d’année qu’elle attendait celle-là pierre qui vient maintenant tranchée « ah ! Comme rien ne résiste à l’humain enragé. » Avec la journée qui s’avance l’eau tiédit dans la barrique, les outils s’alourdissent, et les bras s’amollissent. La charge est lourde, la corde est sèche aux mains cornées. Le moufle craque, les poulies tournent : à bras d’homme la pierre se hisse au-dessus des yeux attentifs. Depuis le temps de sa construction Saint-Paul n’avait plus vu d’aussi valeureux et vigoureux tailleurs-de-pierre ; l’ardeur de leurs cœurs éprouvés fait battre les massettes : pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan conversent-elles : « Qu’il est enviable aux yeux accablés du vulgaire d’observer un semblable accord fraternel ! »
Petite base XVème siècle taillée en pierre de Lavoux. Taille Jean-Louis Boistel Photo Pays NC
D’un appel, d’un signal de la main, Claudius appelle les tailleurs-de-pierre qui suspendent leur effort. Ils se tournent vers la barrique, tirent des profondeurs de l’eau qu’elle contient un lien noué à une bouteille de vin qu’ils y conservent au frais. La bouteille circule de main en main, chacun s’y désaltère ; ils regardent le chantier, soufflent un coup, et reprennent à dresser et tracer, à tailler et poser De leurs mains cornées ils taillent la pierre blanche et sonore. Le travail est leur bouclier, l’ami des hommes au cœur droit ; avec la dignité il leur rend la fierté. Et eux leur vie durant sur les tasseaux toujours la même pierre ils taillent.
Le tailleur-de-pierre est un juge, la taille est une inquisition, elle réclame un aveu, coûte que coûte, la pierre doit révéler ce qu’elle recèle à celui qui la scrute, comme le malfaiteur ouvre la porte close, il y entre par effraction. Il sait être violent ; il peut être dur comme le fer qu’il tient dans ses mains, pour tout écraser, pulvériser, broyer : il le sait, c’est pour cette raison il se donne des règles qui le défendent et le surveillent. Que cherche-t-il ? Il cherche à recréer la première rencontre de l’homme et de la pierre, cette recherche qui le pousse et l’engage : il est mélancolique d’un passé qu’il n’a pas connu.
Escalier sur Voûte sarrazine dans une tour ronde, Pierre de Frontenac marbrier. Tracé, Taille, Pose et photo Pays NC
Alors il frappe, il frappe toujours il frappe et refrappe dans le vain espoir que la pierre lui réponde, or la pierre lui répond, et il ne sait l’entendre. Comme d’autres cherchant l’amour passent de lit en lit de bras en bras, le tailleur de pierre passe de pierre en pierre. Que préfère-t-il : tailler ou frapper ? Tailler bien sûr ! Cela dit avec le temps il ne sait plus si c’est tailler ou frapper. Tailler est un crime, la perte de l’innocence ; seule la pierre brute est une pierre parce qu’elle est vierge, comme le sable qui n’a jamais connu la main de l’homme. La pierre taillée n’est plus une pierre : c’est un oiseau en cage.
Frapper est un geste impuissant qui donne l’illusion d’effacer le monde, c’est le pouvoir du hasard, et le hasard n’a pas de volonté, et pas d’intelligence non plus. Comme ils aimeraient retrouver les temps d’avant cette première rencontre ; ils savent que c’est impossible, pourtant ils frappent. Et ceux-ci qui taillent frappent, et ceux-ci qui frappent taillent. D’un cœur unique ils cherchent l’écho au chœur de leurs massettes battantes, et les générations succèdent aux générations, elles se passent la main et frappent et taillent.
Est-ce pour cette raison qu’en quelque sorte ils taillent la pierre ? Peut-être, et puis ils sont là pour ça : c’est vrai qu’ils sont là pour ça. Le tailleur-de-pierre avance il a les mains calleuses, un col de bœuf, les intestins vides ; à chaux et à sable il bâtit des demeures et des tombeaux pour les vivants et les morts.
Et pan, pan, pan, et pan, pan, pan, et pan, pan, pan…
Ce serait plus simple de dire que c’est celui qui a le ciseau et la massette qui commande. A-t-il déjà entendu les anges se tordre de rire ? S’il veut les entendre, qu’il leur dise que c’est lui qui commande à la pierre Entre eux celui qui a donné à celui qui n’a pas chacun partage ce qu’il a ; qui la puissance d’une épaule, une facilité d’outil, une intelligence au compas. Avant de tailler il faut tracer, ils se passionnent pour la chose ; quand il faut quatre coups de compas, le mieux géomètre le fait en trois ; c’est le sujet d’un enjeu ! Voilà celui qui reçoit qui offre à boire, et celui-ci qui donne aussi ! Ceux-ci n’ont ni les mains ni fermées pour donner ni tendues pour recevoir. Ils mangent le pain qu’ils gagnent !
Chaque soirs ils étudient, puis s’endorment en espérant. Ils réveillent l’aurore et reprennent conscience que le métier est leur appui. En ce nouveau jour le courage et le talent viendront-ils à leur rencontre ? La pierre leur sera-t-elle conciliante ? Là sont leurs secrets tourments.
Pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan …
Le tailleur-de-pierre sait d’où il part, par où il devra passer pour arriver là où il veut aller. La pierre c’est la pierre ! Peut-elle être autre chose ? Que les coups d’outils soient bons ou mauvais ils la transforment tout pareil. Deux sont perchés dans les échafaudages (squelettes grinçants battus par les vents et les eaux). Ils chevauchent boulins et entretoises, ils marchent sur les planchers de la carcasse de bois qui peut apporter la mort. Un est en bas qui prépare et qui hisse, qui répond et qui hèle. Deux sont aux billots, sur le coup d’outil ils taillent franc arêtes vives tores et nacelles. Ils taillent et taillent toujours et encore les compagnons. Pas de temps perdu, seul parfois le chant d’un oiseau virtuose les distrait à leur labeur.
L’acte de bâtir et l’air chaud les poussent à s’épargner les tourments ; ils mettent leurs mains dans les mains des ancêtres, et de l’œuvre de leurs mains à leur tour célèbrent la pierre et les bâtisseurs antiques. Les voilà rois de la terre ! Oliviers florissants qui se préparent pour le combat que le Devoir consacre.
Pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan …
Claudius dit que le métier fait l’homme et que tu dois découvrir ce qui est enfoui au fond de toi, parce qu’au mieux tu te connais, au mieux tu es pierreux, et au mieux tu tailles la pierre. Alors ! s’il y a une chose enfouie dans le tailleur de pierres, pourquoi il n’y en a pas une dans la pierre, une chose qu’il faut découvrir, une chose cachée ? C’est trop compliqué, et trop fatigant, ça s’en contrefiche, la seule chose que ça sache, c’est que leurs outils connaissent la pierre mieux que tous les tailleurs de pierre. Si la pierre doit être taillée, c’est vers là qu’elle va, où est la différence entre le vent la pluie et le tailleur de pierre ? La différence est le cœur du tailleur-de-pierre qui est descendu jusque dans ses mains et qui bat dedans la pierre taillée.
Le tailleur de pierre – Bordeaux 1975 – Dessin original Lionel Labeyrie
Ça ne sait pas si du bas de l’échafaudage aux pieds des tasseaux ça peut donner du sens aux choses ; ça serait bien étonnant de comprendre ce que ça voit. Est-ce que les choses n’ont pas de sens ? Est-ce que ce que ça dit n’a pas de sens ? Les blessures et les plaies les accidents et les drames le corps mutilé estropié, et le tailleur-de-pierre infirme les voit-on jamais dans les monuments ? Est-ce que ça n’a pas de sens ? Ah le sens ! Mais c’est la soumission, le sens, ce n’est pas un cadeau. C’est terrible, le tailleur-de-pierre doit se soumettre. Oui c’est terrible !
Une pierre c’est comme un oignon tu sais quand tu commences à l’éplucher, et tu ne sais pas quand t’arrêter. Tu retires les feuilles et tu continues une à une, ça fait pleurer, comme de tailler la pierre, c’est le cœur tendre que tu cherches, blanc, secret, parfumé, quand tu y parviens tu t’aperçois que l’oignon est gâché, dénaturé. Une pierre c’est pareil, tu tailles, tu retailles, et tu t’aperçois que tu n’as plus de pierre, il n’en reste plus que des éclats. Même si le gravier est une étape sur son chemin pour devenir poussière, il faut savoir s’arrêter de tailler : le plus terrible c’est le dernier coup d’outil. Mais les oignons tu peux en replanter ! C’est l’heure ! Ils laissent là ces entretiens qu’ils tenaient en eux-mêmes et avec leurs pierres discussions qui sont des souffrances sans réponse.
Ils iront s’asseoir à l’ombre des platanes de l’esplanade, Victor sifflera les beaux militaires, et ils porteront des santés à la pierre, aux chantiers, et aux Égalitaires tailleurs-de-pierre.
Portail et fronton en arrondi (Entrée des Jardins de l’Evêché – Blois 41) Photo Pays NC
En haut tout en haut le soleil décline, le jour vieillit. Plus bas les hirondelles excitées harcèlent l’insecte allant et venant dans le vent léger qui porte l’angélus égrené au clocher de Saint-Paul.
Encore plus bas les : pan, pan, pan se sont tus. Tout plus bas les tailleurs-de-pierre remisent les outils. Le passe-partout se tait, accordant à la pierre le répit de la nuit. Les cinq frères lancent un dernier regard sur le chantier ; ils referment après eux la palissade, et d’un pas ferme ils partent du chantier.
Au loin les pierres des murs font toujours écho aux pan, pan, pan soutenus par le souffle du vent qui raconte encore les propos d’un après-midi d’été sous le soleil charentais.
Le dessous du perron supérieur du grand escalier du Palais Rohan (Hôtel de ville de Bordeaux) appareillé en soleil sur un départ de voûte. Ce grand escalier est un chef d’oeuvre de stéréotomie.Photo Pays NC
Dans la variété des Sociétés Compagnonniques connues, Le COMPAGNONNAGE EGALITAIRE est une association indépendante des Organisations classiques, qui regroupe des aspirants, des compagnons de mêmes affinités et qui se tient à l’écart des éventuels conflits ou rivalités qu’on observe souvent entre les diverses Associations.
LE COMPAGNONNAGE EGALITAIRE fonctionne en accueillant fraternellement des femmes et des hommes de tous métiers, de tous âges et de toutes origines mus par les mêmes valeurs. C’est en ce sens que la fraternité accueille et écoute. La bienveillance prônée par tous les Pays qui nous rejoignent font de notre mouvement une forme résolument moderne du Compagnonnage.
Le geste d’un ébéniste – Photo NC
Chez les COMPAGNONS EGALITAIRES, la valeur « Métier » est essentielle ; on parle de tous les métiers manuels d’artisans qui transforment la matière (Charpentiers, Menuisiers, Forgerons, Plâtriers, Peintres, Maçons, Tailleurs de Pierre, Cuisiniers, Bouchers-Charcutiers, Boulangers, Carrossiers, Coiffeurs, Maquilleurs, Chapeliers, Couturiers, Doreurs etc… etc… et tout cela également au féminin, car nous féminisons tous les noms de métiers biensûr) et qui sont accueillis en FRATERNITE ou SORORITE.
Pourtant, en ce XXIème siècle, il convient d’y ajouter les métiers de la CREATION NUMERIQUE, tant que ce « NUMERIQUE » reste un outil au service d’une CREATION HUMAINE, pensée, réfléchie, maîtrisée et conçue par un être humain avec l’aide, pour sa réalisation, du numérique tout comme les artisans qui utilisent des machines pour leur faciliter la tâche, gagner du temps ou réduire la pénibilité.
Jamais le numérique ou l’I.A., chez les ASPIRANTS &COMPAGNONS EGALITAIRES, ne devront se substituer à l’être humain pour créer, concevoir des oeuvres. Ce ne sont que des outils au service des créateurs.
Rassemblement des Egalitaires – Bordeaux 22 & 23 juin 2013 – Photo Pays NC
FRATERNITE :« Lien existant entre personnes considérées comme membres de la famille humaine ; sentiment profond de ce lien. Lien particulier établissant des rapports fraternels ». C’est la définition exclusive du dictionnaire, et il n’y est pas question de genre. Pourtant, l’évolution de notre société a voulu différencier, par le genre cette notion de solidarité humaine en y ajoutant le terme de SORORITE, dont le dictionnaire précise que « c’est la solidarité entre femmes (considérée comme spécifique) ».
Au Compagnonnage Egalitaire, les noms ASPIRANT & COMPAGNON restent invariables en genre, la différence étant marquée par la féminisation du nom de la Province de naissance (Parisien / Parisienne ou Provençal / Provençale) et également par celui du métier quand cela tombe sous le sens. (Coiffeur/Coiffeuse ; Doreur/Doreuse ; Couturier/Couturière)
Ainsi et par exemple, un homme sera reçu Provençal Compagnon Boulanger, tandis qu’une femme sera reçue Provençale Compagnon Boulangère.
Mon béret, ma canne et mes couleurs – Photo Pays NC