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La Genèse d’une sculpture

« La Main de Rodin » – Sculpture du Pays Guépin B.L. 2000 – Pierre de Lalinde

Le sculpteur est dans son atelier. Il a installé trois lampes disposées en triangle au plafond. Les faisceaux sont orientés sur la pièce qu’il est en train de réaliser. L’artiste a positionné un pain de terre sur le plateau tournant et il enfonce ses doigts dans la matière humide et souple. Il m’explique :

« Au tout début d’une oeuvre je ferme les yeux et dégrossis la forme
générale. Comme si l’image qui est fixée dans ma tête devait passer
directement par mes mains sans être distraite ou altérée par le regard. Je fais appel à ma mémoire des formes et des volumes, à mes sensations
physiques. Je ressens l’ouvrage, comme un aveugle qui promène ses mains sur une
sculpture pour en distinguer les contours. Je pense que si l’image ou la peinture ne peut se passer du regard, la sculpture fait appel à d’autre sens plus charnels. Tout à l’heure quand j’ouvrirai les yeux, je constaterai que mes mains ont bien représenté
l’image que j’ai dans mon cerveau. Lorsque je travaille la terre, j’entre très vite en action. C’est un acte sensuel et puissant. Il faut imposer à une masse informe de s’élever, de se plier avec douceur et souplesse ou bien, au contraire, se tordre férocement, se ramasser, se recroqueviller selon l’humeur ou le projet. Le regard peut être distrait. Il peut même aller contre la volonté animale du sculpteur. Avant que le sculpteur ait achevé de s’exprimer à l’instinct, son regard peut essayer de détourner l’artiste de son projet par une ombre portée qui lui suggèrera une ligne induite ou esthétique que l’oeuvre originale aurait ignorée. J’ai pris le parti de faire travailler mes mains. Mes yeux ne viendront qu’après pour les détails et les finitions. Je suis un tactile et je veux que mes mains décident. »

Le sculpteur m’avait déjà parlé de cette sensation, lors d’une visite que nous avions menée au Louvres. Nous nous étions arrêtés devant le chef-d’oeuvre d’Antonio Canova «Psyché ranimée par le baiser de l’Amour».
Les yeux fixés sur le marbre, instinctivement je m’étais approché la main tendue pour toucher ces corps de pierre. Il m’avait, alors, expliqué.

« Ta réaction est naturelle, une sculpture attire le toucher. Quand un
observateur regarde un tableau, il est devant l’oeuvre et promène ses
yeux partout sur la toile. En s’approchant, il embrasse la totalité du
travail artistique. Progressivement il aborde les détails, les jeux d’ombre
et de lumière, la musique des couleurs et la mise en scène de la page. Il a les mains dans le dos et son esprit se promène dans les deux dimensions du tableau. Le visiteur debout devant la toile, peut y pénétrer, imaginer ce qui se cache derrière ce premier plan et tout cela, immobile les mains dans les poches. Pour une sculpture, le spectateur agit différemment. Il s’approche, puis tourne autour. On est dans le monde physique des trois dimensions. D’abord, l’observateur marche et regarde de loin. Il s’approche, recule à nouveau, puis une irrépressible attirance le pousse à s’approcher encore. Il tend la main et il caresse. Il touche, il effleure, sent le contact froid au bout des doigts. Il ressent la vie. Pour être regardée et comprise la sculpture ne peut pas se passer de la main. »

Buste en pierre de Lavoux – Sculpture Pays Guépin B.L. – 2000

Ce matin, je transporte quelque-chose qui est très précieux ! Ce sont les dernières créations de l’artiste en terre. Pourvu que les pièces soient bien calées dans les caisses. On les a soigneusement enveloppées dans des tissus, entourées de mousse. Ces trois pièces de dimension moyenne vont être coulées en douze exemplaires chacune.
Le sculpteur a demandé au fondeur de réaliser cette opération, qui est pour lui, un très gros investissement.

GBL sculptant « L’autodidacte » – 2013 – Bordeaux – Pierre de Rochebrune

« La première pièce est en pierre, elle figure un homme qui se sculpte lui-même. Il semble encore emprisonné, en cours d’extraction d’un bloc de pierre. Tout le haut du corps est dégagé, seules les jambes restent dans la masse brute. Il tient une massette dans la main droite et un ciseau dans la main gauche et s’acharne à s’auto-sculpter, pour libérer ses membres inférieurs, il est en train de se construire. j’ai appelé cette oeuvre « L’autodidacte ». Elle est très figurative, nerveuse, vive et détaillée. Je serai vigilant quant à la patine car j’aimerai qu’elle soit vert bronze, avec quelques arrêtes dorées.

Sculpture « La quête » de Nanou – Terre cuite 1977- Anne-Marie Lafforgue – Photo Guépin B.L.

« La seconde sculpture, s’intitule « Retenue » est la silhouette d’une femme nue, accroupie et lascive, très lisse, toute en rondeur, les bras entourent les genoux sur lesquels la tête de profil repose. Vois-tu, l’aspect définitif de cette pièce sera mat, avec une patine douce, une nuance à dominante rousse.« 

« Retenue » Sculpture en pierre de Lavoux – 2000 – Pays Guépin B.L.

La dernière oeuvre que le sculpteur souhaite immortaliser en bronze, représente un être androgyne, élancé qui semble s’étirer vers le ciel, vers une quête spirituelle.

« Je l’ai volontairement créée non identifiable, ni masculin, ni féminin. C’est un être humain sans sexe défini, j’ai cherché à montrer un mouvement, une attitude, un geste, un élan, presqu’une prière universelle, et je la nomme « La Quête ». Elle sera brillante comme un miroir, car je la veux lumineuse et dorée comme une flamme, une lueur tendue vers le ciel. »

Nous arrivons à la fonderie. Le sculpteur m’entraîne vers un grand hangar. Il me présente le patron des lieux.

« Voici Marc, le fondeur. C’est le matre des leux. Il va t’expliquer les règles qui régissent les fondeurs d’art. »

« Il faut savoir que pour pouvoir bénéficier de l’appellation « Oeuvre Originale », les règles sont très précises quant au nombre de copies. Supposons que l’artiste décide d’en produire douze, on n’en fera pas une de plus. Douze exemplaires, étant le maximum, il sera réalisé quatre épreuves d’artiste, marquées E.A.I/IV à E.A.IV/IV, en chiffres romains et les huit autres pièces seront numérotées de 1/8 à 8/8, en chiffres arabes. Outre les numéros, les douze pièces porteront également la signature de l’artiste, la marque de la fonderie et la date du travail.« 

Le sculpteur a déposé ses deux pièces en terre et son autodidacte en pierre. Les artisans les réceptionnent, mais s’en chargeront plus tard car il y aura un gros travail de préparation avant qu’on ne s’occupe de ces oeuvres.
Une fois les trois pièces en lieu sûr, le sculpteur me fit savoir que nous allions assister à un coulage. Il m’entraîne vivement auprès des artisans.

« Viens voir Marc, Jean et Alex au travail. Nous allons assister à une coulée
qui a été préparée pour un autre artiste. Vulcain ( C’est ainsi qu’on surnomme le Maître du grand four, ici ! ) intervient à onze heures et je tiens à ce que tu vois ça, car c’est un peu comme une naissance. Le bronze, que depuis l’antiquité on appelle aussi, en poésie ou en littérature, airain est un alliage composé principalement de cuivre, et d’étain.
Ce métal extrêmement solide n’est pas altéré par la corrosion, et il peut ainsi
traverser les millénaires, il défie le temps et garanti à l’artiste, la pérennité
quasi éternelle de ses oeuvres. »

Marc, Jean et Alex sont des artisans qui se partagent les tâches nombreuses, riches et variées d’une fonderie. Marc me détaille avec précision toutes les étapes qui sont indispensables à la fabrication d’un bronze d’art.

« Tout commence avec celui qui fabrique le moule en sable, on dit que
c’est le mouleur. Intervient ensuite le noyauteur qui conçoit les noyaux
à incorporer au moule pour réaliser les parties en creux ou la contre-dépouille de la pièce. Il faut être modeleur, quand on fabrique le modèle en résine. Une fonction qu’il ne faut pas confondre avec le mouliste chargé de fabriquer l’outillage permanent destiné au moulage coquille et sous pression. Jean est le fondeur. Il s’occupe des fours de fusion, prépare le métal avant la coulée. Après la coulée, quand tout sera froid, Alex, dit le décocheur cassera les moules pour sortir la pièce brute de
coulée. Marc fera fonction d’ébarbeur. C’est lui qui débarrassera la pièce
de tout son système de remplissage et d’alimentation, il meulera toutes
les bavures éventuelles. Enfin, l’un d’entre eux deviendra grenailleur ou
sableur. Il décapera au corindon projeté sous pression toutes les
impuretés qui adhèrent à la sculpture. »

« Les Trois Grâces » – Sculpture en bas relief – Pierre de Lavoux – Pays Guépin 2000

Mais nous assistons maintenant à la fin d’un long processus. (Le même qui sera mis en oeuvre plus tard, pour les trois oeuvres que nous venons de livrer). Avant d’entrer en atelier de fonderie, il faut préparer les copies. C’est ce que toute l’équipe va faire avec les oeuvres originales en terres ou en pierre. En tout premier lieu, il faut enduire de cire la pièce qu’on veut reproduire pour empêcher le polymère silicone d’adhérer. On la dispose ensuite sur une plaque de bois, et on prépare une rigole tout autour. On y installe une bordure afin de retenir le polymère silicone, qu’il ne se répande pas. Il faut maintenant verser ce polymère silicone liquéfié couche par couche. Cela crée une peau qui se solidifie mais reste souple. C’est sur cette forme que l’on va maintenant couler du plâtre assez épais pour faire une coque aisément manipulable. L’intérieur du moule sera fin, souple et l’extérieur solide, rigide et brut. C’est la première moitié du moule. Les oeuvriers retournent la pièce, et procédent de la même façon pour l’autre moitié.

La sculpture originale est alors entièrement enveloppée de silicone qui lui-même est enveloppé de plâtre. Il faut maintenant découper en périphérie, à la jointure des deux faces, pour écarter les deux moules et libérer l’original qui sera mis de côté. Il ne sera repris qu’à la fin du processus, pour vérifier tous les détails et éventuellement retoucher le bronze afin d’obtenir un rendu fidèle.

Deux coques ont donc été réalisées, l’une de la face et l’autre du dos de
la pièce. Il faut les rassembler, maintenant que la sculpture est sortie
dans le but d’obtenir un moule creux dont l’empreinte est absolument identique à l’oeuvre originale. Le fondeur chauffe ensuite la cire dans une marmite. Il verse délicatement cette cire dans le moule en silicone. Elle doit épouser tous les détails du moule. Plusieurs couches sont nécessaires qui détermineront l’épaisseur du bronze. On laisse refroidir la cire entre chaque couche, pour qu’elle durcisse. Les fondeurs viennent donc de reproduire la sculpture en cire. C’est l’épreuve. Elle est dégagée du moule en silicone. C’est ce moule qui sera utilisé douze fois, pour faire les douze pièces en cire strictement identiques au modèle.

La présence de l’artiste est nécessaire, il regarde et valide la pièce en cire. Il peut également demander que le ciseleur retouche sa pièce, s’il le juge nécessaire. Nous mettons maintenant en place les canaux à bronze et à évent que nous avions préparé, ce sont des baguettes de cire, de diamètres différents, puisque les canaux à bronze distribueront le métal fondu dans la sculpture, tandis que les canaux à évent permettront à l’air d’en sortir. Maintenant, nous plantons quelques clous dans la cire, en périphérie, à la jointure des deux moitiés de la sculpture, afin de maintenir à distance les moules interne et externe. La cire est aspergée de terre réfractaire jusqu’à constituer le moule externe. Il faut ensuite immerger la sculpture en cire dans un caisson en bois qui est rempli de terre réfractaire. Elle se remplit de cette terre liquide ce qui constitue le moule interne. On laisse sécher et durcir le tout. La cire est entièrement enveloppée de terre réfractaire. Nous libérons l’ensemble de son caisson en bois et nous plaçons ce bloc de terre réfractaire contenant la sculpture en cire, dans un four que nous chauffons progressivement jusqu’à 700° en 48 heures.

La cire va fondre (Cire perdue), libérant ainsi un espace dans lequel nous coulerons le bronze. N’oublions pas que l’écartement entre le moule interne et le moule externe est maintenu par les clous que nous avions pris soin de placer sur le modèle en cire. Laissons refroidir l’ensemble, puis nous placerons les moules définitifs dans des caisses de sable, prêts pour la coulée. C’est là que nous en sommes avec les oeuvres de ce sculpteur, et ce que nous allons pouvoir observer à partir de cet instant. Marc, Jean et Alex s’affairent autour d’un grand four. A bonne distance, nous sentons le rayonnement et la chaleur qui se gégage. Les trois artisans s’équipent avec des gros gants protecteurs, des tabliers de forgerons en cuir et des masques qui protègent la totalité de leur visage. Marc contrôle le cadran lumineux, sur la porte du four, il indique 1240° le bronze a fondu. Il ouvre la porte du four, Jean et Alex se saisissent des poignées écartées du creuset, ils sortent ce récipient rempli du métal en fusion et le posent à terre. Marc, muni d’une sorte de louche, enlève les scories qui flottent sur le métal incandescent. Alex et Jean se concertent, puis soulèvent le récipient avec, chacun face à face, ces poignées comme de grandes paires de ciseaux se terminant par un anneau enserrant le col du creuset.

Coulage du bronze dans une fonderie en Espagne – Photo Guépin

Ils s’avancent à petits pas chassés, et versent dans les moules ce métal rouge, orange fumant, impressionnant, magique. Marc est immobile et observe ses deux collègues effectuer cette opération avec calme et application. L’odeur est acre, mais pas désagréable. On sent ce mélange de charbon, de poussière et de métal chaud, comme dans une forge. Il n’y a presque pas de fumée. Les moules se remplissent un à un. La coulée est terminée.

La coulée – Photo Guépin B.L.

Le sculpteur Maître des oeuvres, qui tenait à être présent à ce moment-là de son oeuvre, s’est tourné vers nous, les larmes aux yeux, était-ce la chaleur ou l’émotion ? Peut-être un peu des deux, mais son visage était illuminé d’un sourire magnifique et nous n’avons pas pu nous empêcher d’applaudir les ouvriers de Vulcain. « Il ne reste plus qu’à attendre que tout cela refroidisse. Nous reviendront demain. » Le lendemain, dès potron-minet, nous sommes tous rendus à la fonderie. Les moules sont encore à peine tièdes et Alex les casse, libérant ainsi les bronzes. « Qui ne s’attend pas à ce qui sort pourrait être fort déçu ! « 
Nous avons sous les yeux, une pièce toute grise, sale, poussiéreuse et
hérissée de multiples tiges, plus ou moins tordues, enchevêtrées en tous
sens. Ce sont les canaux de coulage et des évents qui se sont remplis de bronze. Alex, Jean, Marc, et le sculpteur prennent les pièces pour les amener à l’aire de lavage à la pression. On va leur donner un bon coup de Karcher pour les débarrasser du sable qui est resté accroché. Jean s’empare ensuite d’une meuleuse et muni de ses lunettes de protection, il sectionne toutes les tiges des canaux à bronze et évents. Le sculpteur récupère les premières pièces qui commencent à ressembler à ce qu’il avait créé. Il les pose sur la table de travail de Marc qui entreprend de les ciseler pour enlever les ébarbements, affiner les détails et vivifier arêtes et saillies. Elles retrouvent la vigueur et la nervosité de l’original. Au fur et à mesure qu’elles sont prêtes, Alex les passe dans la niche à sablage. Enfin, le bronze est encore lavé avant la patine finale. La patine est en fait, une oxydation forcée, avec divers acides qui permettent d’obtenir plusieurs couleurs. Tout à la fin, Jean applique une couche de cire sur l’objet et la sculpture est finie. Le sculpteur prendra ses douze pièces qui trouveront leur place dans quelques galeries d’art, à Saint-Paul-de-Vence, Monaco, Paris, Milan Londres ou New-York. Dans quelques jours, à la Fonderie de Vulcain, on travaillera pour l’artiste que j’avais accompagné et grâce auquel j’ai pu vivre tout ça. Je l’accompagnerai encore et encore. J’aime voir travailler ces artisans maîtres du feu et de la forge.

Pays Guépin Belles Lettres

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Le Billet de Coeur Loyal

Extrait des « Maîtres de mon Moulin » le site de Provençal Coeur Loyal

Dans la situation du monde actuel, inconcevable, insupportable, dont il faut sortir très vite il faut poser des principes et s’y tenir. À notre petit niveau, perdus dans nos si belles et puissantes Hautes-Corbières sauvages nous écrivons chaque jour le manifeste qui cristallise nos engagements :

Les 12 lois du Moulin de Cucugnan.

1°) La Nature est la toute première et la plus haute des Lois.

2°) La terre n’appartient pas à l’homme : c’est l’homme qui vient de la terre et lui appartient.

3°) Les blés sont nos maîtres, nos exemples. Ils sont un don des saisons, de la giration du monde et de son trajet dans le cosmos.

4°) Le Pain est la quintessence de l’alliance entre la Nature et les Hommes.

5°) La patience, la clarté des intentions, le don des attentions, la nécessité d’une tension, sont les premières vertus que nous enseigne du Pain.

6°) La nourriture mérite le respect absolu et l’engagement de nos gratitudes.

7°) La table doit demeurer le lieu de rencontre, de fraternité et de sororité.

8°) Partager le Pain est le tout premier geste de paix.

9°) Oublier la terre conduit à l’oubli de soi.

10°) Revenir à l’essentiel est un acte de sagesse. Cet engagement est urgent et absolument nécessaire.

11°) Chaque Pain porte toute la mémoire et le patrimoine axial du vivant.

12°) Lorsque le Pain est partagé, la communauté humaine prend forme.

Provençal Cœur Loyal « Les Maîtres de mon Moulin ;  L’Essentiel en partage »

Blés anciens Cucugnan – Les Maîtres de mon Moulin par Roland Feuillas

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Adresse à ceux qui doutent !

Par Le-Soutien-De-L ’Union      

On parle du Compagnonnage comme d’un mystère.

On le dit secret.

On l’imagine escondé (dissimulé) derrière des portes closes.

Mais écoutez-moi bien.

Le Compagnonnage n’est pas une ombre,

Il est la flamme d’une lampe, une lumière que l’on partage.

Regardez autour de vous.

Il est là.

Dans ces visages.

Dans ces mains.

Oui, il y a des rites.

Oui, il y a des paroles qui ne se jettent pas aux vents, des paroles que l’on garde avec respect.

Oui, il y a le Devoir.

Devoir n’est pas un mot comme un autre,

Il répond à l’injonction : « je dois ! »

Je dois à celui qui m’a appris.

Je dois à celle qui m’a soutenu.

Je dois à ceux qui viendront après moi.

Voilà le lien.

Un lien plus solide que tous ces assemblages savants.

Plus sûr que la pierre ajustée.

Un lien qui ne domine pas.

Un lien qui unit les Compagnons.

Qui ne les écrase pas.

Qui les élève.

On a fait du Compagnonnage une légende.

Mais derrière la légende, qu’y a-t-il ?

Une vérité plus belle encore.

La vérité des femmes et des hommes qui se lèvent tôt.

Qui apprennent un geste.

Qui recommencent jusqu’à l’apprivoiser et le posséder.

Qui doutent parfois.

Qui persévèrent toujours.

Qui refusent le travail terminé avant d’être commencé.

Qui veulent faire mieux que la veille.

Elle est, une légende, à leur vérité.

La vérité, c’est la transmission.

C’est une main qui guide une autre main.

C’est un regard exigeant… mais toujours bienveillant.

C’est un Pays qui accueille un autre Pays.

Une Chambre qui ouvre sa porte à un Pays.

Oui, le Compagnonnage s’appuie sur des mythes anciens qui viennent d’aussi loin que le travail existe.

Des récits qui parlent de bâtisseurs d’œuvres immenses, renommées, élevées vers le ciel.

Ces récits ne sont pas faits pour tromper.

Ils sont faits pour élever.

Comme le mur a besoin de fondations, toute grande communauté a besoin d’un récit fondateur pour tenir debout.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le compagnonnage ne vit pas dans le secret.

Il vit dans la fraternité.

Il ne promet pas des privilèges.

Il propose un chemin.

Un chemin où l’on ne marche pas seul.

Le Compagnonnage transmet une exigence.

Pourquoi touche-t-il tant de cœurs ?

Parce qu’il parle à ce qu’il y a de plus simple en nous :

La fierté d’un ouvrage bien fait.

La joie d’être reconnu par les siens.

Le désir de grandir sans écraser personne.

L’envie de devenir meilleur… pour servir mieux.

Oui, le Compagnonnage est un mythe.

Mais un mythe vivant qui rassemblent.

Un mythe qui trace une route.

Huit siècles nous regardent.

Huit siècles de mains calleuses,

De regards attentifs,

De frères et de sœurs qui ont tenu bon.

Nous sommes les héritiers de cette fidélité.

Car un mythe ce n’est pas un mensonge.

C’est une lampe que l’on garde allumée quand tout vacille.

C’est une direction quand le monde tremble à force de profits et de facilité.

Le Compagnonnage est né dans la poussière des chantiers.

Dans l’odeur du bois.

Dans l’étincelle de l’enclume.

Il est né du travail humble.

Du travail vrai.

Et il affirme une chose immense :

Aucun métier n’est petit.

Aucune main n’est inutile.

Aucune personne n’est de trop.

Être Compagnon, ce n’est pas être au-dessus.

C’est être responsable.

Responsable de son geste.

Responsable de sa parole.

Responsable de son frère.

Responsable de sa sœur.

Ne pas laisser l’un tomber.

Ne pas laisser l’autre douter seule.

Se relever ensemble.

Voilà le cœur du Compagnonnage.

La droiture.

La fidélité.

La fraternité.

Pas une fraternité de façade.

Une fraternité vécue.

Depuis huit siècles, le Compagnonnage avance.

Il a traversé les guerres, les interdictions, les bouleversements.

Il a changé, il s’est adapté, mais il n’a jamais renoncé à l’essentiel.

Il ne vient ni d’un Orient fabuleux, ni des chevaliers des légendes.

Il est né ici.

Aujourd’hui encore, il explore son passé pour mieux construire l’avenir.

Il garde ses traditions, non pour se fermer, mais pour se rappeler d’où il vient.

Le Compagnonnage est universel, il passe, il change, avec le temps, s’il ne l’était pas le priverait de ce qui plaît, qui touche, qui attire qu’il puise dans l’époque qui le traverse, et qu’il traverse.

Ses symboles ne sont pas des secrets.

Ils sont des repères, des signaux.

Le Compagnonnage a toujours cherché à transformer la société en transformant l’homme.

Pas par des discours.

Par le travail.

Par l’exemple.

Par l’exigence.

Il discipline l’indiscipliné pour qu’il trouve sa place dans une société organisée.

Il affirme que la vie ne se réduit pas à survivre.

Que le métier peut élever.

Que l’ouvrage peut faire grandir celui qui le réalise.

C’est la raison pour laquelle il est toujours vivant.

Par sa force.

Par sa discipline.

Par sa fraternité.

Par cette volonté de servir le progrès des femmes et des hommes de métiers.

Le vrai mystère du Compagnonnage n’est pas dans ce qu’il cache.

Parce qu’il ne cache rien, il n’a rien à cacher, il n’y a pas de mystère.

 Sinon ce qu’il exige :

Faire du travail de ses mains une œuvre.

Faire de son métier un honneur.

Faire de sa vie un chemin droit et vertueux en toutes circonstances.

Voilà le Compagnonnage que l’on aime.

Et voilà pourquoi il est encore debout.

Levons nos verres pour une fraternité.

Pour celles et ceux qui ont transmis.

Pour celles et ceux qui transmettront.

Pour celles et ceux qui doutent encore et que nous accueillerons.

Rejoignez les Compagnons Égalitaires.

Soyez Compagnons Égalitaires.

Non pour être au-dessus.

Mais pour être ensemble.    

Vive les Compagnons !

Vive les Égalitaires !

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Le bestiaire des Compagnons, une tradition bien ancrée.

Nous abordons cette tradition assez ancienne, très usitée dans les diverses sociétés de compagnonnage et qui consiste à nommer (voire à revendiquer comme emblème) par des noms d’animaux leurs membres actifs : Lapin, Renard, Chien, Loup, Loup-Garou, Chien-Loup ou Singe.

Notre Compagnonnage Egalitaire est universaliste. Il a banni les corporations. Nous pratiquons une fraternité inclusive et bien veillante basée sur l’amour du travail bien fait, les rapports humains fraternels et respectueux entre tous nos membres. Nous pensons que ces qualitifs animaliers sont des termes corporatifs, ce que par définitions les Égalitaires ne veulent pas.

Ceci étant précisé, il est intéressant de se pencher sur cette particularité des autres sociétés de Compagnonnage.

Le lapin

C’est l’apprenti. C’est un terme employé chez les Compagnons Du Devoir de la nouvelle tendance et qui s’utilise depuis une cinquantaine d’années.

L’Origine de ce terme

Le charpentier qui travaillait seul, afin de tracer son épure sur le parquet, y plantait un petit compas pour maintenir son cordeau. Considérant les deux branches de ce compas comme les oreilles d’un lapin , cet outil était nommé lapin. Ainsi, bien que seul, le charpentier pouvait battre son cordeau. Naturellement lorsqu’il y avait un apprenti, celui-ci prenait la place du lapin. C’est ainsi que cette appellation est demeurée à chaque génération, l’apprenti qui tient le cordeau fait le lapin pour son aîné.

Le renard

De nos jours, et d’une manière générale, le renard est un ouvrier compétent, bien formé, mais n’appartenant pas à une société de Compagnonnage. Historiquement, au XIXème siècle, le corporatisme de l’époque avait créé une société de Compagnons Charpentiers qui s’appelait Les Compagnons Passants Charpentiers Bons Drilles Du Tour de France connus sous le nom de Chiens.

Les dissidents qui ne voulaient pas rejoindre cette société réputée pour son manque de finesse et de discernement se sont organisés en société parallèle: ce furent les Renards de Liberté ou Renards Joyeux et Libres. qui, eux aussi, faisaient le Tour de France. Ils avaient un blason formé d’une équerre et d’un compas entrelacés, et ils avaient pour devise : R. J. L. I. ce qui signifiait Renards Joyeux Libres et Indépendants. Pour les railler et les moquer, les Compagnons Du Devoir disaient Renard Jaloux Lâches et Insignifiants.

Photo Marcel Roura (Autorisation le 31.03.2026) – Prise sur une brocante à Mons – « Le renard passe à table ».

Cela étant, le terme Renard est d’un usage courant dans les Compagnonnages. Il désigne de nos jours, et d’une manière générale, un ouvrier compétent, bien formé, mais n’appartenant pas à une société de Compagnonnage.

Le Chien

Comme on l’a vu précédemment, au cours du XIXème siècle, le corporatisme et le caractère exclusif des compagnonnages de métier créèrent des sociétés d’ouvriers indépendants.

Les Chiens étaient une société de Compagnons Charpentiers qui s’appelait Les Compagnons Passants Charpentiers Bons Drilles Du Tour de France.

Le terme Chiens employé chez les Compagnons n’est-pas dépréciatif, bien au contraire, car tous les Compagnons Du Devoir à quelque corporation qu’ils appartiennent se dénomment entr’eux Les Chiens. Ils sont fidèles à leur serment prêté et fidèles à leurs maîtres, que ceux-ci soient Maître-Jacques, ou le Père Soubise. Pour eux, Il n’y a pas de Chien sans Collier signifie Il n’y a pas de Compagnon Du Devoir sans cravate. Un chien qui n’a-pas de collier est un chien qui n’a-pas de maître, c’est un chien sans famille, un chien perdu. Un Charpentier Du Devoir a un Maître, c’est le Père Soubise, il a une famille, c’est celle des Charpentiers Du Devoir, il n’est-pas perdu, il a une adresse chez la Mère des Compagnons.

Le loup, le chien-loup, le loup-garou

Après 1850, émerge une nouvelle société compagnonnique, les Compagnons Charpentiers de Liberté également appelé Indiens car pratiquant le Rite de Salomon ou rite d’Inde. La légende veut que cette société descende des Renards joyeux et libres, qu’ils ait reçu le Devoir des Compagnons Tailleurs de Pierres de Liberté. Mais une autre légende indique qu’une scission serait peut-être apparue chez les Bons Drilles au début du XIXème et qu’à partir de cette énième mésentente, leurs Devoirs auraient divergé…

Le terme Loup n’est-pas dévalorisant non plus, les Compagnons Étrangers Tailleurs de pierre Enfants de Salomon revendiquaient de se dénommer Les Loups. Mais ce compagnonnage n’existe plus, il s’est donné la mort en 1900, ils n’a ni descendance ni héritier. L’Union possède, dans ses archives, le compte rendu de leur ultime réunion.

Les Compagnons Tailleurs-de-pierre Du Devoir, Enfants de Maître-Jacques se dénomment quant à eux Loups Garoux.

Les Indiens ou Compagnons Charpentiers Du Devoir de Liberté, naissent, selon Raoul Vergez en 1804. En son temps, Agricol Perdiguier refusa de les reconnaître Enfants de Salomon il leur attribua néanmoins le vocable de Compagnons Du Devoir De Liberté.

En 1945 au congrès de Paris, le 25 novembre, une fusion de l’essentiel des Compagnons Charpentiers de Soubise, et des Compagnons Charpentiers De liberté a vu naître Les Compagnons Des Devoirs qui se dénommèrent entr’eux Les Chiens-Loups. Ils regroupèrent des charpentiers, des maçons et des tailleurs de pierre.

Le Singe

Lui, c’est le patron ! Respect, il est passé par toutes les étapes et on sait bien que ce n’est pas au vieux singes qu’on apprend à faire les grimaces.

Le Singe et le Bourgeois.

Singe est le sobriquet que les Compagnons Charpentiers donnent par raillerie et dérision à un patron charpentier. Définition sans doute fondée sur la particularité qu’ont les singes de faire des grimaces. Il faut savoir que le singe, par définition, est un patron charpentier ancien Compagnon reçu par les Compagnons charpentiers, que ceux-ci soient Du Devoir ou Du Devoir de Liberté. Il connaît toutes les combines des ouvriers charpentiers, et ceux-ci savent qu’il sait, et le singe sait qu’ils savent qu’i sait.

Quant à lui, le Bourgeois est un patron charpentier qui n’est pas reçu Compagnon. Il peut être un charpentier de métier, ou tout aussi bien être héritier sans jamais exercer le métier, ou un investisseur qui est le propriétaire d’une entreprise de charpenterie. Les Compagnons Charpentiers Bons Drilles disposent d’un vocabulaire singulier pour désigner les différentes personnes qui œuvrent dans les ateliers et sur les chantiers de charpenterie. Ce vocabulaire assimile les personnes à des animaux. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il s’agit d’un vocabulaire initiatique au sens premier du mot, que seuls les initiés aux mystères de ce Devoir décodent. Aujourd’hui, par extension, et, sous l’influence des Charpentiers Bons-Drilles, tous les compagnonnages utilisent ces termes corporatistes sans les comprendre parce qu’ils n’en possèdent pas la Tradition.

Particularité à noter : Chez les Scieurs de long, le singe désigne le scieur qui est dessus (chevrier ou patron). Le renard désigne le scieur qui est dessous (renardier).

Deux scieurs de long débitant un tronc d’arbre, vers 1913 En bas : (Le renard) Jacques Charrié – En haut : (Le singe) Joseph Vieillescaze Source : https://www.occitan-aveyron.fr/

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Transmission

Le compagnonnage, réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier 

Inscrit au Patrimoine Immatériel de l’Humanité, par l’ UNESCO depuis 2010, le compagnonnage désigne un système traditionnel de transmission de connaissances et de formation à un métier, qui s’ancre dans des communautés de compagnons.

Les sociétés de compagnonnage actuelles*

  • Association Ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France ( AOCDTF – compagnonnage mixtedepuis 2004 ; Première femme reçue tailleur de pierre en 2006)
  • Fédération compagnonnique des métiers du Bâtiment (FCMB)
  • Union compagnonnique (Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France Des Devoirs Unis )
  • Association de Compagnons Passants Tailleurs de Pierre
  • Société des Compagnons selliers tapissiers maroquiniers cordoniers-bottiers du Devoir du Tour de France – Famille du cuir
  • Fédération des compagnons boulangers et pâtissiers restés fidèles au Devoir (RFAD)
  • Cayenne Itinérante
  • Compagnonnage Egalitaire (compagnonnage mixte depuis 1978)

*Sources WIKIPEDIA

Contrairement à ce qu’affirment certains, c’est bien le mouvement historique du Compagnonnage dans son ensemble qui est inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’ UNESCO, car cela désigne un système traditionnel de transmission de connaissances et de formation à un métier. Et non telle ou telle société en particulier en excluant les autres au motif qu’elles seraient trop petites.

Le texte officiel de l’UNESCO souligne que le compagnonnage est reconnu comme « un moyen unique de transmettre des savoirs et savoir-faire liés aux métiers de la pierre, du bois, du métal, du cuir et des textiles ainsi qu’aux métiers de bouche ».

Son originalité réside dans la synthèse de méthodes variées de transmission des savoirs, telles que l’itinérance éducative (le Tour de France), les rituels d’initiation, l’enseignement scolaire et l’apprentissage coutumier et technique. Le mouvement concerne près de 45 000 personnes et met l’accent sur la formation à l’excellence, le développement personnel lié à l’apprentissage du métier, et la pratique de rites propres à chaque métier.

L’inscription vise à promouvoir la diversité culturelle, la préservation des systèmes traditionnels de transmission des savoir-faire, et à sensibiliser à leur importance, sans pour autant figer le compagnonnage dans une forme unique ou figée.

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Selon Diderot …

Le Pays Serge Canet, à propos de la citation Diderot ci-dessus :

Dans le contexte de l’antique culture juive, le texte biblique du Siracide de Ben Sira, qui est donné pour être le 1er des rabbins, exprimait déjà d’une façon exemplaire la condition des travailleurs manuels de son temps. C’était en moins deux cent avant nous :

La sagesse du scribe s’acquiert à la faveur du loisir ; pour devenir sage, il faut avoir peu d’affaires à mener.

Comment deviendrait-il sage, celui qui tient la charrue, qui met sa fierté à manier l’aiguillon comme une lance, qui mène ses bœufs, s’absorbe dans leurs travaux et ne parle que de son bétail ?

Il met son cœur à tracer des sillons et passe ses nuits à donner du fourrage aux génisses.

Il en va de même de l’artisan et du maître d’œuvre, qui sont occupés de jour comme de nuit ; de ceux qui gravent la pierre d’un anneau à cacheter et qui s’appliquent à en varier les motifs ; ils ont à cœur de reproduire le modèle et passent des nuits pour achever leur ouvrage.

Il en va de même du forgeron, toujours à son enclume ; il fixe son attention sur le fer qu’il travaille ; le souffle du feu fait fondre ses chairs, il se démène dans la chaleur du fourneau, le bruit du marteau lui casse les oreilles, ses yeux sont rivés sur le modèle de l’objet ; il met son cœur à parfaire son œuvre et passe des nuits à la rendre belle jusqu’à la perfection.

Il en va de même du potier, toujours à son ouvrage ; il actionne le tour avec ses pieds, il est en perpétuel souci de son travail et tous ses gestes sont comptés : de ses mains il façonne l’argile, il la malaxe avec ses pieds, il met son cœur à parfaire le vernis, il passe des nuits à nettoyer le four.

Tous ces gens-là ont mis leur confiance dans leurs mains, et chacun possède la sagesse de son métier.

Sans eux on ne bâtirait pas de ville, on n’y habiterait pas, on n’y circulerait pas. Mais lors des délibérations publiques on ne va pas les chercher, dans l’assemblée ils n’accèdent pas aux places d’honneur, ils ne siègent pas comme juges, ils ne comprennent pas les dispositions du droit. Ils n’exposent brillamment ni l’enseignement ni le droit, on ne les trouve pas méditant des paraboles. Mais ils consolident la création originelle, et leur prière se rapporte aux travaux de leur métier.

Il ne faut pas négliger le souvenir douloureux des blessures. Quant ils réfléchissent à leur condition de travailleurs manuels, à cette blessure toujours ouverte, des pansements sont nécessaires à leur apaisement.

Il n’y a pas de remède à ce mal, sinon le mortel désir de se venger ou, comme d’autres de changer de condition.

L’art de soigner les plaies est aussi vieux que le travail est vieux. Ces soins ne concernent pas seulement les accrocs physiques du travail manuel ; il y a aussi la nature hostile des classes sociales qui le dominent, et les conflits d’intérêts sans fins qui font des artisans des blessés permanents.

Ils n’ont jamais cessé de chercher un remède. Suivant les époques ces remèdes furent souvent religieux ou philosophiques, pas encore politiques pour se soulager, pour se réconforter, et consolider la notion de classe des hommes de peine, limitée pour le cas des Compagnons qui nous intéresse aux hommes de métiers.

De génération en génération l’artisan a foi dans son principe ; il a confiance aux légendes qu’il écoute, et aux promesses qu’elles font, bien avant celles du Grand soir.

Les artisans, dont le nom même leur a été confisqué, dévoyé, pour ne définir que la condition sociale de ceux qui travaillent pour leur propre compte. Dès lors qu’il disait auparavant l’occupation du temps de ceux qui œuvraient la matière avec leurs mains : patrons et ouvriers.

Extrait de : « Les Compagnons du Tour de France de Fougères. »

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Ma Canne de Compagnon Egalitaire

ATTENTION : Je prie le lecteur de bien vouloir comprendre que ce texte est en grande partie une interprétation personnelle, alors il faut que je le dises en préambule. Ce témoignage tient pour partie de ce que j’ai appris au fil de ma vie, mais aussi de mon ressenti et vécu personnel. Si je ne le précisais pas, je pourrais être moqué et plaisanté, voire agressé, parce pour le coup, je touche à un domaine réservé des « Compagnons tatillons », et il y en a de tous les bords, des tatillons !

A propos de ma canne des Compagnons Egalitaires :

Ma canne de Compagnon Egalitaire est un objet symbolique riche en significations, reflétant les valeurs, le parcours et les traditions de cette communauté.

Voici une description des différentes parties qui composent ma canne de compagnon, ainsi que leurs significations :

1. Le Pommeau – Description  – Signification : 

C’est la partie supérieure de la canne, réalisée en corne noire de zébu et souvent sculptée et décorée de symboles christiques. Le pommeau symbolise l’accomplissement et la maîtrise du métier. Il représente aussi l’ouverture d’esprit et la quête de savoir. Il contient encastré dans la tête, une pastille en os gravée mentionnant l’identité et l’appartenance du propriétaire. (Cette pastille était autrefois en ivoire, mais c’est interdit depuis 1948)

2. La Tige ou le Fût – Description – Signification :

C’est le corps principal de ma canne, en Jonc* de Malacca (La province de Malacca se trouve sur la côte est de la Malaisie). La tige symbolise le parcours du compagnon, son Tour de France, et les épreuves traversées. Elle représente la droiture, la force et la persévérance.

*Pourquoi un Jonc ? Poursuivi par des assassins, Maître Jacques s’enfuit dans un marais où il ne dût sa survie qu’à un tapis de jonc qui le sauva de la noyade. En souvenir de ce moment, il conservait toujours dans sa chemise, un petit bout de Jonc que ses fidèles Compagnons retrouvèrent quans ils lui portèrent les derniers soins avant ses funérailles.

3. La Corde   – Description  – Signification :

Une corde, en soie noire, est enroulée autour de la tige, avec des nœuds et des pompons. La corde symbolise les liens de fraternité et de solidarité entre les Compagnons Egalitaires. Les nœuds représentent les différentes étapes ou rencontres marquantes du parcours du compagnon. La corde est un symbole riche en significations, notamment dans les rites et rituels du Compagnonnage Egalitaire.

Symbolique de l’apprentissage et du voyage :

La corde symbolise le parcours du compagnon, fait d’apprentissages et de voyages. Elle représente les différentes étapes et épreuves traversées par le compagnon au cours de son Tour de France, un voyage initiatique et formateur.

Lien et solidarité :

La corde symbolise également les liens qui unissent les compagnons entre eux. Elle représente la solidarité, l’entraide et la fraternité qui sont des valeurs fondamentales au sein de cette fraternité.

Transmission des savoirs :

La corde peut aussi être vue comme le fil qui relie les générations de compagnons, symbolisant ainsi la transmission des savoirs et des savoir-faire d’une génération à l’autre.

Engagement et persévérance :

Enfin, la corde représente l’engagement du compagnon dans sa quête de perfectionnement et de maîtrise de son art, ainsi que la persévérance nécessaire pour atteindre ses objectifs.

4. Les Pompons – Description – Signification :

Les pompons sont situés aux extrémités de la corde. Ils symbolisent l’équilibre, la dualité et la complémentarité, ainsi que le début et la fin du parcours du compagnon. Les deux pompons qui terminent la corde sur la canne des Compagnons Egalitaires ont également une symbolique particulière : l’un représente les acquis et le savoir et l’autre, le devoir de transmission.

Symbolique de l’équilibre :

Les deux pompons représentent l’équilibre entre différentes forces ou aspects de la vie du compagnon. Cela inclut l’équilibre entre le travail et la vie personnelle, entre la théorie et la pratique, entre la matière et l’esprit.

Dualité et complémentarité :

Ils symbolisent la dualité et la complémentarité, comme le jour et la nuit, ou encore le savoir-faire manuel et le savoir-être. Cela reflète l’idée que différentes forces ou qualités sont nécessaires et se complètent pour former un tout harmonieux.

Parcours et accomplissement :

Les pompons symbolisent également le début et la fin du Tour de France des compagnons, marquant ainsi le parcours accompli par le compagnon au cours de son apprentissage et de ses voyages.

Transmission et héritage :

Enfin, ils représentent la transmission des savoirs et des valeurs d’une génération à l’autre, soulignant l’importance de l’héritage et de la continuité au sein de la Fraternité du compagnonnage égalitaire.

5. Les Décorations et Symboles Gravés (sur la Férule en Laiton) – Description – Signification :

Divers symboles, initiales, ou motifs peuvent être gravés ou sculptés sur la canne. Ces décorations symboliques, d’origines historiques, christiques ou bibliques représentent les valeurs des compagnons, les métiers, les lieux visités, ou des événements marquants. Elles sont souvent personnelles et uniques à chaque compagnon.

6. L’embout en acier ou « Le Fer » Description – Signification : 

C’est une pièce métallique située à la base de la canne, toujours en métal. « Le fer » symbolise la solidité, la stabilité et l’ancrage. Il représente aussi la protection et la force nécessaire pour surmonter les obstacles.

Chaque partie de la canne des compagnons est ainsi chargée de sens et contribue à raconter l’histoire et le parcours unique de son propriétaire au sein de la communauté du Compagnonnage Egalitaire. Ces symboles sont profondément ancrés dans les traditions et les valeurs de chaque Compagnon Egalitaire et ils peuvent varier légèrement selon les métiers, les interprétations individuelles et les traditions spécifiques au sein des multiples sociétés de compagnons, mais ils restent globalement cohérents avec les valeurs et les principes de ces communautés.

Nota bene : Toutes les photos illustrant cet article sont la propriété exclusive de leur auteur, le Pays NC.

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Les Tailleurs de pierre

Restauration d’un arc sur une façade romane. Taille et pose de claveaux sur un vau. Photo Pays NC

Les vents d’hiver et les giboulées printanières sont depuis longtemps passés et oubliés. Dans cette saison tous les animaux trouvent seuls leur pâture. L’on voit les champs fleuris et dorés ; tout chante sur les terres les fruits grossissent et mûrissent sur les arbres et dans les vignes. En haut tout en haut un grand soleil d’or rayonne dans le ciel bleu. Plus bas les hirondelles vont et viennent portées par un vent léger chargé des senteurs dérobées à la lointaine Espagne.

Sous la lumière orangée de l’été qui harasse les terres et les hommes, paisible et serein, le sobre clocher verse ses heures. Plus bas encore l’écho des : pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; renvoyé depuis les échafaudages élevés devant Saint-Paul émaille de sa brillance le calme de la campagne. Donnant la vie prenant la vie la nature répond à la saison. Tout plus bas cinq tailleurs-de-pierre Claudius, Colin, Victor, Garnau et Gervais aux pieds de leurs tasseaux sont à la tâche.

Cloître de l’Abbaye du Thoronet (Var) Photo Pays NC

Barthélémy est Angoumois. Son beau-père, dans une carrière, casse à la masse et perce à la barre, des pierres. Sa mère est blanchisseuse. Il marche bas du pied gauche ce qui lui vaut le surnom de Claudius. De l’équipe devant Saint-Paul il est le plus âgé. Angoulême La Bonne Volonté est son nom. Nicolas est breton, né d’un père chaussonnier. Toujours inquiet, attentif et secret ; il croit aux choses tues ; la vérité est cachée, les plus belles sources sont les plus profondes. Le chantier le surnomme Colin, son nom : Cogles La Loyauté. Victor est catalan. Son père est teinturier et sa mère corsetière à façon. Il parle mal de la force publique et des curés. Son goût va aux beaux hommes sous l’uniforme. Il est : Salses La Franchise. René est Angevin. Le parler angevin a transformé René de gar’né, en gar’no, pour finir en garnau. Depuis les architectes jusqu’aux clients tout le chantier lui sert du monsieur Garnau. René a prêté serment aux Compagnons Égalitaires Tailleurs-de-pierre de Bordeaux, il est reconnu par ses frères comme Saint-Mathurin La Sagesse. Gervais est bordelais. Son père est le garde-chasse du château de Malemort, sa mère y est cuisinière. De toute sa famille proche ou lointaine, Gervais est le seul qui ait un véritable et juste métier. Sa bonne étoile l’a conduit chez les Égaux. Des cinq tailleurs-de-pierre devant Saint-Paul il est le jeune. Son nom et son titre sont Cubzac-les-Ponts La Sincérité Compagnon Égalitaire Tailleur De Pierre.

Grand escalier d’honneur du Palais Rohan (Hôtel de Ville de Bordeaux). Le rampant de l’escalier est posé sur un départ de voûte. La pente du rampant, l’arrondi de la voûte rencontrent un arc en anse de panier au dessus d’une porte. La déformation ainsi provoquée donne ce tracé : chef d’oeuvre de stéréotomie. Photo Pays NC

Les polkas, laies et taillants frappent la pierre. De leurs ciseaux et gradines au grand air chaud les cinq frères taillent et façonnent abaques et modillons. La pierre est dure la vie est chère, la « pierruche » est partout, envahit tout. Le passe-partout va et vient, il brise les reins, maltraite les épaules. Les tailleurs-de-pierre tirent quand la pierre retient, se défend, crisse sous les dents de la scie, elle désigne l’agresseur, et de guerre lasse elle cède à l’acier qui la divise, puis, sans retenue elle s’incline et se couche.

Un million d’année qu’elle attendait celle-là pierre qui vient maintenant tranchée « ah ! Comme rien ne résiste à l’humain enragé. » Avec la journée qui s’avance l’eau tiédit dans la barrique, les outils s’alourdissent, et les bras s’amollissent. La charge est lourde, la corde est sèche aux mains cornées. Le moufle craque, les poulies tournent : à bras d’homme la pierre se hisse au-dessus des yeux attentifs. Depuis le temps de sa construction Saint-Paul n’avait plus vu d’aussi valeureux et vigoureux tailleurs-de-pierre ; l’ardeur de leurs cœurs éprouvés fait battre les massettes : pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan conversent-elles : « Qu’il est enviable aux yeux accablés du vulgaire d’observer un semblable accord fraternel ! »

Petite base XVème siècle taillée en pierre de Lavoux. Taille Jean-Louis Boistel Photo Pays NC

D’un appel, d’un signal de la main, Claudius appelle les tailleurs-de-pierre qui suspendent leur effort. Ils se tournent vers la barrique, tirent des profondeurs de l’eau qu’elle contient un lien noué à une bouteille de vin qu’ils y conservent au frais. La bouteille circule de main en main, chacun s’y désaltère ; ils regardent le chantier, soufflent un coup, et reprennent à dresser et tracer, à tailler et poser De leurs mains cornées ils taillent la pierre blanche et sonore. Le travail est leur bouclier, l’ami des hommes au cœur droit ; avec la dignité il leur rend la fierté. Et eux leur vie durant sur les tasseaux toujours la même pierre ils taillent.

Le tailleur-de-pierre est un juge, la taille est une inquisition, elle réclame un aveu, coûte que coûte, la pierre doit révéler ce qu’elle recèle à celui qui la scrute, comme le malfaiteur ouvre la porte close, il y entre par effraction. Il sait être violent ; il peut être dur comme le fer qu’il tient dans ses mains, pour tout écraser, pulvériser, broyer : il le sait, c’est pour cette raison il se donne des règles qui le défendent et le surveillent. Que cherche-t-il ? Il cherche à recréer la première rencontre de l’homme et de la pierre, cette recherche qui le pousse et l’engage : il est mélancolique d’un passé qu’il n’a pas connu.

Escalier sur Voûte sarrazine dans une tour ronde, Pierre de Frontenac marbrier. Tracé, Taille, Pose et photo Pays NC

Alors il frappe, il frappe toujours il frappe et refrappe dans le vain espoir que la pierre lui réponde, or la pierre lui répond, et il ne sait l’entendre. Comme d’autres cherchant l’amour passent de lit en lit de bras en bras, le tailleur de pierre passe de pierre en pierre. Que préfère-t-il : tailler ou frapper ? Tailler bien sûr ! Cela dit avec le temps il ne sait plus si c’est tailler ou frapper. Tailler est un crime, la perte de l’innocence ; seule la pierre brute est une pierre parce qu’elle est vierge, comme le sable qui n’a jamais connu la main de l’homme. La pierre taillée n’est plus une pierre : c’est un oiseau en cage.

Frapper est un geste impuissant qui donne l’illusion d’effacer le monde, c’est le pouvoir du hasard, et le hasard n’a pas de volonté, et pas d’intelligence non plus. Comme ils aimeraient retrouver les temps d’avant cette première rencontre ; ils savent que c’est impossible, pourtant ils frappent. Et ceux-ci qui taillent frappent, et ceux-ci qui frappent taillent. D’un cœur unique ils cherchent l’écho au chœur de leurs massettes battantes, et les générations succèdent aux générations, elles se passent la main et frappent et taillent.

Est-ce pour cette raison qu’en quelque sorte ils taillent la pierre ? Peut-être, et puis ils sont là pour ça : c’est vrai qu’ils sont là pour ça. Le tailleur-de-pierre avance il a les mains calleuses, un col de bœuf, les intestins vides ; à chaux et à sable il bâtit des demeures et des tombeaux pour les vivants et les morts.

Et pan, pan, pan, et pan, pan, pan, et pan, pan, pan…

Ce serait plus simple de dire que c’est celui qui a le ciseau et la massette qui commande. A-t-il déjà entendu les anges se tordre de rire ? S’il veut les entendre, qu’il leur dise que c’est lui qui commande à la pierre Entre eux celui qui a donné à celui qui n’a pas chacun partage ce qu’il a ; qui la puissance d’une épaule, une facilité d’outil, une intelligence au compas. Avant de tailler il faut tracer, ils se passionnent pour la chose ; quand il faut quatre coups de compas, le mieux géomètre le fait en trois ; c’est le sujet d’un enjeu ! Voilà celui qui reçoit qui offre à boire, et celui-ci qui donne aussi ! Ceux-ci n’ont ni les mains ni fermées pour donner ni tendues pour recevoir. Ils mangent le pain qu’ils gagnent !

Chaque soirs ils étudient, puis s’endorment en espérant. Ils réveillent l’aurore et reprennent conscience que le métier est leur appui. En ce nouveau jour le courage et le talent viendront-ils à leur rencontre ? La pierre leur sera-t-elle conciliante ? Là sont leurs secrets tourments.

Pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan …

Le tailleur-de-pierre sait d’où il part, par où il devra passer pour arriver là où il veut aller. La pierre c’est la pierre ! Peut-elle être autre chose ? Que les coups d’outils soient bons ou mauvais ils la transforment tout pareil. Deux sont perchés dans les échafaudages (squelettes grinçants battus par les vents et les eaux). Ils chevauchent boulins et entretoises, ils marchent sur les planchers de la carcasse de bois qui peut apporter la mort. Un est en bas qui prépare et qui hisse, qui répond et qui hèle. Deux sont aux billots, sur le coup d’outil ils taillent franc arêtes vives tores et nacelles. Ils taillent et taillent toujours et encore les compagnons. Pas de temps perdu, seul parfois le chant d’un oiseau virtuose les distrait à leur labeur.

L’acte de bâtir et l’air chaud les poussent à s’épargner les tourments ; ils mettent leurs mains dans les mains des ancêtres, et de l’œuvre de leurs mains à leur tour célèbrent la pierre et les bâtisseurs antiques. Les voilà rois de la terre ! Oliviers florissants qui se préparent pour le combat que le Devoir consacre.

Pan, pan, pan ; pan, pan, pan ; pan, pan, pan …

Claudius dit que le métier fait l’homme et que tu dois découvrir ce qui est enfoui au fond de toi, parce qu’au mieux tu te connais, au mieux tu es pierreux, et au mieux tu tailles la pierre. Alors ! s’il y a une chose enfouie dans le tailleur de pierres, pourquoi il n’y en a pas une dans la pierre, une chose qu’il faut découvrir, une chose cachée ? C’est trop compliqué, et trop fatigant, ça s’en contrefiche, la seule chose que ça sache, c’est que leurs outils connaissent la pierre mieux que tous les tailleurs de pierre. Si la pierre doit être taillée, c’est vers là qu’elle va, où est la différence entre le vent la pluie et le tailleur de pierre ? La différence est le cœur du tailleur-de-pierre qui est descendu jusque dans ses mains et qui bat dedans la pierre taillée.

Le tailleur de pierre – Bordeaux 1975 – Dessin original Lionel Labeyrie

Ça ne sait pas si du bas de l’échafaudage aux pieds des tasseaux ça peut donner du sens aux choses ; ça serait bien étonnant de comprendre ce que ça voit. Est-ce que les choses n’ont pas de sens ? Est-ce que ce que ça dit n’a pas de sens ? Les blessures et les plaies les accidents et les drames le corps mutilé estropié, et le tailleur-de-pierre infirme les voit-on jamais dans les monuments ? Est-ce que ça n’a pas de sens ? Ah le sens ! Mais c’est la soumission, le sens, ce n’est pas un cadeau. C’est terrible, le tailleur-de-pierre doit se soumettre. Oui c’est terrible !

Une pierre c’est comme un oignon tu sais quand tu commences à l’éplucher, et tu ne sais pas quand t’arrêter. Tu retires les feuilles et tu continues une à une, ça fait pleurer, comme de tailler la pierre, c’est le cœur tendre que tu cherches, blanc, secret, parfumé, quand tu y parviens tu t’aperçois que l’oignon est gâché, dénaturé. Une pierre c’est pareil, tu tailles, tu retailles, et tu t’aperçois que tu n’as plus de pierre, il n’en reste plus que des éclats. Même si le gravier est une étape sur son chemin pour devenir poussière, il faut savoir s’arrêter de tailler : le plus terrible c’est le dernier coup d’outil. Mais les oignons tu peux en replanter ! C’est l’heure ! Ils laissent là ces entretiens qu’ils tenaient en eux-mêmes et avec leurs pierres discussions qui sont des souffrances sans réponse.

Ils iront s’asseoir à l’ombre des platanes de l’esplanade, Victor sifflera les beaux militaires, et ils porteront des santés à la pierre, aux chantiers, et aux Égalitaires tailleurs-de-pierre.

Portail et fronton en arrondi (Entrée des Jardins de l’Evêché – Blois 41) Photo Pays NC

En haut tout en haut le soleil décline, le jour vieillit. Plus bas les hirondelles excitées harcèlent l’insecte allant et venant dans le vent léger qui porte l’angélus égrené au clocher de Saint-Paul.

Encore plus bas les : pan, pan, pan se sont tus. Tout plus bas les tailleurs-de-pierre remisent les outils. Le passe-partout se tait, accordant à la pierre le répit de la nuit. Les cinq frères lancent un dernier regard sur le chantier ; ils referment après eux la palissade, et d’un pas ferme ils partent du chantier.

Au loin les pierres des murs font toujours écho aux pan, pan, pan soutenus par le souffle du vent qui raconte encore les propos d’un après-midi d’été sous le soleil charentais.

Le dessous du perron supérieur du grand escalier du Palais Rohan (Hôtel de ville de Bordeaux) appareillé en soleil sur un départ de voûte. Ce grand escalier est un chef d’oeuvre de stéréotomie. Photo Pays NC

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Les Maçons Constructeurs

Au delà de tout, dans le métier de maçon constructeur, il existe une perception du monde, une façon particulière d’approcher de la vie. Il adhère à une communauté d’efforts et de sueurs, en donnant forme à soi-même et au territoire par l’économie des moyens. Dire à soi-même et au territoire est pléonastique, car le maçon et son territoire sont une même chose, il est un territoire : l’Homme de pays.

Tel qu’il se voit dans cette démonstration : c’est un métier de curieux qui veut voir ce qu’il y a de l’autre côté du mur qu’il construit. Un trou, une entaille, une brèche … voilà qu’il invente l’ouverture, sans mots savants, sans s’égarer dans des pensées abstraites. Artisan de paix, lorsqu’il construit, le territoire est paisible et dans l’abondance ; tout pousse, tout fleuri, tout mûrit, tout s’épouse, et tout se multiplie.

Comme la guerre survient, le constructeur  s’esconde, son ennemi est le guerrier qui n’a d’autre obsession que de détruire ce que construit le maçon ; c’est ainsi qu’il tire son bénéfice dans la contemplation de ce qu’il détruit, abat, écrase. Le guerrier se retire-t-il … laissant là sa cache aussitôt la fièvre de construire reprend le maçon.

Ainsi le guerrier arrive ; le maçon se cache ; le guerrier détruit ; le guerrier se retire ; le maçon réapparaît ; le maçon reconstruit ; le guerrier revient ; le maçon retourne à sa cache : c’est une partie de cache-cache commencée d’avant Khéops sans jamais en être las. L’homme qui s’obstine finit mal, lit-on. Dans le cas du maçon constructeur c’est  l’esprit qui ne faiblit pas.

Car si le guerrier pouvait tuer tous les maçons, la race ne s’éteindrait pas pour autant. Des générations se lèveraient qui n’auraient pas reçu de leurs aînés l’art de construire, qu’importe. Le territoire le leur réinventerait ; la matière et les éléments s’imposeraient.

La ruine succède à la guerre, elle annonce qu’après elle un monde nouveau renaitra. « Sursum corda »

Avec son corps qu’il bâtit ; quand il est debout, il se baisse, puis il se relève et se courbe, encore il s’incline, fléchit et se penche. Est-il à genoux, qu’après il se tend. Il soulève, il pousse et tire ; il porte, charge, et pose. Il se lance à l’assaut des échafaudages, là où balleraient aux vents étendards et bannières … voilà qu’il se hisse.

Elle est chargée, trop chargée, la boursoule. Il s’arc-boute … et il pousse. Avec mesure, avec violence il se sert d’un bras … de l’autre, des deux il œuvre la matière simple. Naturel, indigène, paysan, païen,  conservateur, traditionnel ; aussi natif, naïf, vernaculaire : patiente et persévérante mémoire du geste qui construit. La nature le guide. Tout est lié ; c’est la longueur des bois qui dit le métier. Ses maisons ont l’accent de la terre qui porte et qui nourrit, il possède une nature et une histoire, l’une de naissance, l’autre de culture.

Il a inventé le mortier, l’intercesseur, le médiateur. Au centre le combat d’entre le dessus et le dessous prend fin sous la truelle qui prolonge la main du Père Adam. Il bâtit à sable et à chaux ; le mortier le fait comme lui fait le mortier. Le mortier c’est la terre, c’est le sable, la chaux ; encore le territoire.

Il voyage de territoire en territoire ; en défendant le territoire qu’il voyage il se défend lui-même. Voici qu’il s’agit d’être utile au plus grand nombre. Pas de temps à perdre, ce ne sont ni Dieux ni Rois qu’il faut servir. Aussitôt la pierre prise,  aussitôt rectifiée,  aussitôt posée. Il n’y a pas de mauvaises pierres, que de bonnes pierres posées aux mauvaises. Dans le mur, toutes les pierres trouvent leurs places. Quand le maçon veut innover, qu’il regarde ailleurs, qu’il a du mal à se décider, c’est qu’il n’est plus lui-même, il est devenu un autre.

A présent qui veut être maçon ?

Les illustrations sont extraites de l’Encyclopédie du XVIII ème Siècle de Diderot & d’Alembert.

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Le Tour de France

La conduite du Pays Serge Canet, au départ de Genève, en 1972. Photo Pays SC

Chacun trouve dans le Tour de France un sens de mise en mouvement ; de déplacement ; d’évasion ; de découverte, voire d’agitation, et de perturbation.

Cette mise en mouvement chasse les « habitudes » elle commence longtemps avant le jour du départ, parce que ce voyage nécessite que l’on mette une grande quantité d’énergie morale au service de son organisation.

Partir sur le Tour de France est synonyme de mise en mouvement du corps, et, lorsque tout se passe bien, il y a aussi mise en déplacement de l’esprit. Quoique pour les choses de l’esprit l’on accorde une moins grande préparation, sinon d’affûter sa curiosité, être sûr de ne rien « rater » et que de là où l’on se rend, voir ce qu’il faut y voir.

Voyager, aller voir ailleurs, et de cet ailleurs vérifier si le monde est différent ; contempler le ciel, le soleil et la lune et aussi les étoiles depuis d’autres cieux. Y être surpris à la découverte d’autres pratiques, d’autres usages et d’autres traditions ; partir à la conquête de l’inconnu, voir se changer les nuits en aubes, les soirs en matins depuis cet inconnu, loin de son monde, petit ou grand, proche ou lointain, car suivant les circonstances, traverser la rue est un voyage qui conduit à un ailleurs bien réel que l’on ne soupçonne pas.

Parce que le monde serait très  différent ailleurs, et sans doute meilleur aussi. La bonne fortune de l’Aspirant est de partir par vocation.

« Me voici, c’est moi l’Aspirant qui vient à vous et repartira ; qui vous laissera agités comme la mare traversée par l’insecte qui sautille sur l’eau avant que les choses reprennent leurs temps et leurs rythmes ».

De quelles contrées est-ce que l’Aspirant veut être le voyageur ? Est-ce qu’il tournera au tour de la Terre, comme la manne au tour d’un lampadaire ? Confondant le déplacement et le voyage ?

C’est tellement flatteur l’étranger !

Mais pour autant l’Aspirant sera-t-il consommateur de Cayennes ou de Chambres ? L’Aspirant sera voyagé, dès lors que choisira-t-il, devenir touriste ou voyageur ?

Le Tour de France est vraisemblablement la plus intelligente des ruses.

Il est un faiseur de métamorphoses, du  sédentaire en voyageur ; de l’Aspirant en Compagnon, et peut-être, un peu plus encore.

Il y a une pleine identité entre voyager la France, et être voyagé par la France ; il y a une pleine identité entre l’Aspirant voyageur et l’Aspirant voyagé. Et dans le même temps : transformation totale ; l’Aspirant était le même, et pourtant, il est devenu un autre.

Pour que la transformation se fasse ; il faut que l’acte précède l’esprit, et participe de la transformation, comme en toutes choses importantes, la pratique précède la théorie.